PERMISSION
Les permissions ont lieu tous les quatre mois, depuis trois ans. Car, pendant toute une année, il n’y a pas eu de permission. Quatre nouveaux mois sont écoulés. Il va pouvoir revenir chez lui. Il va revenir. Il va retrouver sa ville, sa rue, sa maison. Mais il n’a plus la clef de chez lui dans sa poche. Il devra sonner pour se faire ouvrir. Il va revenir en voyageur, en passant...
Dehors, il rencontrera des amis — on rencontre tout le monde dans une ville qui ne vit guère qu’autour de ses deux places — des camarades qui ont à peine quelques mois de plus que lui et qui, alors, ne sont pas « partis i».
Ils lui diront : « Comment, vous voilà encore ! Comment, vous revoilà déjà ! » Ils lui diront : « Eh bien, vous en avez une mine ! Ah ! ça vous réussit, à vous, la vie au grand air. » Car on appelle « cela » la vie au grand air.
Ils lui diront aussi : « Ah ! diable, il faut bien se garder de faire la paix, car, dans dix ans, ils recommenceraient. Le journal le répète chaque jour et ça doit être vrai. Nous sommes bien décidés, nous autres, à supporter tout ce qu’il faudra. Car ça n’est pas très drôle pour nous non plus. Songez donc, c’est à peine si je peux avoir de l’essence pour mon auto ! »
IDO
Ils lui diront bien d’autres choses encore, et puis ils le quitteront en exprimant l’espoir de le revoir dans quatre mois.
Vous revoilà déjà 1 Evidemment, quatre mois, ça ne leur a pas paru long» Mais, de quatre mois en quatre mois les années passent, les années et la vie, en des étapes à la fois interminables et vertigineuses.
Il est revenu pour huit jours. Pour huit jours, il échappe au carcan* de la vie militaire, à toutes les vexations de la discipline et de la hiérarchie ; aux humiliations qu’il faut subir d’être traité en inférieur par des individus qui n’ont ni intelligence, ni valeur, ni compétence d’aucune sorte qui puisse expliquer leur autorité ; aux tristesses de l’éloignement, aux tourments de la séparation ; aux soirs solitaires où l’on est la proie de l’Ennui ; à la monotonie des jours, des jours, des jours, qui ronge et qui use les cœurs des mieux trempés.
Pour huit jours, il est époux, il est père, il est le chef présent du foyer qu’il a créé en pleine jeunesse, en pleine conscience de toutes les ressources qui étaient en lui, avec le seul désir de lui consacrer le meilleur de ses forces actives et créatrices.
Pour huit jours, ça n’est pas bien la peine de se réinstaller.
Son cabinet est encore obscur, les volets clos comme des paupières sur des yeux endormis, les meubles ensevelis sous des draps blancs, le bureau recouvert, les papiers et les livres enfermés. C’est vingt ans de travail heureux, vingt ans de recherches, vingt ans de culte voué à la science, vingt ans de dévouement aux humaines misères physiques les plus secrètes et les plus dramatiques, vingt ans qui attendent là, dans
cette- obscurité silencieuse, le moment d’être réenchaînés à l’avenir pacifique tant souhaité, par dessus quel fossé béant rempli de cadavres et de sang, parmi les décombres d’une civilisation écroulée !
Ces vingt ans ont été brusquement suspendus à l’heure de la moisson mûre qu’il a fallu abandonner sans pouvoir la moissonner. Et quelle sensation de chaleur diminuée, d’ombre étendue sur la route alors en plein soleil, de pente descendue vers le déclin du jour, quand le moment viendra où on pourra enfin ramasser « autrefois » pour essayer de recommencer.
Non, non, ça n’est pas la peine de rouvrir ce cabinet. Il recèle trop d’espoirs brutalement arrachés, trop de regrets, trop de doutes qui vous prennent à la gorge.
Il vaut mieux rester tous ensemble, dans la même pièce, les uns tout près des autres.
Comme son fils a grandi, comme sa fille aînée est devenue une jeune fille ! Sans lui, ils ont pu se transformer ainsi ! Il ne les aura pas suivis, heure par heure, jour par jour ; il n’aura pas assisté à la transition de l’enfance à la jeunesse, au développement progressif de leur intelligence, à l’éveil de leur âme et de leur puberté ; à cette éclosion du jeune homme dans le gamin, de la femme dans la petite fille. Il n’aura pas respiré les années de leur printemps qui auraient été pour lui comme un vin grisant et rajeunissant. Les quinze ans de sa fille, les dix-huit ans de son fils, leur fraîcheur de rosée matinale, leur souple vigueur de jeune arbre, leur vie débordante riche d’espérance, avide de cueillir et de récolter, il n’en aura pas joui, il n’en aura pas été le témoin fier, attentif et protecteur.
Et, quand il reviendra, car il faut bien espérer qu reviendra un jour, c’est son fils qui ne sera plus là Il sera parti sur la route de sa destinée.
Allons, le foyer n’est plus intact et complet, les personnes et dans les âmes, que pour huit jours, que pour deux ou trois fois huit jours encore, tous les quatre mois. Il faut tâcher de vivre ces huit jours en oubliant qu’il en arrivera fatalement un neuvième. Il faut tâcher de cesser pendant ces huit jours d’être un « animal qui prévoit », puisque toute la douleur est de prévoir. Il faut faire tenir toute la vie dans huit jours. Peut-être, plus tard, les regrettera-t-il lement !...
Et puis de quoi se plaindrait-il ? De quoi peut-il plaindre puisqu’il n’est pas tué, puisqu’il est vivant et que son fils est avec lui pendant ces huit jours-là P