‹ Les quatre princesses errantesChapitre 34 sur 45 · AU PALAIS DE JUSTICE · texte numérisé non relu

AU PALAIS DE JUSTICE

Nous aussi, nous avons notre exposition Raemac kers : une centaine de reproductions des dessins ori ginaux de l’artiste hollandais.

Il faut bien que la province ait de temps en son tour. On a- organisé cette exposition dans une des salles du palais de Justice. Le palais de Justice est l’ancien palais des Etats de Bretagne. On peu dire qu’il est « un peu là » et qu’il n’a pas le sourire, si on ose employer des expressions aussi familières, à propos d’un monument d’une aussi noble et imposante ordonnance. Il est solidement assis sur une base large. Les puissants piliers de la cour intérieure, le majestueux escalier de pierre, les fenêtres aux lignes rigides, les voûtes sérieuses, tout cela est d’une allure sévère qui vous intimide dès rentrée et qui déjà fait un peu frissonner. Mais lorsqu’on sort de palais, après avoir passé une heure dans la salle des dessins de Raemackers, on est bouleversé d’une telle angoisse, d’une telle détresse, qu’on s’étonne, en se retrouvant sur la place du Parlement, de voir encore les maisons, les rues, les gens, continuer à être des maisons, des rues, des gens d’apparence tranquille et normale.

Perrfn Dapdin, j)our faire sa cour à Isabelle, l’in-

vitait à une matinée de « question ». Bon, cela fait toujours passer une heure ou deux, lui murmurait-il galamment. Hélas ! on vient de voir donner la ,« question ». Une heure dans cette chambre de torture, c’est tout,ce qu’on a pu supporter.

Les dessins les plus poignants, les plus violents, les plus pénibles sont ceux où l’influence de notre grand Steinlein et de notre terrible Forain, le Forain d’autrefois, est le plus fortement marquée.

Ces troupeaux de civils, enfants, femmes, otages, ouvriers belges, dont les visages et les gestes expriment la douleur et la misère au paroxysme ; ces désespoirs sans secours possible, ces supplications vers le ciel (( muet, aveugle et sourd » ; ces mères et ces petits qui gisent à terre, morts ou torturés, et la désolation des mornes paysages, quel voyage horrible dans quelque enfer d’épouvante et de folie.

Et puis, voici le côté des bourreaux : soldats repus de carnage et de viols, saouls d’alcool, crevant de ripaille, et surtout les quatre rois des plus sombres pages d’une Légende des siècles à laquelle il manque un Victor Hugo. Ils ont le rictus des joies sadiques, ils pourléchent sur leurs hideuses babines le goût du sang et de chair humaine. Le nez bestial du Turc et du Bulgare renifle l’odeur des victimes pantelantes, et lui, le meneur, le chef, est semblable au Satan des hallucinations moyennâgeuses. Et dans leur féroce laideur, on sent qu’ils sont ressemblants.

Allons-nous-en, je vous en prie, allons-nous-en I

De ce monde de cauchemar, je ne veux garder que trois impressions. Celle du jeune Français prisonnier, au profil amaigri et qui, debout, absent, indifférent à sa captivité, à son geôlier, regarde au loin, vers la

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France, vers le foyer paternel. Nous le connaissons, nous l’avons vu, il est des nôtres, il est à nous. A côté de lui je veux mettre le jeune Allemand anxieux qui, dans la tranchée des Flandres, en plein bombardement écrit à sa maman : « Nos cimetières s’étendent maintenant jusqu’à la mer. » Et près d comme une apparition, la longue image blanche du Christ insulté par les quatre tortionnaires impériaux. « Et ils se moquaient de lui ! » Cette figure est inspirée des sublimes gravures que Rembrandt a consacrées au Christ. La vue du poignant et divin visage coiffé du masque ignoble est presque déchirante. Mais c’est vers lui que nous tendons des mains tremblantes en espérant qu’un jour enfin son royaume sera de ce monde, un royaume de bonté, de pitié et d’amour.

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