LETTRE A SÉVERINE
Séverine, je n’étais pas « là ». Je ne vous ai vue ni entendue. Mais les journaux ont donné par hasard des comptes rendus à peu près concordants et, malgré l’absence, je crois tout de même vous avoir vue et entendue. Je vous ai vue, dans la lumière de vos cheveux d’argent et de vos yeux d’azur, tenant tête, dans la clarté qui émane de vous, à ceux qui auraient bien voulu vous mettre un bâillon. Je vous ai entendu d’une voix douce et toujours égale — comme le vieux roi Lear de sa bien-aimée Cordelia — le tumulte d’une assemblée qui, paraît-il, ne fût si tolérante ni respectueuse de la liberté d’exprimer pensée.
Séverine, vous êtes l’Incarnation de toutes les Femmes du pays de France, de toutes celles qui tentent de faire entendre leur voix ; de toutes celles qui, bien plus nombreuses, silencieuses mais non résignées, veulent, de toutes les forces de leur âme et de leur chair, la fin de ce hideux et sauvage et inutile massacre ; l’Incarnation de toutes les Femmes qui sont des femmes, qui aiment leurs hommes et leurs petits comme on doit les aimer, en femmes, en mères, avec l’Egoïsme Sacré qui est la garantie et le salut de la Race, et non en je ne sais quelles héroïnes nour-
ries de littérature guerrière et pétries de chromolithographie.
Séverine, qu’espèrent-ils, que veulent-ils, où nous conduisent-ils ?
Ils répètent « la Victoire, la Victoire I » comme des hallucinés. Ils disent « nous ne voulons pas que nos fils souffrent ce que nous avons souffert. Mais il me semble que c’est surtout leurs fils qui ont souffert. C’est leurs fils qui sont morts ; c’est leurs fils qui vivent, qui continuent à vivre le Feu, le Feu effroyable et réel d’Henri Barbusse ; c’est leurs fils qui souffrent, ça n’est pas eux, et le plus paternel moyen de les empêcher de souffrir ce que, seuls, ils ont souffert, ce que, seuls, ils continuent de souffrir, c’est de chercher la Paix par la Paix et non un prétexte — un de plus — au recul de la Paix.
Certes, la Société des Nations est le but qu’il faut poursuivre et tâcher de réaliser. La Société des Nations et non des gouvernements. Jusqu’à présent, elle me paraît encore dans les brumes d’une phraséologie qui n’est pas toujours claire, d’un jargon d’avocat dont nous sommes fatigués — et dont peut-être, hélas ! nous mourons.
Avant de bâtir la Société des Nations, il faut faire un effort sérieux et sincère pour la Paix. Pour qu’elle ait des chances d’être viable, la Société des Nations ne peut être conçue que dans la Paix, parce que toutes les Nations doivent la discuter et la construire ensemble — et aussi pour une autre raison.
Séverine, n’avez-vous pas vous aussi l’impression qu’un abîme va se creusant et s’élargissant entre les combattants et les non-combattants. Les non-combattants n’ont pas l’air de se douter qu’il y a actuelle-
ment plusieurs millions de Français mobilisés — ou prisonniers — ou s’ils s’en doutent, ils font comme s’ils ne s’en doutaient pas. Un des professeurs de notre Université n’a-t-il pas dit à un jeune professeur combattant dans un régiment d’infanterie et qui fut autrefois son élève : « Les soldats finissent par nous ennuyer avec leurs souffrances ; ils sont d’un égoïsme qui devient excessif. Nous autres, nous savons ce que le patriotisme exige de nous. »
Séverine, vous ne le croyez pas, mais c’est ainsi.
Or, ces millions de Français mobilisés — ou prisonniers — voici la cinquième année qu’on s’abstient de les consulter. On ne le peut ni "ne le veut. Il serait peut-être correct de les attendre pour qu’ils puissent donner leur avis. Il serait peut-être correct de les associer à cette construction de la Société des Nations, c’est-à-dire d’attendre qu’ils puissent élire leurs architectes et leurs constructeurs et les choisir parmi eux, si c’est leur volonté. N’oublions pas qu’on parle de la démocratie, de ses droits absolus et que M. Wilson a nettement affirmé la nécessité de faire appel à l’opinion de ceux qui n’ont pas encore eu l’occasion ni les moyens d’exprimer leurs vrais sentiments.
Mais il y a une scission entre ceux qui, actuellement, représentent la France et la véritable opinion française. L’opinion française n’a plus le droit de s’exprimer. . Il y a une opinion officielle, une vérité imposée et nul mieux que vous, Séverine, dans vos deux lettres à Procus n’a dit ce qu’il fallait dire à ce sujet, avec plus de force et plus de verve.
Séverine, c’est vous qui avez raison. II faut aller au plus pressé. On meurt et on souffre. Il faut éteindre le Feu. Après on rebâtira la maison...
Ils disent aussi que, si on fait la Paix maintenant, ça recommencera dans dix ans. Pourquoi dix ans, je n’en sais rien, ni eux non plus.
Ils n’ont donc pas l’intention d’être intelligents quand ils seront assis autour de la table du Congrès ? Je ne comprends pas, je ne peux pas comprendre. Pourquoi le désarmement n’est-il pas la première condition de l’existence de la Société des Nations ? Pourquoi en parle-t-on à peine, entre parenthèses ou en tas, dans une vague énumération ? M.‘Wilson l’a fermement dit : « La question des armements, soit sur terre, soit sur mer, est la question immédiate et primordiale en connexion avec les destinées des Nations et de l’Humanité. »
Comment « cela » pourrait-il recommencer si on a la volonté de désarmer ?
Quelles raisons avons-nous de croire qu’après tant et tant de fautes passées — la dernière étant la plus incompréhensible et la plus grave — on n’en commettra pas de plus incompréhensibles et de plus graves encore. Nos dirigeants devraient avoir, écrites en lettres d’or sur les murs de leurs cabinets, nos fables nationales du Héron et de l’Astrologue. Encore le Héron et l’Astrologue n’étaient-ils héron et astrologue que pour eux tout seuls. Mais quelle lourde responsabilité de l’être pour des peuples entiers.
Hélas, Séverine, encore une fois vous avez par’é non pas dans le désert, le désert est silencieux et recueilli, mais parmi les sourds et parmi les aveugles. Mais avec quelle émotion nous avons entendu votre voix s’élever, audacieuse et noble, pour faire entendre qu’une fois de plus l’Amour et la Bonté se confondent avec la Sagesse et avec la Raison. Et
c’est notre fierté que vous soyez une femme ; qu’à ces hommes qui parlent Progrès et Civilisation et qui s’enfoncent dans les ténèbres sans issue de la barbarie la plus effroyable, ce soit une femme qui leur rappelle la réalité des faits et la logique des choses et que cette femme, Séverine, ce soit vous.