INSOMNIE
tâtonne devant ton cœur et devant ton front. C’est une sève bouillonnante, un jeune arbre dont les rameaux fusent de tous les côtés. Une science livresque quL déborde à grands flots : du pédantisme, de l’enthousiasme, de l’égoïsme, du dédain, de la générosité, de la crédulité et surtout de la joie. La vie qui s’affirme en toi, reine et dominatrice et qui veut ignorer tout ce qui n’est pas sa puissance et son droit.
De l’affreuse tragédie, tu ne veux rien savoir. Tu mets une certaine affectation à ne jamais lire les journaux. Les discussions, les notes, les messages, tous ces millions de mots par lesquels le pauvre esprit humain essaye de se frayer un chemin vers la Vérité et vers la Justice, tous les mensonges des uns, les protestations des autres, même les cris de douleur, tu n’en veux rien entendre. C’est beaucoup plus simple que tout celai Tu ne dis rien, mais tu attends, et, dans le fond, avoue-le, tu espères !
J’ai surpris tes yeux d’envie et d’admiration pour Francis, pour ton cousin Sylla. Ils ont vingt ans, un galon d’or sur la manche, la croix de guerre sur la tunique. Ils commandent à des hommes, à vingt ans ! Ils ont un beau harnachement de cuir fauve, et de l’argent de poche plein leur poche. Ils ont été blessés, ils ont de la gloire et des marraines. Mais tu oublies celui qui n’est plus là, celui dont la jeune silhouette bleue m’obsède et me tourmente. Celui-là, tu l’oublies I II a tournoyé sur le bord d’une tranchée allemande, le matin d’une attaque. Une balle en plein front, dans ce front d’enfant, entre ces deux yeux si limpides et si purs de créature qui ne sait pas encore ce que c’est que le mal. Je ne peux pas y penser ! Il a tournoyé et il s’est abattu et son jeune corps est
resté là, des semaines, des mois, jusqu’à la pourriture. Mais non, tu n’oublies pas. Seulement, n’est-ce pas, c’était tout naturel ; cela devait être ainsi.
Àh ! jeunesse, jeunesse riche de sang et de force et d’avenir, enfants prodigues d’une vie en pleine aurore et dont le crépuscule ne vous tourmente pas ! Enfants, jeunes guerriers, jeunes héros, est-ce un bien, est-ce un mal que vous soyez ainsi 1 Peut-être les tyrans, les despotes, les mauvais bergers « n’osent-ils » que parce qu’ils savent que la source est intarissable de votre sang rouge et prodigue, heureux de se prodiguer, comme intarissable est la sève des printemps successifs.
Ah ! le cri animal de la femelle à qui on arrache son petit, la protestation de toute la chair, l’instinct de défense et de protection, me faudra-t-il donc un jour les bâillonner sur ma bouche, faudra-t-il donc que je me lie les mains, et que je me laisse attacher au poteau...
Je le ferai quand l’heure viendra, si elle vient, tu le sais bien. Je le ferai comme elles l’ont toutes fait. Mais mon petit, mon cher petit, si cela doit être, que tu sois le dernier, que ça soit enfin fini. Il n’est pas vrai que les jeunes morts se calment, se rachètent ou se vengent avec d’autres jeunes morts.