‹ Les quatre princesses errantesChapitre 8 sur 45 · VIEILLES DAMES · texte numérisé non relu

VIEILLES DAMES

Eh I mon Dieu, c’est bien simple, conclut la vieille dame, si les jeunes filles ne trouvent plus à se marier, elles s’en .passeront ; elles arrangeront leur vie autrement, voilà tout !

Mon Dieu, oui, voilà tout ! Cette vieille dame a dépassé la soixantaine de plusieurs années. Elle a, comme on dit, vécu sa vie. Elle a été jeune, et probablement charmante. Elle a été aimée, elle a aimé ; elle a fondé un foyer, elle a eu des enfants. Peut-être s’est-elle accordé, chemin faisant, les petites satisfactions du cœur et des sens, qui s’offrent, en contrebande, aux jeunes femmes et auxquelles on pense toujours avec un sourire d’indulgence attendrie, quand il s’agit de nos grand’mères et de nos arrière-grand’mères. Peut-être a-t-elle souffert. Il n’y a pas de vie sans souffrance. Elle en est un des éléments essentiels.

Cette vieille dame a marié ses filles. Je ne sais si elle a des petites-filles, mais c’est déjà d’un intérêt beaucoup plus lointain. Et puis, elle croit qu’elle n’est indifférente qu’aux petites-filles des autres. Et maintenant qu’elle a eu sa part, sa part copieuse, car elle est au delà de la moyenne de vie qui nous est accordée par la nature, maintenant que sa chair est morte et que son cœur n’en vaut guère mieux, elle trouve tout naturel que les jeunes filles se passent du mariage et de la maternité.

Il ne faudrait pas la pousser beaucoup pour qu’elle trouve cela presque inconvenant, ce désir du mariage qui s’empare des jeunes filles quand elles ont vingt ans. Elles sentent frémir obscurément en elles toutes les forces profondes de la vie — les plus puissantes et les plus impérieuses. Car l’être humain n’est créé que pour transmettre la vie et assurer l’espèce. Il s’étiole et décline quand il a franchi l’âge où il peut remplir ses fonctions reproductives dans les meilleures conditions de vigueur et de santé pour l’individu procréé.

Nos mœurs et notre morale ne permettent à la jeune fille de réaliser les fins réelles de son être que par le mariage. On dit qu’elles désirent un foyer, des enfants, ce qui est bien leur droit. Mais elles désirent aussi l’amour, elles désirent le mari, et si, comme le disait Rémy de Gourmont, c’est une grande erreur de confondre l’amour avec le mariage, c’est une erreur extrêmement mélancolique pour la jeune fille à laquelle on n’autorise que le mariage pour connaître l’amour.

La guerre aura tué je ne sais combien de centaines de milliers de jeunes hommes, ceux qui devraient être les maris des jeunes filles qui ont actuellement entre dix-huit et vingt ans. Et les survivants de cette extermination masculine sans précédent sont infirmes ou mutilés par milliers et par milliers.

Je suis convaincue que les jeunes filles épouseront volontiers des infirmes ou des mutilés. Leurs frères, les amis de leurs frères sont des mutilés ; leurs yeux se sont habitués à ces jeunes corps qui ne sont plus parfaits. J’ai pu observer, dans les hôpitaux qu’elles n’avaient réellement pas pour le moignon, cette chair

affreuse et pitoyable entre toutes, l’involontaire répulsion que peut avoir une femme qui a l’image et le souvenir d’un être normal et harmonieux.

Néanmoins, beaucoup de jeunes filles sont désormais condamnées au célibat. C’est un sacrifice imposé par la guerre qui a bien, lui aussi, sa tristesse infinie. Le renoncement à l’épanouissement de soi-même, par les joies d’être épouse ou par celles d’être mère, est un des renoncements les plus douloureux que la vie puisse exiger d’une créature féminine.

Que les jeunes filles l’acceptent dans une pudeur silencieuse, avec un stoïcisme qui a sa beauté et qui peut s’exalter dans la pensée d’une participation à l’immense douleur collective, nous n’avons qu’à nous incliner et qu’à admirer — mais que les vieilles dames s’y résignent pour elles avec placidité, c’est d’un égoïsme abominable, d’une sécheresse de sentiment révoltante.

J’ai toujours pensé que la vue d’une vieille dame était un spectacle d’une grande et salutaire philosophie. « Voilà comment tu seras dimanche ! »

C’est une angoisse secrète, si aiguë parfois qu’elle donne le vertige, mais c’est aussi un rappel à la vanité du présent, à son implacable fugacité.

Se flétrir, vieillir, retourner à la terre par la décrépitude, puisque c’est la féroce loi commune, mais conserver au moins le charme de la bonté, continuer à comprendre et à aimer la jeunesse ; garder une tendre sympathie pour sa beauté, ses droits et ses plaisirs, et de la pitié pour ses souffrances I

Page 1