LA RÉSURRECTION DU JARDIN
Si tu veux, aujourd’hui, mon enfant chérie, nous tâcherons de chasser la pensée obsédante qui, chaque matin, au réveil, depuis bientôt trois ans, s’empare de tout notre être. Nous tâcherons d’oublier que c’est la guerre, que c’est encore la guerre, que c’est toujours la guerre et que, dans notre chair, ce mot se creuse chaque jour un peu plus profondément en lettres brûlantes comme des larmes. Nous tâcherons d’oublier pourquoi nous sommes toutes deux toutes seules ici dans la maison trop grande, et solitaire et silencieuse, et pourquoi nous y serons encore ainsi pendant tout cet été, ce quatrième été !
Ce matin, tu t’es levée rieuse et tu m’as dit : « II fait beau temps, il y a du soleil. Oh ! comme le beau temps me réjouit ! » Et tes seize ans si frais avaient la même fraîcheur que l’air frais du matin et tes yeux bleus étaient limpides et purs comme le ciel pur de ce beau jour paisible et innocent.
Viens, mon enfant chérie, toutes les deux nous nous promènerons au milieu du beau temps, et nous nous mêlerons à la vie des plantes, des plus altières, comme des plus humbles, et nous nous accorderons quelques heures de paix et de bien-être infinis. Viens. Je vais rechercher dans mon cœur le cœur de ma seizième année pour qu’il soit tout pareil au tien. Tu
ne peux pas, tu ne dois pas savoir le cœur d’une femme, ses regrets, ses angoisses, ses renoncements, et ses vertiges au bord du gouffre où va, déjà si vite, s’ensevelir la jeunesse... la jeunesse divine dont l’aurore àpparaît en toi.
Nous nous promènerons dans le jardin, éblouissant de soleil, dans l’allée des fleurs, un peu pauvre cette année, dans l’allée des pommiers où gonflent les beaux fruits païens, dans l’allée des noisetiers, hantée par les écureuils, et nous irons longuement, lentement sous les grands arbres.
Ils sont tout pénétrés d’azur et de lumière. Leur haute nef de verdure est vermeille, leur souffle est comme une caresse légère, et il semble qu’ils nous soutiennent doucement, entre leurs branches comme entre des bras amoureux. Tu riais ce dernier automne parce que, les voyant se dépouiller et redevenir de noirs squelettes, je disais : « Ah ! mon Dieu, si plus jamais ils ne devaient reverdir ! » Et c’est toi qui avais raison, c’est ta jeunesse, c’est ta confiance, c’est ta certitude qui avaient raison. Les arbres ont reverdi, comme le rameau de Tannhaüser et, de nouveau, ils sont tout un monde vivant : des palpitations de feuilles, des fécondations de fleurs, des odeurs subtiles, des chants d’oiseaux, des bourdonnements d’insectes.
Lorsque nous sommes arrivés ici, il y a quelques semaines, le jardin était en pleine désolation. L’hiver a été dur, horriblement dur, et la glace a passé comme une gangrène dévastatrice. Et le jeune gamin qui servait de jardinier n’a guère été moins malfaisant que la glace. Il a laissé perdre bien des plantes que l’hiver avait épargnées. Peut-on demander à un gamin les qualités et les vertus d’un vrai jardinier : la patience,
le soin et l'amour de la graine microscopique, de la frêle bouture, confiées aux flancs maternels de la terre ?
Le jardin disparaissait sous un océan de mauvaises herbes, sous des vagues d’herbes ingrates, des houles de lianes perfides qui s’enroulent, s’agrippent, étranglent ou étouffent.
Alors, toutes les deux nous avons travaillé. A six ou sept pieds de profondeur sous ces « sargasses », nous avons retrouvé des poireaux anémiques, des choux étiques et des oignons tuberculeux et nous leur avons rendu l’air, la lumière et l’espace de respirer, de s’étaler, de vivre. Et nous avons ainsi exhumé, en faisant nos fouilles, des rosiers qui périssaient sous les enlacements vipérins de ces herbes aux souplesses de reptiles. Les misérables! des rosiers ! !
Certes, la guerre, la misère des temps, la tristesse des potagers en friche, la disette des légumes, nous ont appris le respect avant tout de la plante nourricière des hommes, et la valeur d’un chou frisé aux reflets bleus, d’un poireau aux feuilles métalliques, d’un oignon blanc aux orients de perle, mais comme on a tout de même le cœur plus tendre pour la fleur, comme c’est à elle que va tout notre amour, celüi auquel l’intérêt n’a point de part, mais seulement la joie des yeux, le bonheur de respirer sans même toucher, l’émotion et la reconnaissance du miracle de la couleur, de la forme et du parfum.
Et comme si le dieu des jardins — quel est-il le dieu des jardins, quelle incarnation du grand dieu Pan est le dieu des jardins ? — comme s'il avait voulü nous récompenser d'avoir été ses prêtresses fer- Vërites, il a fait pour nous un prodige.
Les deux grands mimosas au feuillage sensible qui couvraient tout un mur de la maison étaient morts cet hiver. Ils avaient été calcinés par la gelée : il avait fallu les couper au ras de la terre, et le mur, embelli des fines arabesques de leurs branches, était redevenu chauve et nu. Et voici que tout autour du tronc, et voici que, de chaque racine mystérieusement abritée sous le sol où la vie avait reflué, jaillissent de jeunes pousses rapides, miniatures des grands mimosas. Ils étaient morts. Ils sont ressuscités.
Mon enfant chérie, notre promenade dans le jardin est, tu le vois, une promenade d’enchantement et d’espoir. Tout renaît, toutes les forces de la vie triomphent des forces de la. mort. Le jardin agonisait. Il est en pleine santé, en pleine richesse, en pleine fécondité.
Il en sera de même après la grande tourmente qui, depuis trois ans, souffle sur la race humaine, arrachant, déracinant, tuant le meilleur de plusieurs générations. Nous autres, qui sommes au sommet, nous assumerons la dette du souvenir, nous emporterons avec nous, vers notre crépuscule et notre nuit, le poids des douleurs inoubliables, des responsabilités et des remords. Toi, mon enfant chérie, tu es le jeune rameau, la jeune pousse conservée pendant l’ère de la mort. Tu es la jeunesse et l’amour immortels et la race sommeille aux fins contours de tes flancs vierges.