PRINTEMPS
Voici revenir le printemps. Un souffle plus tiède de l’atmosphère, un suave regard du ciel, bleu comme une prunelle, entre les paupières des nuages, et l’on sent que bientôt l’hiver sera vaincu. La Terre va rejeter sa robe de bure et ses flancs apparaîtront vivants, palpitants de sève créatrice, chauds de soleil et rafraîchis d’ombre, éblouissants de lumière et de couleurs. Les branches noires des arbres se couvriront de rameaux, de pousses jeunes, tendres, humides et recroquevillées comme des mains de nouveau-nés. La Nature sera parée des bouquets vierges — blancs et rosissants — des arbres fruitiers. Ce sera le printemps, saison magique, résurrection, joie fraîche des matins, allégresse des jours, enchantement des soirs. Ce sera le printemps, éclat radieux de la verdure, épaisse profondeur des feuillages, arbres pleins de nids et de chants, murmure et tressaillement du monde végétal, parfums subtils des plantes ; boutons prometteurs des fleurs — et, de la terre au ciel se répandra l’odeur aphrodisiaque qui fait frémir tout ce qui vit et veut aimer.
Mais, depuis quatre années, quelle tristesse et quelle angoisse que le retour du printemps I Car il est le signal de la reprise d’une lutte affreuse, d’une mêlée
furieuse, fureur accumulée pendant les mois d’hiver dans une attente menaçante.
Les hommes ne savent plus la douceur et les obligations du printemps. Ils ont délaissé leur mère nourricière, et la nature en profite pour reconquérir les champs abandonnés et se livrer à la fantaisie folle de ses lianes, au caprice de ses ajoncs d’or, au hasard des semences sauvages apportées par le vent.
Sombres et hallucinés les hommes s’absorbent dans l’extermination de leur race, esclaves de la Force effroyable qu’ils ont eux-mêmes déchaînée. Offensive du Printemps, offensive du Printemps, nous dit-on depuis quatre ans avec une assurance jamais ébranlée, et destinée à nous calmer.
Il ne s’agit pas cependant du combat de la saison charmante contre la saison mauvaise, de l’assaut de la fécondité contre la stérilité des mois noirs, du triomphe conquis et imposé de la jeunesse sur la caducité. Mars n’est plus seulement un symbole météorologique. Mars est bien le Dieu de la guerre, repu de chair, ivre de sang auquel il faut son sacrifice annuel.
L’offensive du Printemps, c’est quelque chose de terrible et qui se fait depuis quatre ans avec le printemps humain. Et je ne peux plus penser au printemps de la Terre — printemps indifférent, printemps féroce, augure sanglant et meurtrier. Je ne peux plus penser qu’au printemps humain, et le rameau masculin de ma chair existe cette fois dans le printemps humain de 1918.
Jeunes hommes, adolescents, toute ma pensée est avec vous.
En même temps que vous a grandi mon fils. Il était un enfant au commencement de cette guerre. Vous étiez, vous aussi, des enfants. On riait de moi lorsque je le regardais avec angoisse, lorsque j’avais la terreur de la fuite inexorable des saisons, lorsque j’exprimais mes tourments. Maintenant, c’est son tour et c’est votre tour à tous.
Vous êtes le printemps de notre nation en pleine sève bouillonnante, vous êtes de jeunes arbres dont les branches fusent de tous les côtés. La vie s’affirme en vous, reine et dominatrice. Vous avez l’ivresse de votre science toute récente, l’ivresse de découvrir le monde, les philosophies, les littératures, les arts, le 9 politiques. Vous avez de l’enthousiasme, du dédain, de la générosité, des soifs ardentes, des fringales insatiables et surtout la joie, l’incomparable joie d’être jeunes qui fait briller vos yeux et vos sourires et donne à vos mouvements la force et l’élasticité.
Je vous rencontre sur la Place, en groupes bruyants et discuteurs, et je vous regarde avec amitié. Parmi vous, j’aperçois la silhouette haute et mince de celui qui vous ressemble comme un frère. Vous avez d’amples manteaux, de la couleur mise à la mode par les Américains, avec de grandes poches, vous avez des cannes avec des dragonnes de cuir, et des chapeaux de feutre posés très en arrière, découvrant le front, laissant voir la naissance de vos épaisses chevelures, et des cigarettes ou des pipes à la bouche.
Vous êtes sur la Place, l’agora de Platon, la Place où, depuis Athènes, bat le cœur de toutes les villes ; la Place où chacun va, chacun vient entre la mairie et le théâtre, symboles de la vie publique et de la vie sociale.
Vous apparaissez à voire tour sur la Place, pour raisonner, analyser, discuter, à la période la plus tragique que la race humaine ait jamais traversée, car le cataclysme est universel et la planète est ébranlée, bouleversée jusqu’aux entrailles. C’est une formidable gestation. C’est comme une époque terrestre. Ce sont, dans les masses humaines, de puissantes et irrésistibles lames de fond qui déferlent de l’est à l’ouest, de l’ouest à l’est, et qui se heurtent, et qui retombent dans un tumulte et un fracas horribles, effroyablement rouges, pour rebondir de nouveau. C’est l’affreux lynchage de l’Humanité par elle-même, dans la frénésie de sa propre douleur.
Et, dans cette ruée des peuples dérivés à l’assaut les uns des autres par les puissances tyranniques, contre lesquelles ils devraient tous s’unir, vous, jeunes hommes, vous n’avez rien à dire. Vos réunions, vos conciliabules restent sur la Place, ils ne franchissent point le seuil de la mairie pour' manifester leur objet.
Vous n’avez rien à dire. Vous obéissez à des lois, et à des nécessités que vous n’avez point faites. Vous êtes les héritiers sans bénéfice d’inventaire d’une situa r tion que vous n’avez point créée. Pour la quatrième fois la mobilisation générale européenne va vous mettre, vous qui êtes la virilité en herbe de toutes les nations, à la disposition des hommes mûrs et des vieillards. Vous allez passer devant eux, sains et forts, souples et vigoureux, entraînés aux exercices du corps, et leurs vœux vous accompagneront sur le sentier' de la guerre.
Ils se chargeront de vous expliquer pourquoi c’est vous qui avez le devoir et la gloire de vous battre, pourquoi c’est vous qui êtes les instruments de l’Idée,
pourquoi c’est à travers les monceaux de vos jeunes corps qu’elle doit faire son chemin vers l’affranchissement et vers la liberté ; pourquoi cette barbarie, cette sauvagerie persistent des sacrifices humains et du massacre des innocents.
Jeunes hommes, vous êtes tout l’amour et tout l’orgueil de vos pères et de vos mères. Vous êtes la chair de leur chair, la pensée de leur pensée, le dépôt de leur race. Vous êtes leur richesse vivante, leur assurance de survie. Ils pouvaient vieillir et mourir puisque vous étiez là, faits à leur ressemblance et pourtant différents.
Et voilà que, tous deux, ils vous laissent « partir », voués à la mort avant d’avoir vécu, comme s’ils ne vous avaient mis au monde que pour cela. Vos pères n’ont pas pu vous garantir la Paix. Ils ont eu cette faiblesse coupable que le salut de notre race soit en vous. Impuissants Agamemnons, ils vous immolent à des dieux anachroniques, espérant un changement de fortune, espérant que le nombre apaisera l’inapaisable Moloch, et vous êtes de mâles Iphigénies obéissants et résignés.
Jamais le problème des Pères et des Fils ne s’est posé avec une acuité si douloureuse. Jamais il n’a été plus troublant. Il a été abordé dans ses complications morales, intellectuelles, sentimentales par de grands écrivains, ceux qui savent pénétrer les âmes jusqu’à l’âme, les cœurs jusqu’au cœur, ceux qui savent tous les drames qui se déroulent derrière la façade des visages, étayée par les mots et par les formules. Mais la guerre, cette guerre qui livre à la volonté des hommes qui ont dépassé le demi-siècle toute la sève
de l’Humanité, a dramatisé le drame jusqu’au paroxysme.
La Paternité est infiniment plus incompréhensible que la Maternité. La Maternité est apparente et tangible. Elle se voit au visage de la mère qui s’altère et se creuse, elle se voit à ses flancs qui se gonflent et deviennent houleux. Elle est deux chairs dont l’une se nourrit de la substance de l’autre, deux chairs qui s’arrachent l’une de l’autre, et la femme est à jamais marquée, modifiée. Le nombre de ses maternités s’inscrit en elle au plus profond d’elle-même, comme si la Nature voulait la poinçonner.
Le père n’a point de part à cette vie invisible de son enfant. Une seule cellule échappée de lui-même, et son corps reste intact, unique et libre. Il s’éloigne, et c’est à son insu que cette cellule devient chair et sang, forme et esprit humains. Et le miracle continue par la résurrection paternelle dans cet être qui a germé aux entrailles maternelles, — et par la paternité, car c’est seulement lorsqu’il est né que le père le sent sien aux reins, aux moelles, au cœur, en joies, en souffrances, en espoirs.
Et puis, le fils grandit. Il devient un univers limité dans l’espace en ses contours, illimité en sa vie intérieure. L’éveil de sa sensualité, les tourments de ses premiers désirs, ses croyances, ses opinions, ses décisions échappent à la clairvoyance, à la sollicitude ou à l’autorité du père, et il a en face de lui un être qui lui ressemble et pourtant lui est presque inconnu. Le fils veut vivre à son tour, il veut penser, il veut aimer. Il veut prendre sa place et c’est la jeunesse qui se dresse avec toutes ses exigences, toutes ses audaces, tous ses appétits en face du déclin, prudent,
calculateur, encore attaché aux jouissances de la vie ; c’est le désir d’émancipation en face de i’autorité qui veut garder ses droits et ses privilèges. Le conflit est plus ou moins grave, plus ou moins enveloppé de déférence, plus ou moins adouci de tendresse ; il est rare qu’il n’existe pas, et la nature se charge de le résoudre en faveur du fils contre le père, le père étant le passé et le fils l’avenir, le père étant le flambeau à demi-consumé, pâlissant, le fils étant le flambeau prêt à briller dans tout son éclat.
Or, voici quatre ans que ce sont les fils qui meurent.
Voici quatre ans que les pères voient partir fils pour la mort. D’abord les aînés, puis les puis les derniers. Je ne parle pas seulement des pères français, bien entendu. Je parle -de tous'les pères, des pères européens et, demain, des pères du monde entier.
Voici quatre ans que les fils meurent et que les pères demeurent, ayant la vie assurée par le fait même qu’ils ont déjà vécu — car l’impôt de la mort est réservé à ceux qui sont à l’orée de la vie, à ceux sont en pleine promesse des sens, des muscles, l’esprit.
Sans doute il y a des pères qui en meurent. Mais combien d’autres, inconscients ou monstrueux, s’en sont fait une fierté, une sorte d’alibi, de prétexte à leur propre sécurité. C’est par le cadavre de leur fils qu’ils démontrent leur patriotisme. Leur fils est mort. Il n’est plus là-bas, dans quelque tranchée de boue, qu’un peu de chair gluante et pourrie. Mais eux, ils vivent encore, et la vie est le premier des biens. La vie, c’est le soleil, c’est la lumière, c’est l’argent tout ce qu’il peut procurer de jouissances. Le fils est
mort, mais le père songe encore à vivre et même à aimer. Les sexagénaires se remarient. Les beaux jeunes hommes de vingt et vingt-cinq ans sont immolés.
C’est incompréhensible et c’est horrible.
Qu’est-ce donc que cette paternité qui s’arrête à la mort P Qu’est-ce donc que cette paternité qui, pour la sixième fois, va consentir au sacrifice d’enfants à peine formés ?
Car si les pères n’accompagnent pas les fils, soit que les trahissent leurs forces physiques ou leur force morale, soit qu’ils restent les prisonniers et les victimes de coutumes ancestrales, d’opinions héritées, que ne s’unissent-ils pour la défense des fils ? Oui, nous déplorons jusqu’à la désolation la défaillance de l’Internationale sur laquelle on comptait, mais qu’une Internationale des Pères n’ait pas jailli de l’Europe ruisselante de beau sang jeune et bouillonnant, c’est une désolation pire, c’est un désespoir plus violent.
Qu’espérer, lorsque l’Amour, celui qui plonge aux sources mêmes de l’être ne triomphe pas des intérêts, des égoïsmes, des calculs, de la routine, du mensonge, des traditions ? Qu’espérer lorsque l’Amour ne devient pas une Force et ne se dresse pas, hors des ornières où s’enlise l’Humanité, à la face, à la gorge des puissances de violence, de haine, de meurtre. Qu’espérer lorsque l’Amour ne tente même pas un geste !...
Et que peuvent les mères ? Elles sont muettes, impuissantes ou aveuglées, passives par habitude, payant de longs siècles d’esclavage qu’elles subirent dans l’inertie, courbées sous la brutale parole du maître.
Depuis des millénaires, les souffrances de la chair
et de lame des femmes sont indifférentes aux hommes, et ils n’ont pas le remords de leurs larmes.
Et voici que s’avance la nouvelle théorie des mères douloureuses, les mères de 1918. Voici qu’elles se dirigent vers la foule des mères aux visages tragiques, aux cheveux blanchis, aux yeux brûlés de larmes, derrière des voiles noirs. Elles se mêlent à celles qui sont et leur exemple et leur effroi. Toutes, elles sont désignées pour l’angoisse, pour la lente agonie des espoirs et des désespoirs. Lesquelles sont marquées pour la douleur définitive qui les suivra, compagne inséparable, jusqu’à la tombe ?
(Sans doute, le petit est encore là, le petit, celui qu’on a mis au monde il y a dix-huit ans, tout de suite extasiée de béatitude après les tortures de l’enfantement, celui pour lequel on a fait tous les rêves de bonheur tandis qu’on l’allaitait et que son œil bleuâtre de nouveau-né apprenait, sans le voir, le regard de sa mère.
On entend encore son pas dans la maison, sa voix, son rire. Il rentre, il revient de la Faculté, il a causé avec des camarades, il se moque des mensonges écrits dans les journaux. Il fait le maître un peu avec ses sœurs et vous dit « ma maman chérie ». Il est là, élancé, juvénile, impétueux, et les lignes de son corps mince se meuvent dans son vêtement qui est encore le vêtement rassurant de la Paix.
Son visage est pareil à celui de sa mère alors qu’elle avait dix-huit ans et, pour s’amuser à lui ressembler tout à fait, il s’entoure la tête de voiles qui cachent les cheveux courts et la moustache naissante.
Oui, il est encore là, mais les jours passent, impi-
toyables et l’abîme se rapproche dans lequel il va bien falloir tomber.
Le cri, le cri animal de la femelle à qui on arrache son petit, la protestation de toute la chair, l’instinct de défense et de protection, il va falloir les bâillonner sur sa bouche, il va falloir se laisser lier les mains, se laisser attacher au poteau et là, ligottée, désarmée, on recevra, en plein cœur, toutes les flèches qui déchirent et qui font saigner.
Les terreurs des nuits s’ajouteront aux terreurs des jours ; le métal en fusion, les flammes qui brûlent, les ronces qui lacèrent, les gaz qui asphyxient, la complicité de la terre et du ciel, la pluie, la boue, la détresse, l’épouvante, la peur — la peur de l’enfant qu’on serrait dans ses bras, qu’on réchauffait contre son sein et vers lequel on ne peut plus aller I On croira l’entendre souffrir et se plaindre dans les profondeurs infranchissables des obscurs espaces. On aura devant les yeux l’image des supplices qu’on sait, qu’on a eu le temps d’apprendre depuis quatre ans bientôt qu’on vous les raconte, qu’on vous les décrit, qu’on les lit et relit.
Et peut-être qu’au moment suprême où il sera frappé à mort, où ça sera fini, on ne saura rien, on n’aura aucun pressentiment, aucun avertissement secret, aucune intuition mystérieuse, on dormira !
Maintenant, lorsqu’on se réveille, en proie au tourment subconscient de l’imminente tuerie, on se réfugie dans l’égoïste pensée qu’il est encore là, qu’il dort à l’abri de la maison paternelle, mais les jours passent. Aucune puissance humaine ne peut les arrêter, aucune puissance humaine ne peut empêcher leur défilé vertigineusement rapide.
Et voici bien longtemps que le ciel est « muet, aveugle et sourd au cri des créatures ». Le printemps va venir. Déjà les nuits sont plus courtes,,les aubes plus souriantes, et il y a dans le ciel des instants d’azur bienheureux.
O mères, mères, mes sœurs, voici venir le printemps de 1918 !