UN GRAND MALHEUR
Le nouvel empereur d’Autriche a annoncé la mort de François-Joseph au président Wilson en l’invitant à s’associer au grand malheur qui frappe l’Autriche- Hongrie. Un grand malheur ! — La mort d’un vieillard de 86 ans ne saurait jamais être un grand malheur. Un homme de cet âge a rempli sa destinée, bien au delà de ce que la nature accorde à la majorité des créatures humaines. Depuis longtemps déjà il a cessé d’être une force agissante, utile et productrice. Il n’est plus dans l’organisme animal et social, qu’une cellule caduque et qui retourne normalement à l’humus collectif.
Sa disparition est une peine d’ordre sentimental pour ceux qui l’ont aimé et dont il était la souche, mais pour ceux-là eux-mêmes, elle n’est pas un grand malheur.
Mais, en ce moment, alors que depuis plus de deux ans la race humaine est décimée par la plus effroyable destruction, alors que des millions d’êtres en pleine jeunesse, en pleine maturité, meurent et que ces morts causent d’irréparables catastrophes, et que des nations entières sont soumises à la torture, appeler un grand malheur, à la face du monde, la mort de celui dont la sénilité hypocrite et féroce est respon-
sable de ce que l’Europe n’est plus qu’un immense sépulcre, c’est d’une prodigieuse inconscience, à moins que ça ne soit d’un colossal toupet.
Car enfin, que sont-ils ? Sont-ils seulement anachroniques, ont-ils gardé la conception primitive des trônes et des rois et se considèrent-ils toujours comme une caste sacrée, ou bien sont-ils de conscientes canailles ?
Mais tant qu’ils pourront, à l’occasion d’eux-mêmes, employer ces insolentes formules qui feraient enfermer le commun des mortels comme paralytiques généraux, sans que les peuples se dressent pour crier « assez I » — non, vraiment, il n’y aura rien de fait.
Mais se dresser I Perquisitions et dragonnades, incarcérations, inventions ou provocations de complots, organisations de procès abominables qui révolteraient la conscience d’une amibe, exécutions capitales de tous les hommes soupçonnés d’énergie morale et de liberté de pensée, voilà comment on réduit au silence ceux qui avaient l’audace d’écrire ou de parler.
Lorsqu’on entrevoit quel courage surhumain il a fallu aux grands apôtres de la liberté pour conquérir aux peuples un atome d’ffranchissement, une lueur de justice, une once de droits, c’est aux héros et aux martyrs civils, par-dessus tous les autres, que vont notre respect et nos secrètes invocations.
JEUNES MENAGES
Ils se sont connus depuis la guerre, à l’occasion d’une permission, ou bien à l’hôpital où elle était infirmière, et où il était soigné pour ses blessures, à moins qu’il n’y fût aide-major ou médecin-auxiliaire.
L’hôpital aura été, pendant cette guerre, l’asile de repos pour la jeuryesse et pour l’amour. Le Dieu chargé de la conservation de l’espèce et qui, pour ses desseins, met au cœur des jeunes hommes et des jeunes femmes la brûlure du désir, se réfugie là où il peut quand tout est bouleversé par un pareil cataclysme et quand la destruction semble être victorieuse dans la lutte qu’ils se livrent depuis que là vie et la mort se disputent les mondes.
L’hôpital aura été le grand asile de l’amour et sous la protection de la Croix-Rouge de Genève, les idylles auront été nombreuses, favorisées par la liberté des causeries intimes à l’heure des pansements ou des repas, rendues plus soudaines et plus pressées par l’émotion de la souffrance, par l’auréole de la blessure et par l’anxiété du départ terrifiant.
Enfin, ils se sont plu et ils se sont aimés. Les parents ont d’abord fait quelques difficultés. La prudence bourgeoise ne saurait se laisser ébranler par la
force qui fait écrouler les empires. On les mariera après la guerre. L’avenir est trop incertain. Fonder un ménage quand on n’est pas sûr de vivre et quand on n’est pas sûr ensuite de le faire vivre, c’est une folie contre laquelle ne sauraient trop réagir des gens mûrs et qui réfléchissent.
Cependant la guerre dure au-delà de toutes les prévisions. La fin tant attendue de ce drame effroyable paraît se dérober comme un mirage à mesure qu’on croyait en approcher.
Alors, les parents ont cédé, et on les a mariés.
Lui, il est caporal ou sergent d’infanterie, il est lieutenant d’alpins ou de chasseurs à pied, il est aidemajor, il est enseigne de vaisseau. Qu’importe l’uniforme. Il est jeune, ardent, rieur et vivant. Elle, elle a le charme et la grâce, elle a cet air à la fois pudique et indiscret des toutes jeunes mariées dont chaque geste révèle les récentes et permises voluptés.
Ils ont à peine plus de quarante ans à eux deux. Pendant la séparation, ils ont fait des réserves de passion et maintenant qu’ils sont ensemble, ils ont dans les yeux, à leur insu, tous les souvenirs de la nuit dernière, toutes les impatiences et toutes les promesses de la nuit prochaine. Et comme ils ont raison. Aimez-vous, aimez-vous, aimez-vous ! Il n’y a que cela de vrai sur la terre maudite. S’unir quand on s’aime, se donner et se prendre. A quoi servent les calculs, les précautions, les parcimonies de l’âme et de la chair. Aimez-vous ! L’avenir n’est plus qu’un sanglant chaos. La séparation et la mort planent sur vous. Aimez-vous dans le présent d’autant plus merveilleux qu’il est plus fugitif et plus menacé. Et si
elle devient veuve, la généreuse et courageuse petite mariée de guerre, elle gardera au moins la certitude d'avoir été le violent et suprême bonheur de celui qu'elle aimait. Elle aura, dans son désespoir, cette poignante consolation de lui avoir donné les dernières heures d’incomparable joie avant la mort qui- l’a frappé.
Et cela suffit peut-être à excuser la vie.