‹ Les quatre princesses errantesChapitre 33 sur 45 · L’HIVER PROTECTEUR · texte numérisé non relu

L’HIVER PROTECTEUR

Voici les mois les plus durs de l’année : voici les mois d’hiver. Et, cette année, l’hiver est rigoureux. Il neige jusque par chez nous où il ne neige presque jamais. Il tombe une neige maigre, étique et qui ne parvient pas à purger le ciel ; elle fond tout de suite en touchant le sol gluant, mais c’est de la neige, et les hivers sont rares où nous avons de la neige.

Mais là-bas ; au Nord et à l’Est, dans les pays plus froids, il doit tomber une neige abondante, lentement silencieuse et la terre doit être recouverte d’un épais manteau de velours blanc. « Là-bas », c’est de Nieuport jusqu’à Belfort, c’est de la mer aux Vosges, c’est le long fossé creusé depuis les Flandres jusqu’en Alsace, dans lequel vivent des millions d’hommes. Le manteau reste sans tache sur la plaine et aux flancs des collines, là où les hommes ne s’aventurent pas. Mais au bord de la plaie béante du sol, au fond de cette plaie, dans les boyaux et sur les routes d’accès, c’est le terrain défoncé, mouvant, c’est quelque chose qui n’est plus de la terre et qui n’est pas encore de l’eau ; ce sont des étendues de boue liquide auxquelles la neige n’ajoute qu’un peu plus de bourbe, et beaucoup plus de froid.

Quelques heures après midi, les ténèbres glaciales

descendent du ciel et elles enveloppent ces régions désolées.

Ils sont tous là^bas. Ils veillent, ils nous gardent. Comment imaginer ? Ils nous disent eux-mêmes simplement : « Vous ne pouvez pas savoir. Il faut avoir vu. » Ils nous parlent de la boue dans laquelle ils enfoncent jusqu’aux aisselles ; ils nous laissent deviner d’horribles drames d’enlisement. Ils nous parlent des marécages glacés dans lesquels il faut rester immobiles des heures et des heures durant... Ils nous parlent du verglas sur lequel on trébuche en se cassant les membres.

Ils nous parlent de l’obscurité de leurs abris, de cette vie de taupe qu’ils mènent, protégés par les flancs maternels de la terre qu’ils défendent.

Ils nous arrivent avec des pieds gelés et nous tressaillons à cause de toutes les souffrances dont cette gangrène témoigne.

Ils nous disent, et nous voyons. Mais on a beau souffrir de leurs ^souffrances jusqu’au cœur du cœur, on ne peut pas réaliser la réalité. Une mère elle-même ne le peut pas. Malgré soi, on est « distrait », on oublie. On voudrait protéger, enlacer, réchauffer. On n’a pas froid soi-même. On ne peut partager que par la pensée ; fa chair est, hélas ! limitée à elle-même, et l’on finit par s’endormir- tandis qu’ils veillent, le visage et le corps à la merci de l’hiver I

Et, malgré tout, l’hiver est le plus clément de leurs ennemis, l’hiver est l’ennemi de la guerre, l’hiver ne les tue pas, ou presque pas, l’hiver les protège de la mort. L’hiver immobilise dans ses boues, dans ses neiges, les lourdes machines qui vomissent les flammes, les métaux, les explosifs. L’hiver est plus puis-

sant que les plus puissants engins de destruction. Il règne sur eux et les maintient en léthargie.

Depuis bientôt deux mois, les communiqués nous disent : « Journée calme, nuit calme sur l’ensemble du front. » Et c’est un tel répit, c’est un tel repos ! Pendant tant de mois, on a été si malheureux que chaque soir on croyait qu’il serait impossible de vivre le lendemain dans une pareille angoisse. Et les lendemains s’ajoutaient aux lendemains, élargissant le sépulcre, et l’on asphyxiait sous le ciel bleu dans cette affreuse odeur de mort.

Tout, plutôt que la mort ! Pour eux le froid, puisqu’il le faut, mais le froid dont on guérit, dont on perd le souvenir en se réchauffant, tout plutôt que ce froid incompréhensible de la mort que nulle flamme, nul amour humain ne sauraient réchauffer.

Et l’on voudrait que l’hiver s’installe en maître sur la terre jusqu’à ce que les mauvais conducteurs de peuples s’avouent enfin impuissants et vaincus.

Mais le cours des saison* est inexorable. Le printemps reviendra. Comme on a peur du printemps !

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