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LA SERVITUDE DES MORTS

La Chine est un pays où quelques centaines de millions de Chinois vivants sont dominés et terrorisés par quelques milliards de Chinois morts, a écrit Pierre Loti dans « les derniers jours de Pékin ». On est dans la crainte continuelle de ne pas leur rendre assez d’honneurs, d’encourir leur vengeance et leurs maléfices ; on se ruine en monuments et en offrandes ; on ne dort plus de peur de les voir revenir. On ne rencontre pas autre chose que des tombeaux dans la plaine de Pékin et chaque mort occupe des espaces immenses qui retranchent aux vivants des contrées tout entières. Un seul lama défunt occupe à lui tout seul trois kilomètres carrés. Quant aux quatre empereurs tartares, ils exigent une forêt sacrée de vingt lieues de tour. Et ce pouvoir effrayant de terreur posthume est pour les vivants un extraordinaire moyen de règne. Car ça n’est pas d’hier que le Chef, guerrier ou non, s’est appuyé sur le prêtre.

Chez nous, en occident, nous sommes un peu affranchis de cette épouvante et de ces superstitions qui ont leurs racines très, très loin, dans les épaisseurs de la terre, là où sont enfouies, sous les couches successives des époques, les civilisations primitives. Cependant nous n’en sommes affranchis qu’un peu. L’ex-

pression : « Le mort reviendra te tirer par les pieds » est une expression courante dans les quartiers populaires de nos villes et dans nos campagnes — et, bien des gens, qui se croient des esprits forts, ne sont pas déjà si certains qu’il n’y ait dans cette menace plus de possibilité que d’ironie.

On a vu des êtres qui ont sacrifié toute leur vie aux dernières volontés d’un mort, aussi saugrenues, aussi égoïstes ou cruelles que puissent être ces dernières volontés, formulées à une heure d’affaiblissement ou d’inconscience ou bien de révolte féroce contre l’horreur de la nuit éternelle.

On a vu des hommes et des femmes qui n’ont jamais refait leur vie, qui ont étouffé en eux toutes les forces de leur jeunesse, qui ont renoncé au nouvel amour qui les sollicitait pour obéir à une promesse qui fut le plus dramatique des chantages. Et je ne dis point que cela est sans noblesse ; je dis que cela est contraire à ce que nous devons avant tout à la vie, à la nécessité de la procréer et de la perpétuer. Mais encore, dans ce cas particulier de servitude à un mort, n’engage-t-on que soi, et limite-t-on le sacrifice à son enveloppe mortelle.

Depuis quatre ans, on a chez nous beaucoup parlé des morts. Hélas ! il y avait de quoi. On les a fait aussi beaucoup parler. On est bien sûr que, quoi qu’on leur fasse dire, ils ne protesteront pas. Le cadavre ayant été de tout temps un admirable instrument d’exploitation, on avait là vraiment une abondance inespérée de matière exploitable. On s’est jeté les morts à la tête pour se prouver son patriotisme, pour se donner raison, en politique, en diplomatie.

On s’est beaucoup moins occupé, par exemple, de

savoir dans quel état de douleur, de ruine, de dénuement, de froid ou de faim, pouvaient être leurs femmes et leurs orphelins. Vous avez payé le charbon 3oo et 4oo francs la tonne plutôt que de vous unir pour refuser de le payer plus de la moitié — afin de pouvoir donner le reste aux femmes et aux enfants des morts. — Insensibilité, inhumanité particulières ; émotivité générale faite de mots, de mots, de mots, avec des trémolos aux bons endroits.

Mais il paraît que les morts ne disent rien au sujet de leurs femmes et de leurs orphelins ; du moins ne les fait-on pas parler à cette occasion-là.

Mais on a dit et répété : ils veulent être vengés, ils réclament d’être vengés. Quoi, nous ne les vengerions pas !

Oui, on a entendu des femmes et des mères qui affirmaient que leurs maris et leurs fils devaient être vengés. Qu’est-ce que cela signifie P Cela signifie que si Votre mari ou votre fils sont morts, mon mari ou mon fils doivent mourir à leur tour. Et ainsi de suite. Jusques à quand ? Quels sont le dernier mari ou le dernier fils assez déshérités pour n’avoir plus besoin d’être vengés P Mais attendez, la vie est longue .! S’ils ne sont pas vengés immédiatement, dans cinquante, dans soixante ou dans cent ans, de la jeunesse nouvellement éclose, nouvellement poussée les vengeront.

Vengeance des morts, immédiate ou à longue échéance, droit et réclamation des morts à la vengeance, ce sont des formules vides de sens et qui déguisent de la crédulité, du fétichisme, de la haine ; des appétits, des ambitions qui veulent s’assouvir ; des impuissances et des incapacités qui ne veulent pas s’avouer.

Le drame de la mort est un drame effroyable et il est un drame chaque fois renouvelé pour chaque créature qui meurt. Que chacun rende à ses morts le culte intérieur et extérieur qui lui convient, qu’il en conserve le souvenir, et, s’il y a lieu, les traditions d’honneur, d’héroïsme, de probité morale et intellectuelles, mais qu’il n’en impose point le culte barbare et sanguinaire des sacrifices humains au nom de je ne sais quelle nécessité d’apaiser des ombres.

C’est par la vie qu’on venge et qu’on rachète la mort. Plus la mort a fait des ravages, plus il faut s’attacher à conserver la vie, ce qu’il en reste. Alors, que ceux qui conduisent les guerres, que ceux qui élaborent les traités de paix se pénètrent bien de ceci que les morts sont bien morts, que des cadavres entassés sur des cadavres ne sont que des cadavres et qu’ils n’ont pas besoin ni maintenant, ni plus tard, ni jamais, de festins d’ogres ou de vampires, à la manière des empereurs chinois.

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