LE RETOUR
Après trente-huit mois d'absence, une récente décision, circulaire ou décret — qui pourrait en dire le millionnième numéro ? — lui a permis de revenir chez lui, dans sa ville, dans son foyer, et il est revenu, incertain de la réalité de ce retour, croyant à une permission analogue à toutes les permissions précédentes, à peine commencée et déjà terminée. Il est revenu, à la fois heureux et anxieux, en proie à toutes les émotions accumulées pendant cet exil qui, parfois, lui semblait ne devoir jamais finir.
Oui, sa maison, son logis, il va les trouver grands ouverts, en fête pour le recevoir : des bras tendus, des cœurs battants, de chaudes haleines. Mais s’il est, dans son âme, mari et père avant tout, il n’est pas seulement cela. Les hommes ne sont jamais et ne peuvent pas être seulement cela. Il est aussi un citoyen, un homme qui aime sa profession, qui vit d’elle et pour elle, qui a souffert de la quitter il y a plus de trois ans et qui revient à elle impatient et tourmenté.
Est-ce bien sa ville, cette ville qu’il reconnaît à peine : tant de visages nouveaux, tant d’uniformea étrangers, des russes, des américains et puis des annamites et toute cette population baroque désignée soua
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le nom collectif de « sidis », et de longues, longues théories de mutilés ?
Il a rencontré des amis, des collègues que leur âge avait « préservés » de la mobilisation ; ils lui ont serré distraitement la main : « Tiens, vous voilà I Comment, vous ne repartez plus I Allons, tant mieux, tant mieux, tant mieux I »
Et ils se sont mis à lui parler de leurs ennuis, des difficultés de leur vie pendant ces trois ans écoulés, de leurs privations si courageusement supportées et qu’ils sont bien décidés à supporter encore aussi longtemps qu’il le faudra, car eux, n’est-ce pas, ce sont des patriotes...
Et il les a quittés, silencieux, désorienté. Et, partout où il s’est présenté, il a eu l’impression de voir les rangs se serrer pour éviter de lui faire de la place. Les meilleures parts sont prises et personne ne veut restreindre un peu sa part pour en faire une de plus.
a Ici P — Oh ! non, c’est impossible. — Mais là, puisque vous n’y mettez plus de blessés, des lits vont se trouver vacants. — Oui, mais si on ne nous envoie plus de blessés, nous'ferons fermer l’hôpital, car nous ne voulons pas de malades. » Car, vous le savez, s’il est glorieux de soigner des blessés, si les blessés ne sont jamais-assez blessés, s’il faut à tout prix que les blessés soient de grands blessés, les malades ne valent pas la peine, les malades sont des parias.
Mais, pourtant, voici l’occasion de créer un service important qui manque dans une ville où il y a non seulement des milliers de blessés, mais une agglomération de milliers et de milliers d’ouvriers et d’ouvrières. « Cela nous est égal et, d’abord, nous ne voulons pas de malades ! » Hygiène, prophylaxie, tout
cela ce sont des mots magnifiques à l’Académie de Médecine ou dans les livres, mais ils n’ont aucun sens pratique.
Alors, il faut attendre et se résigner de nouveau à être une valeur inutilisée. Patience et longueur de temps...
Peut-être, en attendant, sera-t-il possible de reconstruire et de réorganiser à l’Hôpital civil. Hélas ! c’est le désert, c’est l’abandon. Les services manquent de personnel médical, d’étudiants; Il n’y a plus que des épaves qui vont à la dérive, et les malades ont cessé d’eux-mêmes de venir aux consultations. On n’a pas le temps de s’occuper des civils et le plus lamentable des services est peut-être le service des petits enfants... Pourtant, les petits enfants, c’est de la vie précieuse et dont nous devrions être avares, car nous n’en avons pas à perdre. Que parlez-vous de repopulation, puisque vous n’êtes même pas capables d’assurer aux enfants qui sont nés et la santé et le bien-être de la vie ? Que parlez-vous de repopulation, vous qui savez le pourcentage de mortalité infantile, vous qui savez que meurent, faute de soins, faute d’hygiène, tant de petits êtres bien constitués.
Quant aux laboratoires, auxiliaires indispensables des hôpitaux, auxiliaires des médecins contre la maladie, temples actifs où se poursuivaient les recherches contre la mort et pour la vie, ils sont également abandonnés. Leurs grandes voûtes blanches suintent une froide et crasseuse humidité. Les étuves, les instruments de cuivre, les appareils en verre, cornues, ballons, matras, les vitrines derrière lesquelles on voit encore des pièces anatomiques, tout est envahi de poussière, tout est souillé de vert-de-gris, perdu de
rouille. Et, devant les tables, les tabourets où s’asseyaient les maîtres ou les élèves, sont duvetés de moisissures blanchâtres, flore des habitations désertées.
C’est que, depuis trois ans, il n’a régné dans notre Europe, mère des Sciences, que la folie de la destruction. Seules ont été poursuivies, perfectionnées, utilisées dans un monstrueux dessein d’extermination, les découvertes chimiques en explosifs et en gaz asphyxiants. Et si l’homme a utilisé les vaccins, les sérums, toutes les admirables conquêtes faites sur la maladie et sur la mort, c’est pour être plus sûr que les nommes, préservés de la maladie, s’en iraient bien portants à la seule mort dont ils dussent mourir.
Et les laboratoires, temples des temps heureux où la Science était pacifique, où elle ne cherchait que les moyens de défense et de conservation de l’espèce, sont, comme les hôpitaux de malades, des lieux traités en parias.
Mon Dieu ! la tristesse et l’accablement qui empoisonnent d’amertume les joies d’un retour inespéré. Quel frisson devant cette indifférence et cette débâcle des êtres et des choses. Ce sont d’autres ruines que les ruines de <c là-bas », mais ce sont des ruines aussi.
N’est-ce donc partout que détresse et désolation et l’abominable fléau n’a-t-il donc rien préservé du naufrage dans lequel sombre l’Humanité.
Si, car le soleil existe derrière les nuées les plus ténébreuses (i), et la volonté reste au cœur des hommes de bonne volonté.
(r) Henri Barbusse, Le Feu.