VIEUX MESSIEURS
Décidément, les « vieux messieurs » n'ont pas bonne presse. Henri Fabre, dans les Hommes du Jour , les interpelle directement et les invite nettement à tirer les premiers. Il est vrai que les Hommes du Jour sont imprégnés d'esprit critique.
Il est difficile de déterminer l’âge auquel on est un vieux monsieur. « Cinquante et quelques années, disait autrefois Jules Lemaître, ce n'est plus un obstacle à la jeunesse. C'est l’âge des jolis cheveux gris en brosse et des moustaches plus noires que nature. »
Depuis que tous les jeunes hommes et les hommes jeunes sont partis, les vieux messieurs ont repris bien des avantages et bien des prétentions. Dans nos provinces, il y a beaucoup de vieux messieurs. Rentiers depuis de longues années déjà, car le travail est bon pour ceux qui n'ont rien d’autre à faire, ils se réunissent place du Théâtre ou place du Parlement ou bien au café de la Paix, bien entendu. Ils sont confortables et cossus. Leur patriotisme est d'autant plus excité que le numéro de leur classe les préserve d’en pratiquer les devoirs sacrés, les renoncements et le» vertus. Ils « parlent » la guerre éperdument. Pas un instant, ils n'ont l’idée qu’ils pourraient bien la faire.
« Ces plaisirs enfantins ne sont plus de leur âge. » Battez-vous, jeunes gens, battez-vous I Cependant ils chassent des journées entières, qu’il pleuve ou vente. Il faut bien détruire les animaux nuisibles. Le soir, ils s’enorgueillissent d’avoir encore de la souplesse et du jarret. Ils déplorent le mauvais esprit qui, dit-on, règne dans certains hôpitaux. Ils sont impitoyables pour les poilus qui, blessés pour la deuxième ou troisième fois, ne manifestent pas un enthousiasme délirant à l’idée « d’y » retourner. Ils sont chroniquement soucieux. L’obscurité, à partir de six heures du soir, la cherté de la vie et les impôts nouveaux, les impôts surtout, tout cela ne leur dit rien qui vaille. Le contraste est singulier entre la générosité avec laquelle ils acceptent que la guerre se fasse avec des vies humaines et leur répugnance à supporter euxmêmes la moindre contrainte. Ce phénomène est évidemment explicable par un égoïsme inhérent à la nature du vieux monsieur et par cette conviction profondément ancrée en lui que tout ce qui est militaire est bien — parce que cela ne le regarde plus, et que tout ce qui est civil est mal, parce que ça l’atteint directement. Enfin, ils sont tellement exaspérants, ces vieux messieurs, qu’on est enclin à se demander pourquoi ce qui est militaire ne les regarde plus. Il serait à propos d’établir si un enfant de dix-huit ou dix-neuf ans est plus « résistant » qu’un homme de cinquante et quelques années. Il y a parmi les combattants — combattants de métier ou combattants volontaires — de beaux et célèbres exemples qui pourraient nous faire concevoir quelques doutes à ce sujet. Et puis, il pourrait y avoir des révisions et des visi-
tes. Gela ne serait pas plus humiliant pour les vieux messieurs que pour les réfoimés ou les auxiliaires.
Toutes les énergies et toutes les volontés sont plus que jamais nécessaires. S’il s’agit bien de la levée en masse, il ne s’agit pas d’envoyer tout le monde au combat, pêle-mêle, et sans discernement. Nous voudrions seulement que les vieux messieurs, commodément installés dans leur maturité encore verte, cessent d’avoir à la fois tant d’exigences et tant de détachement. Nous voudrions qu’ils ne s’imaginent pas que la République a bien mérité d’eux, quand ils ont nourri leur oisiveté, leur sécurité et leur mécontentement avec les forces vives de la Nation.