‹ Les quatre princesses errantesChapitre 38 sur 45 · LE RETOUR A LA TERRE · texte numérisé non relu

LE RETOUR A LA TERRE

Entre trois sujets à choisir, on a posé une question au dernier baccalauréat, comme épreuve de composition française : « Quelle profession avez-vous le désir d’exercer après la grerre ? »

Aucune des jeunes filles candidates n’a choisi ce sujet, ce qui m’a étonnée. C’était une occasion de prouver qu’elles avaient compris le profond bouleversement social auquel nous assistons, la gravité du problème féministe, les difficultés de vie qui attendent beaucoup d’entre elles, les nécessités d’y réfléchir et de s’y préparer. Elles auraient pu montrer tout le courage et toute la sincérité de la jeunesse.

Elles disent, je ne sais pourquoi, qu’elles ont eu peur d’un piège. Eles n’ont pas voulu se confier à un examinateur inconnu. Elles disent qu’il y a encore beaucoup d’antiféministes, et qui le leur font bien voir, dans les jurys devant lesquelles elles doivent comparaître.

Au contraire, la plupart des garçons ont préféré ce sujet-là à une banale et nécessaire dissertation sur une phrase de La Bruyère ou de Bossuet. Beaucoup d’entre eux ont répondu : « J’ai l’intention d’être agriculteur », et j’ai trouvé ce choix et cette réponse infiniment consolants et réconfortants.

Vraiment sentent-ils la faillite déshonorante de notre civilisation industrielle, ces enfants de dix-sep t ans, dont les aînés en sont morts et qui, peut-être, vont en mourir à leur tour ? Après cette débauche monstrueuse de fer, d'acier, de métaux innombrables, d’explosifs, d’appareils à détruire, à démolir, à tuer, sentent-ils l’erreur, sentent-ils que l’humanité a fait fausse route et que la sagesse est dans une civilisation agricole et pastorale ? Ont-ils pénétré que cette idée fixe d’appliquer toutes les inventions industrielles, toutes les découvertes scientifiques au massacre de sa propre race est une monomanie de fous, un délire de persécutés et qu’ils ont conduit les hommes au suicide et à la ruine ? Ont-ils l’instinct de chercher un refuge là où ils ont leurs vraies racines ?

Déjà quand c’était la paix, on savait les misères et les férocités de l’organisation industrielle, les détresses matérielles, physiques et morales des faubourgs, des noirs faubourgs des grandes villes, la cruauté des agglomérations ouvrières et la hideuse indifférence de l’homme pour l’homme, dans les grands centres urbains, où le luxe le plus impudent coudoie le dénuement le plus odieux. Zola et Jaurès l’ont dit, l’ont clamé de tout leur génie.

Oui, tout le mal vient d’avoir délaissé les champs, d’avoir trahi la terre, de l’avoir non seulement trahie, mais de l’avoir ravagée et assassinée.

Près de la terre est le salut, la santé, l’apaisement, et les grandes images des poètes antiques sur la terre maternelle et nourricière, aux flancs puissants, à la ceinture profonde, sont d’une éternelle beauté. Elles sont la vérité dans sa mystique et adorable nudité.

L’accueil souriant et amical d’un village aux mai-

MàéMèm

sons blanches, une cloche qui tinte clairement, le chant d’uri coq dans le silence bourdonnant des midis brûlants, la moelleuse et odorante douceur d’une prairie, le bruit cristallin d’un ruisselet, le chuchotement du vent dans les peupliers, les yeux humides d’un chien qui se dresse pour atteindre vos épaules, l’intime simplicité de la maison, quels plus grands et plus purs bonheurs peuvent être offerts aux hommes par la vie généreuse.

On doit à la campagne d’être délié et détaché des égoïsmes, des ambitions, des vanités qui empoisonnent à la ville l’esprit et le cœur. On est comme enveloppé dans la sérénité des jours. On est à l’abri de soi-même et des autres. Les chagrins, les blessures se calment ; on a vraiment le sentiment qu’on est en sécurité, que la terre est protectrice *et qu’elle vous défendra contre les douleurs trop aiguës des désirs déçus, des renoncements déchirants, contre la faiblesse humiliante des rancunes qui dégradent.

Et on est ennobli par la majesté des travaux des champs. Une ferme en plein travail, en pleine prospérité est une joie pour les yeux et pour l’âme, car tout y est vie et activité. C’est la vie dans ses fins les plus nécessaires. C’est l’activité dans ce qu’elle peut avoir de plus sain, de plus fort et de plus utile. Le labourage, les semailles, la jnoisson, la récolte des fruits, l’élevage de belles bêtes fécondes. C’est le jour employé depuis l’aube jusqu’à la nuit, depuis le commencement jusqu’à la fin de chaque saison. C’est la collaboration constante de l’homme avec la terre, la lutte avec elle et pour elle contre les forces éternelles. C’est l’union contre les forces éternelles de toutes les forces périssables : végétales, animales et humaines.

Jamais mieux que depuis cette guerre on n’a pu réaliser à quel point le mariage de l’homme et de la terre est la condition essentielle de la vie de l’un et de l’autre. La silhouette du moissonneur qui se détache sur le ciel et semble, du sillon, monter jusqu’au soleil couchant, est un symbole expressif : elle le montre à la fois immense et limité, dominateur et abandonné à lui-même, à la merci du ciel d’où lui vient toute grâce et toute disgrâce.

Ils savent, ces jeunes bacheliers de 1917, que ce sont les hommes de la terre qui ont le plus payé crimes d’une barbarie industrielle dont ils n’étaient point responsables. Ils savent, on le leur a dit, que ce sont les hommes de la terre, surtout ceux-là, qui vivent, souffrent et meurent dans la tranchée, comme s’ils étaient prédestinés entre tous à la garde et à la défense du sol qui fut leur amour et leur bien ; comme si le sillon tragique, où ils eurent la nostalgie du sillon pacifique, devaient être fatalement leur linceul, à eux dont la chair était vraiment pétrie du limon sacré de la terre.

Ils le savent, mais ils n’ont pas peur. Car ils savent aussi qu’au-dessus de la Bêtise, il y a la famine ; qu’un épi de blé est plus fort qu’un canon, et que c’est l’homme de la terre qui finira par avoir raison.

Bacheliers de 1917, fuyez les villes et leurs vaines agitations, leurs malsaines rumeurs, retournez à la terre féconde aux pardons inépuisables, mère de la Vie et de la Paix I

Page 1