ROUMANIE, ROUMANIE, ROUMANIE
L’an dernier, on « avait » la Serbie. Cette année, on a a » la Roumanie. On est encore tout frémissant des appels déchirants criés par la Serbie vers nous, la France, au moment où les Bulgares lui ayant lié les bras, les autres l’égorgeaient.
Cette année, on « a » la Roumanie. De nouveau, sur le cœur, une lourde dalle, de nouveau la gorge serrée et, à même les flancs, les griffes de l’angoisse.
On a dit que la Roumanie avait fait une faute, qu’elle n’avait rien voulu entendre, que cette offensive en Transylvanie était le résultat d’une aveugle obstination. On a dit tant d’autres choses I Hélas ! que celui qui est sans péché...
Comme les Grecs (ceux du temps de paix) quand on leur parlait d’hellénisme, comme les Italiens quand il s’agissait d’irrédentisme, comme les Français au nom de l’Alsace-Lorraine, les Roumains perdaient la tête quand leurs « frères de race », transylvaniens, étaient en cause. Toutes les erreurs stratégiques de cette guerre sont une preuve que les hommes, même dans les crises les plus graves, dans les actes où la moindre faute peut entraîner la perte d’une armée, compromettre le sort de tout un pays, obéissent plus à leurs passions qu’à la logique et aux enseignements de l’expérience. Les hommes... Mais les hommes de France, d’Italie et de Roumanie ont affaire à un adversaire implacable. Celui-là n’a pas de terres irré-
dentes. Aucune considération sentimentale ne saurait l’entraîner, l’arrêter ou le faire hésiter. Et, puisque guerre il y a, et que la guerre est le retour à la férocité, il est féroce avec calcul et tranquillité.
Le 28 août dernier, il fasait une belle journée d’été. La nouvelle est arrivée dans le calme tiède d’un soir de campagne. La Roumanie a déclaré la guerre à l’Autriche ! Quel sentiment de joie, quelle sensation d’allègement, de décision prochaine, bien que ce fût au prix du sanglant sacrifice d’une nation de plus. Ce soir-là, j’ai ri et là-bas des millions de femmes étaient, à leur tour muettes de souffrance et de crainte. J’ai chassé ces ombres malheureuses, pensant que la Roumanie et les puissances de l’Entente devaient être sûres d’elles.
Maintenant, c’est l’invasion. Le malheureux vaisseau roumain fait eau dans ses œuvres vives — et quelle eau d’épouvante et de dévastation. C’est la ruée vers Bucarest, ce sont nos semaines d’août et de septembre igi4, et c’est la brûlante blessure d’orgueil de leurs clameurs de triomphe.
Cependant, on ne veut pas désespérer encore.
Chaque soir, la source intarissable de l’espérance emplit le cœur d’un flot renouvelé, et on attend demain comme un sauveur.
A travers les espaces souillés de machines meurtrières et que les corps ne franchissent plus sans aller à. la mort, ma pensée s’en va vers vous, femmes de Roumanie, mes sœurs, victimes innocentes d’erreurs auxquelles vous n’avez point de part.
Et, de toute mon âme qui sait trop vos douleurs, je m’unis à vos désespoirs et à vos espoirs.