DIEU EST L’AMOUR
L’aide affectueuse aux artistes, quel doux nom pour une œuvre de guerre ! Quel tendre moyen de faire accepter des consolations et des secours à des êtres fiers et sensitifs. Aider avec affection. C’est un secret qui n’est su que par quelques élus. Celle qui se dévoue à cette œuvre de toute son âme et de toute sa voix — de toute son admirable voix — est venue dans notre ville aujourd’hui. Elle nous a fait l’honneur de solliciter notre* obole en échange du don magnifique de deux heures de la joie la plus haute et la plus pure. Je voudrais pouvoir vous faire vibrer de l’émotion que je ressens ; je voudrais que vous ayez entendu ce chant splendide, qui montait si ample, si puissant, si poignant et qui exhalait ce qui est en nous d’inexprimable en cette période tragique.
C’est un mystère que la voix, c’est un mystère qu’une si belle voix où l’on sent toute la vie de la chair, tous les battements du cœur, toutes les sensibilités de l’âme, tous les frémissements des nerfs réunis en un faisceau d’ondes merveilleuses qui échappent aux mots et aux définitions et qui nous touchent au plus profond de nous-mêmes.
Les six mélodies religieuses de Beethoven do îinent ces heures de musique. Elles sont un sublime élan vers Dieu, vers le Bien, vers l’amour du prochain, par la prière, le repentir, et dans l’angoisse
de la mort, si vite venue qu’elle ne nous laisse pas assez le temps d’aimer. Ces mélodies sont une explosion et un délire d’amour...
Ils ont confisqué Dieu ; ils ne peuvent pas dire une phrase, la phrase la plus menteuse et la plus hypocrite, sans se recommander de Dieu, sans se recommander à Dieu. Ils l’associent à leur sauvagerie, à leurs brigandages, à leur immonde et grotesque puissance. Ils remercient Dieu des pays conquis et ravagés, des victoires obtenues dans le sang et dans les cris de douleur ; ils lui demandent encore la faveur d’autres victoires au prix d’autres monceaux de cadavres, d’autres cris de douleur. Et c’est à qui l’invo quera, se le disputera pour justifier la mort appelant la mort, la haine appelant la haine.
Dieu est l’amour — leur répond Beethoven. Le plus grand génie de l’Allemagne et du monde n’est pas un génie de guerre et de destruction, c’est un génie d’amour et de bonté. Et c’était bien la grande âme de Beethoven qui devait planer sur nous tous, Romain Rolland l’a dit en des pages pénétrantes : « Il est le plus grand et le meilleur ami de ceux qui souffrent. » Il est la souffrance héroïque, celle qui après avoir touché le fond de la misère humaine se reprend et s’élève en une énergie surhumaine, qui puise en elle le triomphe d’elle-même.
Ils ont bien souffert, tous ceux vers lesquels Mme Spéranza Séailles s’incline affectueusement. Ils ont été jetés tout vivants dans le feu, rejetés hors du feu par miracle, mais la mort qui ne les a pas achevés les a marqués pour toute leur vie... Les peintres sont devenus aveugles. Les musiciens sont devenus sourds. Les instrumentistes ont les bras amputés, les mains
mutilées et c’en est fini pour eux de leur art, seule raison de vivre et seul moyen de vie.
Le testament d’Heiligenstadt écrit par Beethoven en une heure où il a fléchi paraît avoir été écrit prophétiquement pour eux : « Peut-être cela ira-t-il mieux, peut-être non : je suis prêt. À vingt-huit ans, déjà être forcé de devenir philosophe, cela n’est pas facile ; c’est plus dur encore pour l’artiste que pour tout autre... Et que le malheureux se console en trouvant un malheureux comme lui qui, malgré tous les obstacles de la nature, a cependant fait tout ce qui était en son pouvoir pour être admis au rang des artistes et des hommes d’élite. »
Qui ne serait bouleversé aux larmes, en lisant ces phrases si simples, cette plainte si contenue ? Quel exemple et quelle leçon pour tous ceux qui, com ne Beethoven, doivent souffrir d’un « mal durable ».
Mme Spéranza Séailles est la belle interprête de la Passion, de la Pitié beethovéniennes. Penchée, elle tend vers ceux qui souffrent, qui pleurent, qui ont froid et qui ont faim des mains qui pansent, qui sèchent les larmes, qui réchauffent et qui nourrissent. Et dans sa voix magique passent toutes les fièvres, toutes les profondes énergies de la /grande voix immortelle consolatrice des affligés.
L’œuvre bienfaisante de Mme Spéranza Séailles nous apparaît comme une source fraîche au milieu du désert de la soif, comme une ombre reposante sur une route calcinée. Puisse-t-elle en recueillir, en détresses matérielles et morales secourues, en révoltes apaisées, en espoir ranimés, toutes les joies qui sont dues à son cœur et à son talent passionnés.
Mon Dieu, mon petit, comme tu as grandi vite Il y a trente mois, tu te souviens, lorsque nous sommes restés seuls, tu sanglotais dans mes bras, comme un tout petit, et je sentais, secoués à. se rompre, tes épaules frêles, ton buste étroit de gamin maigre...
Il nous avait dit, la voix tremblante : « Je serai de retour à Noël. » Je n’avais rien pu répondre ; je savais bien qu’il ne serait pas de retour à Noël, mais ma pensée n’avait pas eu le courage d’aller plus loin que l’année révolue. Un an, je m’étais fixé un an. Un an, quel gouffre devant nous ! Et pour toi, mon petit, il me semblait que j’avais tant de temps devant moi que jamais, jamais ee temps ne s’épuiserait. Et les mois, les années ont passé. J’ai vu dans la terreur cette fuite des mois et des années. Comment le temps peut-il passer si vite, lorsqu’il est si pesant, si accablant ? Et maintenant l’âge des jeunes classes, diminué chaque année d’un printemps, s’est rapproché de ton printemps à toi. Pourquoi as-tu grandi si vite ? Je ne te viens plus guère qu’à l’épaule ; tes épaules sont larges, ton buste est vigoureux et tu ne pleures plus.
Je suis un peu déconcertée devant toi. Je ne connais pas bien un garçon de ton âge. J'hésite et je