‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 11 sur 100 · DE NOUVEAU A L AVENTURE · texte numérisé non relu

DE NOUVEAU A L AVENTURE

On était à la fin de mai, au commencement de la belle saison, oij dans la campagne clairsemée d'habitations, le proscrit errant aurait pu se croire en paix et en liberté. .Mais nous ne voyons la nature qu'à travers nos propres sentiments. Tel paysage, dont la grâce ou le pittoresque raviraient un touriste, n'est aux yeux du proscrit que la garnison de cinq gendarmes. Dans tout passant il voit un ennemi, un délateur. L'auberge, dont il attend un morceau de pain et un gîte, a l'aspect d'un guet-apens. Le ruisseau qui l'invite à s'asseoir à l'ombre de ses saules est un danjer. Au galop d'un cheval, il se jette hors du chemin, derrière un buisson. 11 se souvient des battues organisées dans les campagnes contre les plus honorables serviteurs du pays. Quelqu'un l'accoste-l-i,'. '»u passage, il est prêt à mentir, lui qui no

HoC LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE

connaissait que la franchise. 11 se refuse le repos nécessaire; il faut qu'il marche comme le juif errant de la légende. Et où s'arrêtera-t-il? 11 ne le sait pas. Il est vaincu et odieux au genre humain.

Le noble, qui fuyait la Révolution en 93, avait un refuge assuré au delà de la frontière. La haine qui le poursuit n'a pas de frontière. Le sol de la patrie le repousse... cette patrie qu'il a tant aimée, pour laquelle il a fait cent fois le sacrifice de sa vie, dont le seul nom faisait battre son cœur, elle le renie aujourd'hui et bientôt il n'osera plus dire qu'il est Français

Nous ne suivrons point le malheureux général d'étape en étape, sur la route d'exil qu'il a choisie. Il n'eût que d'insignifiantes et vulgaires aventures. 11 subit plus d'une alerte; ii dut plus d'une fois se soumettre à l'examen des gendarmes et s'en tira facilement.

Les mouchards avaient perdu sa piste, et il avait mis entre eux et lui une distance assez grande pour qu'il pût se croire hors de leurs atteintes.

Un jour, dans une auberge, il entendit deux voyageurs qui venaient de Paris, et s'entretenaient de la grande ville. Ceu.x-ci causaient sans avoir remarqué sa présence.

— Paris n'a pas à se plaindre, disait l'un.

— Et, reprenait l'autre, il ne se plaint pas.

L'occupation pour lui est un coup de fortune. Les commerçants ont vidé leurs magasins. Tout ce qui travaille pour les plaisirs, la toilette, la gueule et les mille vices, ne suffit plus à la commande. Ce que l'on consomme de Champagne au Palais-Royal, ce que l'on achète de vêtements et de chapeaux, rue Vivieime, est inconcevable.

— Paris, reprenait l'autre, est devenu le mauvais lieu de l'Europe. Il est en ripailles du soir au matin. Il a été trahi, vendu, il se revend; l'occupation, c'est une affaire d'or. On fusille le matin et il danse le soir. Ses acteurs, ses actrices, les meilleurs et les plus belles s'exercent à s'aplatir, s'ils ne rampent naturellement devant nos vainqueurs. Ils sont Russes, Anglais, Allemands, tout ce que l'on veut, mais plus Français, — ce n'est plus la mode.

— Oui, on a honte de ses anciennes victoires.

— Quelques princes étrangers se montrent plus Français que nous.

— Le dégoût, parfois, leur monte à la gorge.

LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE HSl

— Et les femmes?

— Ah! oui, parlons-en!...

— Je ne parle pas des filles.

— J'entends bien.

— Ni des grandes dames.

— Laissons de côté filles et grandes dames rivaliser de prostitution ; vous voulez parler des honnêtes femmes seulement?

— Oui; elles aussi sont heureuses de la chute du scélérat Corse. Celle-ci profite de ce que son mari est compromis; celle-là le compromet et le quitte. Les vieux maris sont renvoyés en demi-solde. Que de divorces! Que de mariages!... Cela rappelle aux anciens les beaux jours de Thermidor.

— Avec cette différence que la vertu se retrouve à l'église. Sans la religion, aujourd'hui, on ne fait rien.

— Et avec elle on fait tout. — Gain peut manger son frère Abel, pourvu qu'à ses repas il récite le benedicite et les grâces. D'ailleurs, c'est la religion qui soutient le trône, et le roi est sur l'autel.

— Chut! téméraire!...

— Je ne fais que répéter ce que tout le monde dit,

— Parlons des femmes. Le sujet est inépuisable. Ces pauvres femmes, si négligées par ces guerriers...

— Ces brigands, veux-tu dire.

— Ces brigands qui avaient à peine le temps, entre deux batailles, de venir les embrasser; maintenant — grâce à l'invasion, — ne savent plus auquel entendre, adulées, pressées, entourées de mille séductions... Comment leur est-il possible de résister?

— Surtout dans un temps où les capitulations sont généralement tenues pour honorables.

L'higlander est si séduisant, le grenadier prussien si imposant, le cosaque si suave!...

— Et l'or! l'or cosmopolite!

— Et les faveurs, les grâces de tous genres, qu'ils obtiennent du roi ou de Decazes.

Si beaucoup d'officiers-brigands ont dû leur perle à leurs femmes, d'autres leur ont dû leur salut...

— Ah! tenez, vous me rappelez là des laits qui prouvent qu'en généralisant trop, nous devenons injustes.

— Comment donc?

— Vous me rappelez M"' de Lavalette, M'"^ de Labédoyère»

— C'est vrai : pas de règle sans exception.

— Et j'en pourrais citer d'autres...

— C'est encore vrai.

— « Respect au sexe auquel tu dois ta mère ! »

— Et puis?

— Allons voir à l'écurie si nos chevaux ont mangé.

Ils se levèrent et aperçurent l'intrus assis dans un coin.

— Tiens! fit tout bas l'un des deux bavards, nous n'étions point seuls.

Dans les dispositions d'esprit oii se trouvait Mouton-Duvernet, ce tableau peint des mœurs parisiennes devait produire sur lui une profonde impression.

Ces ripailles, ces coups de commerce, ces transactions, ces trahisons, ces lâchetés, cette dérision du sort dégageaient sur le proscrit une immense amertume.

Sa pensée se reporta naturellement sur sa femme qu'il estimait, mais qu'il ne pouvait, sans peine, sentir dans ce foyer de corruption, — parce qu'il l'aimait.

Il y avait longtemps qu'il n'avait reçu de lettre d'elle.

Page 1