‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 10 sur 100 · LE SECRET D AMBROISINE · texte numérisé non relu

LE SECRET D AMBROISINE

Joseph Dougas aimait l'argent, — et qui ne l'aime pas? il est si aimable, — mais peut-être un peu plus que nous ne le permettons à autrui, — il avait vu avec plaisir les cadeaux de noces de M. de Meau, mais après les avoir encaissés, il en éprouva un arrière-goût amer... et réfléchit...

LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE lli7

Il institua en lui-même un petit tribunal, dont il fut le juge unique, y fit comparaître Ambroisine, et cita comme témoins à charge contre elle ses hésitations, sa froideur du jour oîi il vint lui rappeler sa promesse.

Elle ne tenait pas, évidemment, à quitter le château. Elle s'y trouvait donc bien heureuse?... Pourquoi?... Les bonlés de M. de Meau étaient là, dans son tribunal imaginaire, sur la table des objets à conviction.

Ah! traîtresse !...

En vain l'accusée voulait-elle recommencer la petite comédie de la Glle sans dot qui craint, etc., etc..

Oh ! non, non, ce n'était pas là, perfide, la raison de vos hésitations à abandonner votre main. Et le jour des noces, d'oii provenait votre pâleur?... Et le soir, vous ne pouvez nier que vous m'avez fait boire et que vous avez tâché de m'étourdir?... Pourquoi?... Ah! cela, aujourd'hui, m'est trop facile à comprendre.

Aussi, insensé que j'étais, je ne m'aperçus de rien... Non, j'étais fou, et si je ne puis jurer aujourd'hui que vous étiez encore digne de moi, je ne puis non plus attester le contraire. Le bon sens m'aide seul à me rendre compte et à comprendre la générosité du maître envers la servante, et, tout bien examiné, je vous condamne!

Ainsi pensait Joseph.

Un jour, rentrant à l'improviste d'une course dans la campagne, il trouva sa femme assise dans un coin de sa chambre, elle pleurait.

A sa vue, elle tressaillit comme prise en faute, et serra dans sa main un objet qui, déjà, avait fixé l'attention de son mari.

— Tiens! fit-il, lu pleures?... Que t'es-t-il arrivé?

— Rien.

— Te serais-tu blessée?

— Oh ! pas du tout.

— A la main?

— C'est une tristesse subite qui m'a prise.

— F'ourquoi?

— Sans raison.

— Tu me caches quelque chose?

— Quelle idée!

Et il demeurait debout devant eîie, assise sur une chaise basse, suivant du regard les moindres mouvements de ses mains, surtout de sa main gauche qu'elle tenait à demi fermée.

— C'est donc quelque chose de mal? reprit-il.

Elle se leva brusquement et voulut porter sa main à sa poche, mais il la saisit au poignet.

Que me caches-tu? demanda-t-il avec la voix sourde de colère. Elle pâlit.

— C'est, dit-elle, une bague que je me suis achetée.

— Montre!

Elle montra une bague ornée d'une rose.

— Et c'est ça qui te fait pleurer! dit-il, c'est assez singulier... Et cil l'as-tu achetée?

Elle était tellement bouleversée qu'elle ne put répondre.

— Je devrais, dit-il, broyer cela sous mon pied, mais je le garde... c'est une preuve.

— Ecoute, Joseph, répondit-elle enfin. J'ai commis une faute, je te l'avoue, je suis coupable, tu sais qu'au château, j'avais la manie de fureter partout, j'ai trouvé cette bague perdue dans un vieux meuble... Mais un jour, je retournerai au château, et...

— Jamais ! cria Joseph en levant le poing, et cédant à la colère qui s'était chez lui lentement accumulée. Si quelqu'un de nous retourne au château, ce sera moi, ou plutôt...

Il n'acheva pas, mais ses yeux lancèrent des éclairs de fureur et de haine.

— Ah! messieurs les honnêtes gens!... grondait-il. Grand merci de vos cadeaux de noces. A mon tour de vous en faire. Je n'y manquerai pas.

— Mais, Joseph, reprit timidement Ambroisine, que veux-tu imaginer là? Je te jure que M. de Meau ignore que je possède cette bague !

— Et l'autre?... C'est donc de l'autre, en ce cas?

— C'est moi qui l'ai prise...

— Non!... Il y a longtemps d'ailleurs que j'ai ouvert les yeux. Tu ne m'as jamais aimé; tu m'as trompé, mais je me vengerai.

Le soir même, Dougas écrivait une dénonciation anonyme, et sa (emme jetait à la poste le mot d'alarme : fuyez.

Revenons à M. de Meau et à son ami.

Le zèle du commissaire de police avait donné à réfléchir à celui qu'il avait menacé de mettre en état d'arrestation. D'un moment à Fautre, un mandat d'arrêt pouvait être lancé, et que deviendrait le proscrit dans sa cachette, si la détention de M. de Meau se prolongeait?

La fuite, pour Mouton-Duvernet, était encore le meilleur expédient.

M. de Meau se procura les papiers d'un soldat blessé qui, renvoyé dans ses foyers, était mort subitement, dans une commune des environs.

C'était un Savoyard. Le paysan chez lequel il était mort avait gardé ses effets et ses papiers, et son signalement répondait à peu près à celui du proscrit. Le mort se nommait Charles-Nicolas Buet.

Le sac au dos, un bâton à la main, le général quitta, pendant la nuit, le toit hospitalier où il avait passé près d'une année. M. de Meau l'accompagna à quelques lieues de la ville, mais de façon à pouvoir être rentré chez lui avant l'aube.

Leurs adieux furent empreints de tristesse; malgré les plus beaux plans et les meilleures résolutions; ils n'espéraient pas se revoir.

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