LES FUREURS ROYALISTES. — VISITES DOMICILIAIRES
Pendant ce temps, Joseph Dougas soignait son héritage, at Louis XVIII envoyait au supplice les généraux des Cent jours, ne pouvant comprendre la nouvelle politique du peuple français qui consiste à rendre à la vie privée les monarques qui ont cessé de plaire.
Il croyait M. de Veaublanc qui, à deux reprises, au sein de* l'enthousiasme parlementaire, s'écriait :
— Oui, messieurs, la France veut son roi!* MM. Piet, Goin-Maison et autres Veaublancs. en profitaient pour proposer une loi contre les écrits et paroles injurieux au roi.
1. C'est ce Veaiihlanc qui, oonTaincu de sa beauté physique comme de sa sunériorilé iiUuliLiiiuelle, avail exigé dusculpleur Lemol de lelaisier posf.- pouj l.-i stalise d'Haiiri IV.
Cette loi contenait les dispositions pénales suivantes : — Dix ans de travaux forcés pour les cris, les discours, les écrits séditieux proférés ou publiés isolément, qui ne seraient suivis d'aucun effet, et ne se lieraient à aucun complot ; — dans le cas où ils seraient concertés et lors même qu'il n'y aurait aucun commencement d'exécution, la mort; en cas de commencement d'exécution la peine des parricides, — pour les simples outrages ou les calomnies contre la famille royale et selon la gravité des cas, cinq ans de travaux forcés, — les travaux forcés à perpétuité, — la mort.
Cette loi suffit à peindre le régime et les amis du trône et de l'autel.
Sous Togre de Corse, les calomnies et les injures dirigées contre l'Empereur et sa famille étaient punies des peines encourues pour les injures et les calomnies dirigées contre les simples particuliers.
Les fureurs royalistes étaient loin de s'apaiser et la Chambre ne cessait de psalmodier des sermons que pour vociférer des lois de vengeance. Préfets, sous-préfets, magistrats de tous calibres, semblaient pris de frénésie, et sans autres raisons que leur « bon plaisir » et de l'opinion qu'ils s'étaient formé de vous, vous exilaient de France ou du département, vous interdisaient de fréquenter tel ou tel quartier do leur ville, ou tel café, ou tel cercle, vous adressaient des remontrances publiques, vous faisaient arrêter! Ces comités royalistes, dont nous avons parlé, — quelquefois présidés ou composés par des vieilles dévotes, exerçaient ces pouvoirs discrétionnaires, enlevant ainsi des citoyens à leur industrie, des pères de famille à leurs femmes et à leurs enfants. C'était un délire qui étonnera les aliénistes qui s'occuperont de l'histoire ; Trestaillon et autres assassins font horreur, mais leurs successeurs font pitié *.
Sans doute, des catastrophes inouïes, accumulées en deux années avaient ébranlé les cerveaux.
L'hiver était venu, la lecture des journaux était la principale occupation de Mouton-Duvernet. 11 les lisail, relisait et méditait. Semblables au Père iJuchêne, ils étaient toujours en colère contre les tiédes et les modérés et partageaient leurs menaces entre ceux-ci ot les bonapartieles ; et M. de Meau aurait eu autant de raisons de s'en alarmer que son ami.
£. Voir dans Vaulabelle, la fêle du 22 février I8IG. à Orléani
Plusieurs fois, ce dernier lui exprima ses craintes.
— Vous m'avez appris à connaître la peur, disait le général. J'ai fui Paris, mais sans trembler, maintenant je souffre d'un mal nouveau pour moi. J'en perds le sommeil. Je ne vis plus qu'avec la pensée affreuse que je vous compromets, que je joue votre vie. Mon ami, je veux vous quitter, je tâcherai de passer en Suisse. Plus tard, je gagnerai la Grèce, l'Orient.
— Soyez tranquille, répondait M. de Meau. Il y a beau temps que j'ai prévu le cas où Montbrison m'enverrait son sous-préfet et ses gendarmes et où nous nous réveillerions avec le château cerné par les soldats. Si cela arrive, même avant que j'en sois prévenu, je suis en état de braver leurs perquisitions les plus habiles et même de recevoir leurs garnisaires. Votre cachette est prête, elle est ignorée de tous. Son existence est un secret de famille et ceux qui l'ont construite sont morts ou disparus. Elle a été faite pendant la Révolution républicaine. Venez, je vais vous la montrer.
Le général le suivit.
Au-dessous du foyer d'une cheminée, dont une plaque de fer mobile fermait le fond, était une échelle de fer qui descendait directement dans un caveau. Ce caveau recevait l'air et une faible lumière de trous pratiqués à une grande hauteur dans l'épaisse muraille du vieux château, et dissimulés par des gargouilles de plomb.
Il était assez spacieux pour contenir les meubles les plus indispensables : un coucher, une table, un fauteuil, une armoire et deux barils. Un trou était en outre pratiqué pour la perte des eaux.
Mouton-Duvernet fut profondément louché en voyant cette cachette déjà remplie de tout ce qui était indispensable à la vie. Il y avait jusqu'à du tabac, et toutes les provisions y avaient été apportées par M. de Meau lui-même.
Qu'un ami véritable est une douce chose!
a dit La Fontaine.
Ces précautions, malheureusement, n'avaient rien d'exagéré.
Les fonctionnaires de tous les ordres et de tous les degrés étaient singulièrement prodigues de visites domiciliaires. Ces visites, qui avaient presque toujours pour prétexte la recherche de quelques-uns des généraux proscrits étaient organisées en expéditions militaires où
figuraient la force armée, ainsi que la plupart des autorités hautes et basses de la localité, entre autres, les procureurs du roi portant de grands sabres de cavalerie en bandoulière et des sous-préfets ayant des pistolets à leur ceinture.
Des portes enfoncées, des meubles brisés, des objets précieux ou du numéraire disparus, des papiers d'affaire ou de famille saisis, des coups et des blessures n^étaient pas l'unique résultat de ces perquisitions, transformées souvent en parties de plaisirs.
Ces aventures, les journaux n'en parlaient pas, mais des récits en circulaient tout bas.
Vers la fm de février, M. de Meau apprit la perquisition faite à Issoire, chezMM. Sadourny, propriétaires de deux mines de houille et d'une verrerie.
A la pointe du jour, ces messieurs avaient été réveillés par un chef de bataillon de la légion du Puy-de-Dôme qui les sommait, au nom du préfet Harmand, de livrer sept généraux, cachés dans les profondeurs des mines.
Cinq cents hommes d'infanterie et de cavalerie cernaient les bâtiments, envahissaient l'usine, couraient aux puits d'extraction, et arrêtaient les pompes destinées à l'épuisement des eaux...
— Les mines vont être inondées! dit M. Sadourny.
— Eh bien! les généraux sortiront ou seront noyés, leur répondit-on. MM. Sadourny protestèrent qu'ils ne cachaient personne. Ils prièrent magistrats et officiers de visiter avec eux les galeries.
Eloquence perdue!
— Les généraux sont armés jusqu'aux dents, répondent ces braves, nous nous ferions tuer.
— Nous descendrons avec vous, nous marcherons les premiers.
— Nous allons mettre garnison chez vous, leur dit-on.
En effet, on occupa militairement leur établissement et leur domicile. Ils eurent à nourrir et entretenir 500 hommes pendant plusieurs jours.
Un soldat ivre mil le feu à la verrerie. On les accusa d'avoir allumé l'incendie pour calomnier les troupes royales.
Enfin la bande quitta l'usine, laissant les mines noyées et les bâtiments brûlés.
« Voilà de leurs exploits, o
RÉVÉLATIONS d'aIIB RO I SINE
Un jour, le général lut le fait divers suivant, dans le journal du département :
« On nous annonce que l'ex-générai Mouton-Duvernet a été arrêté aux environs de Brioude. On sait que ce scélérat est au nombre des chefs de brigands qui, en vertu de l'ordonnance royale du 24 juillet, doivent être traduits devant les conseils de guerre compétents dans leurs divisions respectives. Il est probable qu'il sera acheminé vers Lyon par la gendarmerie. Depuis plusieurs mois déjà, sa présence était signalée en Auvergne. »
Ambroisine le surprit dans cette lecture, elle avait vu le journal avant lui.
Elle tira, en badinant, un coin de la feuille :
— Vous avez vu, dit-elle, ce chef de brigands que l'on a arrêté?
— Oui, répondit-il.
— C'est très heureux, n'est-ce pas?
— Oh! très heureux, en effet. Mais ce qui m'intéresse davantage, c'est le cours du charbon de bois qui est encore augmenté à Saint- Etienne.
Elle se prit à rire, lui saisit les mains, et en le regardant dans les yeux :
— Le charbon de bois? fit-elle. Il y a longtemps que ces mains-là n'en n'ont touché du charbon de bois !
— A Paris, j'ai un garçon pour servir à la boutique.
— Oui-da! Vous ne me ferez jamais croire que vous êtes charbonnier. Pourquoi me faites-vous des cachotteries à moi?
— Comment cela?
— Parce que je suis une femme?... Mais il y a de l'une et de l'autre, et je ne suis pas de celles que vous croyez. J'ai ma petite tète à moi. Je ne dis que ce que je veux bien dire, je sais bien que je ne suis qu'une servante et que la politique ne me regarde pas, mais je sais bien aussi cependant que mon père avait servi la République et aimait Napoléon, et qu'il n'était pas un brigand pour cela, comme
disent les messieurs d'aujourd'hui. Je me rappelle bien lui avoir entendu parler du colonel Mouton, que l'empereur venait de faire général : C'est l'honneur de l'armée et du pays, disait-il. — Ah! Ah! cela vous chiffonne, paraît-il.
— Je ne m'occupe pas de politique, répondit le général avec ennui. Je ne dis rien de l'Empire et je respecte le roi.
— Vous vous méfiez de moi?
— Mais non.
— Mais si.
— Pourquoi?
— Parce que vous vous cachez de moi.
— Je n'ai pas à me cacher.
— Oh!... Vous n'iriez pas à Monlbrison, cependant.
Eh bien! si quelqu'un vous dénonce, soyez certain que ce ne sera pas moi. Je vous pardonne vos cachotteries, bien qu'elles me prouvent que vous m'avez prise pour votre plaisir, et que vous n'avez pas d'amitié pour moi.
— Mais enfin, demanda le général avec inquiétude, d'où viennent ces propos, et qui croyez-vous donc que je suis?
— Vous êtes un général.
— C'est bien de l'honneur...
— Non, puisqu'on les fusille comme des brigands.
— Vous êtes le général Mouton-Duvernet.
Le proscrit n'hésita plus :
— C'est vrai, répondit-il.
— Eh bien! monsieur le général, vous pouvez être tranquille, ce n'est pas .\mhroisine qui vous dénoncera.
— Tu es une brave fille. Mais comment as-tu pénétré mon secret?
— J'ai bien vu que vous n'étiez pas un charbonnier et que vous vous cachiez. Si je vous avais rencontré sur une route, il ne me serait jamais venu à l'idée que vous étiez un général, mais en vous voyant tous les jours, je ne pouvais pas vous prendre pour un marchand de charbon. Après ça, je lis les journaux, j'ai lu la liste des 28; il n'y
avait dWuvergnat que Mriul(in-[)iivort)ot, jo me suis dit : C'est
celui-ci.
— Cela m'a fait rire, qu.nn! j ai vu que l'on vous disait arrêté à lirioude.
— Il y a longtemps que tu as pénétré mon secret?
— Oh! oui, plusieurs mois.
— Pourquoi ne m'en as-tu rien dit?
— Je craignais de vous inquiéter.
— Et tu n'en as parlé à personne?
— Non,... seulement un autre que moi a eu des soupçons, et n'a pas gobé M. Barthomieu.
— Qui donc?
— Un qui a quitté le château, Joseph...
— Je me le rappelle.
— Ce n'est pas un méchant homme. Il gardera ses soupçons pour lui.
— Que t'a-t-il dit?
— Il m'a dit : « 11 n'a pas l'air très catholique ce marchand de charbon là. » C'est vrai, ai-je dit, il ne va pas souvent à la messe. — « Il n'aime pas le monde; il a peut-être ses raisons pour cela. » — Puis, différents propos dans ce genre. Mais je vous l'assure, il n'est pas méchant. D'ailleurs il n'est plus dans le pays, il est allé recueillir l'héritage de son père, depuis longtemps. Il ne pense plus guère à nous autres.
— C'est possible, dit le général ; mais il peut revenir à Montbrison, ses idées peuvent changer; il y a là un danger. Si j'étais seul à le courir, je le braverais, malheureusement je puis compromettre mon ami de Meau.
En parlant ainsi, le général paraissait en proie à une anxiété profonde.
Après les preuves de dévouement qu'il avait reçues de son ami, il se serait volontiers sacrifié pour lui. Il devait le prévenir, et malgré Ambroisine qui, devinant son intention, le supplia de ne rien dire à son ami, il fut tout lui raconter.
— Je me méfiais déjà de cet homme, lui dit M. de Meau, c'est pour ce motif que je l'ai renvoyé; je n'avais pas d'autre raison. — 4ssurons-nous d'abord du silence d'Ambroisine. Il la fit appeler.
Elle accourut tremblante, car elle aimait le général et savait encore rougir.
M. de Meau n'alla pas, comme on dit, par quatre chemins.
— Ma fille, lui dit-il, vous possédez un secret qui peut envoyer
Mademoiselle Ambroislnc était excessivement curieuse.
LIv. M.-,. — FiViRn frères, ôditcuri.
mon ami à la mort. Mon ami et moi nous avons confiance en votre discrétion, mais nous voulons une confiance absolue, c'est-à-dire qui ait des garanties certaines, sur lesquelles nous puissions nous reposer. — Nous sommes d'honnêtes gens, et vous ne sauriez douter de notre parole... Eh bien! mon ami et moi nous vous promettons de vous assurer use petite fortune, si d'ici une année nous ne sommes point dénoncés. Je me charge de vous doter, de vous établir, d'assurer votre avenir.
— Mais, monsieur, je ne demande rien, fit la jeune fille avec fierté.
— Si ma promesse ne vous suffit pas, je suis prêt à vous domier des gages.
— Mais je ne veux rien, monsieur, que l'honneur de votre confiance.
— Très bien répondu, et ces paroles vous l'assurent tout entière. Maintenant, afin de m'éclairer tout à fait, j'aurais encore besoin de vous adresser quelques questions. C'est au sujet de Joseph. Il vous a fait part de ses observations, n'est-ce pas?
— Je l'ai dit à monsieur le général, Joseph se doutait que monsieur était un officier de l'ancienne armée, mais il ignorait son nom.
— Joseph aime notre roi. et sans doute, comme beaucoup de Français, nourrit une vive aniniosité contre les officiers de l'ancienne armée?
— Mais non, monsieur, je ne le crois pas.
— Je l'ai rencontré, il y a plusieurs mois, il m'a dit qu'il était dans l'intention de se marier.
— C'est vrai, répondit Ambroisine en baissant les yeux,
— N'est-ce pas avec Yuus?
-- Ahi... je ne sais pas...
— Comment?...
— Il peut avoir changé d'avis.
— 11 vous avait donc parlé de maringe?
— Oui, dans le temps...
— Vous ne l'avez pas refusé?
■ — Non, monsieur.
■ — FA comment vous êtes-vous quitté»?
— Bons nmia.
— Je n'ai pas de raison pour vous détourner de lépouser. Joseph est un travailleur et un homme de bonne conduite; mais j'espère que si vous devenez sa femme, vous ne lui divulguerez pas le nom que vous avez deviné. Que nous puissions seulement rester encore un an tranquille, et vous savez ce que je vous ai promis.
A quelques jours de là, Joseph Dougas reparut au château, avec l'aisance que donne le titre de propriétaire si petit qu'il soit. Il rappela à son ancien maître ce qu'il lui avait dit sur le chemin de Montbrison.
— Je viens voir ma prétendue, dit-il, elle est chez vous, c'esl -Ambroisine.
— Vous ne pouviez faire un meilleur choix, répondit M. deMeau. Cependant celle-ci ne montrait point d'enthousiasme, et sans
opposer un refus, demandait un délai et montrait une froideur qui dépassait les bornes de ce qu'exigent les convenances.
• — Allons, ce sera pour l'été prochain, disait-elle. Il faut au moins laisser à monsieur le temps de chercher quelqu'un.
— D'ici quinze jours, vous serez remplacée, répondait Joseph. Là-bas, dans mon village, on nous attend, et je ne veux pas y rentref sans les accordailles.
Dans quinze jours j'irai chez vos parents, — vous y serez, et je leur demanderai votre main.
Elle soupirait, et n'osait demander un délai plus long.
Joseph ne lui cachait pas alors qu'il s'était attendu à un autro accueil. Il demanda une explication.
— Vous êtes changée, dit-il.
— Non, Joseph, mais c'est vous qui l'êtes.
— .\h! par exemple!
— Oui, vous êtes maintenant trop riche pour moi. Autrcrois, nous étions également pauvres. Aujourd'hui, vous avez l'air de faire une folie en m'épousant, et j'ai toujours entendu dire que si le bien dans un ménage vient uniquement du côté de l'homme, la femme n'est pas heureuse.
— Quoil c'est là ce qui vous retient'/
— Sans doute.
— Eh bien! apprenez que M. de Meau se charge des cadeaux do noces. II me l'a dit.
Elle était à bout de mauvaises raisons, et mit sa main dans la main de Joseph.
LES KECHEKCHES
Les deux fiancés avaient quitté le château, et Joseph avait paru enchanté de l'hospitalité qu'il avait reçue, de la bonté, de l'amabilité de son ancien maître, le meilleur et le plus généreux des gentilshommes.
En effet, la bourse d'Ambroisine était bien garnie. Elle était entrée au château avec un panier et en sortait avec quatre malles.
Avant de partir, elle avait juré en pleurant, au général, de garder son secret et d'imposer silence à son mari, s'il était nécessaire.
— N'importe, se disait Mouton-Duvernet, ma présence ici est une charge trop pénible pour mon ami. Je change son existence -en un enfer d'inquiétudes, je ne puis prolonger cet état de choses, et je dois songer à chercher un autre gîte, oia je n'expose que mes jours.
Nous ne savons à quel parti désespéré il se serait porté, si en ce moment, il avait pu savoir les recherches exercées pour le découvrir.
Le mouchard qu'il avait maltraité avait rapporté à Paris tous les renseignements qu'il possédait. On avait reconnu son insuffisance, et on avait confié la direction des recherches à deux officiers généraux, MM. Gustave de Damas et de la Roche-Aymon, commandant du département de la Loire.
Ces recherches, — M. de Meau en fut instruit, — devenaient plus actives et plus inquiétantes. Elles l'enveloppaient d'un cercle encore vaste, mais qui se rétrécissait de plus en plus, et ne devait pas tarder à l'investir. Alors, malgré sa notoriété royaliste, il devrait ouvrir à la perquisition.
Depuis l'exécution de Ney, les tribunaux politiques ne cessaient pas de siéger. On était au lendemain du procès des conspirateurs de 1816 : Plaignier, Carbonneau et Talleron venaient de périr sur l'échafaud, après avoir eu le poing coupé comme parricides.
Le comte amiral de Linois et le colonel baron Boyer de Peireleau ouvraient la série des accusés militaires de 1816. — L'amiral était condamné à la peine do mort.
Puis le glas Ingubre des exécutions continuait à tinter. Et chaque jour avait sa victime illustre à enregistrer, aux applaudiseements des Croates, des hulans, desCosaques, des deux Chambres et de la presse.
Ceux qui semblaient invulnérables dans leur gloire étaient conduits devant des tribunaux composés de vicomtes de Vidame et de marquis de Carabas, qui les accusaient de patriotisme, leur reprochaient d'être des héros, avaient des outrages pour toutes leurs victoires et bavaient leur venin sur leurs lauriers.
La vie ressemblait à un rêve absurde et douloureux. On se reprochait d'avoir pleuré sur les victimes des massacres de Septembre et des journées de Robespierre. La seconde Terreur aidait à comprendre la première, et l'une eut fait absoudre l'autre, si le crime pouvait trouver son absolution dans un autre crime.
Bonnaire, Cambronne furent accusés d'avoir dé Tendu la France. Et le premier fut dégradé au bas de la colonne d'Austerlitz. A Rennes était traduit, dans des conditions d'iniquité révoltante et sans précédent connu, devant un conseil de guerre, un général éminent; d'un caractère élevé, d'un cœur généreux et loyal, le prierai Travot. — Il était condamné à la peine de mort, et ses défenseurs étaient poursuivis.
-Après Travot, un de nos chefs militaires les plus braves et les plus instruits, compagnon d'exil de Napoléon à l'île d'Elbe, le général Drouot.
« Le général Drouot réunissait au plus haut degré toutes les vertus qui honorent l'homme privé et illustrent le soldat; sa vie tout entière avait été consacrée au service du pays ; nul ne poussait plus loin que lui l'austérité des mœurs, le désintéressement, le dévouement au deyoir et la loyauté. Mais par cela même que les amis de la cause nationale pouvaient peut-être lui reprocher d'être resté enfermé trop étroitement dans ses devoirs militaires, lors de la honteuse' capitulation de Saint-Cloud et d'avoir manqué à l'inspiration politique en désespé rant trop facilement du salut de la patrie. Drouot n'était pas sans droits à la gratitude de cette royauté, à qui la retraite de nos soldats derrière la Loire, puis leur soumission avaient donné sans lutte Paris et la France. Eh bien! telle était la justice de cette époque étrange,
que quatre membres sur sept déclarèrent le général coupable ; encore une voix et Drouot était condamné à la peine de mort. »
Mouton-Duvernet pouvait-il espérer être plus heureux que ceux de ses illustres complices que nous venons de nommer'? « Le même Fouché qui l'avait inscrit sur les listes de proscription du 24 juillet, lui avait, quelques mois auparavant, donné, au nom de l'Empereur, le commandement militaire de Lyon.
Non, il ne pouvait se faire d'illusion sur le sort qui l'attendait, s'H tombait entre les mains de l'ennemi.
•Et cependant il était prêt à quitter sa retraite, lorsque M. de Meau reçut une lettre jetée à la poste de Montbrison, qui écrite à la dérobée ne contenait que ce seul mot : fuyez.
Après l'avoir montré au général d'un air calme et souriant, M. de Meau lui dit :
— Eh bien! mon ami, vous allez être obligé de faire quelques semaines de salle de police. Le cas était prévu, et l'avertissement que nous venons de recevoir n'est pas le premier. 11 ne se passe pas huit jours sans que l'on fasse quelque perquisition dans l'arrondissement à votre intention.
— J'ai abusé de votre hospitalité, mon ami, il est temps que je vous quitte. Je partirai cette nuit.
— Mais vous n'avez ni papiers, ni costume.
— Je n'en puis avoir de meilleurs, dans la Haute-Loire, que ceux d'un charbonnier.
— Mais à cette heure ils sont connus de la police ; ils font partie de votre signalement.
— Tant pis; je ne veux pas vous exposer pour moi.
— Mais le moment serait mal choisi.
— Je n'ai plus le choix.
— Vous manquez de patience, général : N'allez pas imiter le maréchal Ney. Vous ne traverserez pas Montbrison à cette heure sans être arrêté, mes gens qui vous ont vus seront confrontés avec vous, vous me perdrez. Attendez dur. ^, pour vous remettre en route, si ce désir vous domine toujours, que l'orage qui gronde soit passé. Seule aier', tenez- vous prêt à descendre dans votre cachette. Allo»e no'js assurer t.nse'.:^ble que la plaque de la cheminée tourne bien.
— Soit, répondit le général vivement touché, je vous obéirai, mon trop généreux ami !
Ils se rendirent ensemble à l'entrée de la cachette et en essayèrent le mécanisme qui fonctionnait parfaitement.
— Je vais coucher en bas cette nuit, dit iMouton-Duvernet, car si je suis dénoncé, c'est dans ma chambre que la police fera tout d'abord irruption.
— Oui, répondit M. de Meau, c'est le plus sage. I"]mportez donc d'ici tout ce qui vous est personnel. Je vais vous y aider. Il faut qu'on ne puisse trouver ici rien qui trahisse votre séjour, pas un objet, pas un papier, une pipe, un grain de tabac.
Ils opérèrent tous deux un déménagement complet et m\siutieu.\ ; puis le général, une époussette à la main, balaya soigneusement se chambre et en jeta les balayures au vent.
Ils avaient été sagement inspirés.
En effet, le lendemain à l'aube, le château était cerné parla troupe, la cour d'entrée occupée par la gendarmerie et le sous-préfet, accompagné du procureur du roi et d'un commissaire de police pénétraient dans l'habitation.
M. de Meau, naturellement, s'inclina devant la force, remit les clefs qu'il possédait, et resta à la disposition des hauts fon-^tionnaires.
Ceux-ci se dirigèrent aussitôt, et comme s'ils conna:àsaient les êtres, vers la chambre du proscrit.
C'était montrer assez que ce dernier avait été dénoncé.
— Cette chambre, demanda le procureur, n'était-elle pas occupée, naguère, par un de vos amis?
— .\vanl de répondre aux questions de M. le.procureur, je lui demanderai si je suis prévenu d'un délit, et de quel délit je suis accusé ?
— Jusqu'à cette heure, vous n'êtes prévenu d'aucun délit, mais vous êtes soupçonné d'un crime.
— Lequel, monsieur le procureur?
— De culpabilité dans le crime de haute trahison, monsieur. En d'autres termes, nous vous soupçonnons de soustraire aux recherches de In police et à la justice le nommé Barthélémy Mouton-Duvernet.
— Je croyais être, monsieur, à l'abri de soupçons de ce genre, mais Inr.-t qu'ils ne se seront pas transformés en un acte régulier d'accusation, je n'aurai à subir aucun interrogatoire.
— Vous refusez de répondre à la question que je vous avais adressée?
— Oui, monsieur.
— Je vous préviens, monsieur, que par votre attitude et votre mauvais vouloir, votre situation peut être rapidement modifiée.
— Monsieur le procureur, je crois de ma dignité de rester dans mon droit.
Le commissaire de police : — « Je ne partage pas du tout l'opinion de M. de Meau.
Dans la recherche d'un criminel et de ses complices, quand je me présente quelque part, j'ai le droit d'interroger les gens de la maison ou de la localité, et ceux-ci ont le devoir de me répondre. Nous sommes avertis du séjour de Mouton Duvernet chez M. de Meau et l'on nous a même indiqué cette chambre comme celle qu'il occupait. Nous tenons les faits pour vrai.
— Comme il vous plaira, monsieur, moi, je n'ai pas à en faire la preuve, ni à en démontrer le contraire.
— Nous ferons la preuve sans vous, monsieur.
— Ah !... Je n'ai donc rien à vous dire.
Après ce colloque d'un ton aigre, on fit monter un serrurier pour ouvrir les meubles, et un maçon pour sonder les murs.
La cheminée ne fut pas oubliée ; mais rien de suspect n'y fut remarqué.
La perquisition poursuivit son cours « régulier » de pièce en pièce, d'étage en étage, de la cave au grenier.
Les domestiques furent interrogés, sans toutefois, par égard pour leur maître, être intimidés; — ■< Ils n'avaient vu personne; ils ne savaient pas ce qu'on voulait dire. »
Ils étaient stylés d'avance, étaient peu nombreux et attachés à la maison.
L'opération se prolongea tellement que l'humanité obligea M. de Meau à offrir une collation à ses persécuteurs.
La nuit tombait lorsque les perquisitionneurs se retirèrent.
Us se dirent surpris par la nuit, laissèrent garnison de gendarmes et ne se firent pas faute de menaces sous-entendues.
Voilà leur manière d'agir chez des coreligionnaires, car cher M. de Meau, de père en fils, on était royalistes. Une lettre anonyme.
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11 y a longtemps que ces maiuslà n'ont touché de charbon. Liv. 11.1 — Favard fr.'Tos, Mitours.
Î146 LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCIIEf.LE
et rien que cela les avait poussés à ces violences qu'ils s'habituaient à considérer comme les conséquences d'un régime libéral, religieux et paternel.
Le commissaire ne se retirait qu'avec l'espoir de revenir, muni d'un mandat en bonne et due forme, pour soumettre à son interrogatoire cet « orgueilleux» qui trouvait indigne de lui d'être questionné.
Le procureur du roi, naturellement, ne rêvait qu'affaires scandaleuses, propres àmettre en relief ses maigres talents.
Le sous-préfet ne désirait que devenir préfet,... modeste ambition.
Mais la notoriété et la fortune de M. de Meau leur donnaient cependant à réfléchir.
Enfin, les agents de Fouchéet de Decaze, préfet de police, décideraient des mesures que l'on aurait à prendre.
L'ami du général se rendait parfaitement compte des mobiles d'action de ses adversaires et ne tremblait pas.
Tandis que les gendarmes fumaient leur pipe dans sa cour, il cherchait les moyens de procurer au général un déguisement et des papiers.
Parfois aussi, il se demandait ce qui avait pu dicter la lettre de dénonciation.
A son avis, l'auteur de cette lettre était Dougas.
La cause, il l'attribuait à une mésintelligence survenue entre les nouveaux époux.
Et cettemésintelligence,... cette brouille,... il l'attribuait, en attendant la lumière et, faute de mieux, à quelque coup de langue maladroit d'Ambroisine.
'1 n'était pas loin de la vérité.