DANS LA MAURIENNE
Il y avait un mois qu'il errait ainsi à l'aventure.
Dans quelles montagnes se trouvait-il? C'était, croyons-nôus, dans les montagnes de la Maurienne, entre le Rhône et les Alpes savoisiennes. Une contrée désolée, un chaos de rochers noirs ou grisâtres, entre lesquels perce une verdure rabougrie ou maladive,... des hameaux, des villages, — car les plus pauvres ont des enfants, — oii le voyageur ne trouve pas toujours du pain.
Là, quelques mois auparavant était passé le conspirateur orléaniste Paul Didier,... exécuté depuis. Cette contrée sauvage avait encore gardé des échos de ce drame terrible.
Les domc3ll(]uos furent lnterroj:'<Js.
Llv. I4i — Fatabd frères, édltoars.
Le général se trouvait à Saint-Sorlin-dArves. Ce petit village ne possédait qu'une auberge et elle était fermée.
— Allez, lui dit-on pour le consoler, il vaut mieux coucher à la belle étoile ou sur une botte de paille que dans un lit de cette auberge
— Et pourquoi donc? demanda-t-il.
— C'est, lui répondit-on, l'auberge de Balmaiii.
— Eh bien?
— Vous n'avez pas entendu parler de lui?
— Non.
— Vous l'avez peut-être entendu hurler dans !a montagne? Il hurle comme une bête sauvage.
— C'est donc un fou?
— Il doit l'être, mais c'est sa punition.
— Ah!... Il a commis un crime?
— C'est comme on veut l'entendre. Les Français disent qu'il a bien fait de livrer Paul Didier: tout le monde n'est pas de cet avis.
— Paul Didier? fit Mouton-Duvernet.
Qu'est-ce encore que celui-là?
— Mais le chef du complot de Grenoble qui vieni d'être découvert I Vous ne connaissez rien de tout cela?
— Non, pas un mot.
— D'où venez-vous donc?
Et on lui raconta ce que Ton savait alors de la conspiration de Grenoble, la fuite de Didier, la trahison de Balmain.
Cette lamentable histoire d'un homme d'une rare énergie et d'une iotelligence pleine de ressources, racontée sur le lieu même où elle s'était dénouée, devait impressionner vivement le général proscrit et fugitif.
Sa tête aussi était mise à prix.
Une Iionnête récompense était promise à qui la livrerait.
Il écoutait navré, et regardait autour de lui celte nature d'aspect inhospitalier et méchant.
Combien de temps, lui, également, ensanglanlerait-il ses pieds dans ces rocailles, avant d'être livré par un de ces paysans?
Où était le vrai courage?
Consistait-il à disputer misérablement sa vie, à mentir, à dissimuler, ou, comme le maréchal Ney, dire aux gendarmes :
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE df-j
^- Vous cherchez Michel Ney?... Le voilà.
En perdant son grade, avait-il fait le sacrifice de sa dignité d'homme? En se traînant, ployé sous la main du sort, n'en acceptait-il pas la violence et l'humiliation?
Malgré sa constitution robuste, il sentait, depuis quelques jours, ses forces physiques s'n?er dans les privations de nourriture et de repos. Attendrait-il qu'elles fussent anéanties pour loraber inerle au pouvoir de l'ennemi?
En ce cas, il pouvait, en imagination, se voir conduit, enchaîné, en guenilleSj pâle, défaillant, entre deux gendarmes, d'étape en étape. Autour de lui, la multitude imbécile riant, en se montrant du doigt le général Monton-Diivernet !
11 s'examinait; ses souliers s'usaient, ses vêtements étaient sales, sa barbe, ses cheveux étaient incultes. A sa vue, les chiens aboyaient, les femmes rentraient dans leurs chaumières, les enfants s'écartaient du chemin.
Sur ces réflexions amères, l'infortuné poursuivait sa route.
— Si je pouvais, se disait-il, « traverser le Piémont, j'ai de l'argent; je m'embarquerais pour quelque île de l'archipel grec. Là, je vivrais tranquille et d'une façon honorable; ma femme viendrait me rejoindre. Sortons de ce désert, dont la tristesse me démoralise. A la première petite ville, j'achèterai des vêtements et je louerai un voiturin. Avec de l'argonl!... »
Pendant plusieurs semaines encore, il continua à errei' en Savoie; mais comme il avait dépassé le pays pour lequel il avait reçu une feuille de route et lui tournait le dos, il avait à redouter la rencontre des carabiniers ou gendarmes sardes. Il tournait ainsi sur luimême, ne sachant quelle direction suivre, et finissant par se faire remarquer des habitants, et éveiller leurs soupçons.
Vers la fin d'une journée do marche et contre-marche sans but dans une gorge aride, où il n'avait pu prendre la moindre nourriture, il découvrit une pauvre chaumière, près de laquelle filait une vieille femm«.
Il s'approcha lentement d'elle pour ne pas l'effrayer, et lui dit :
— Ma bonne femme, ne craignez rien de moi, je suis un pauvre voyageur égaré. J'ai de quoi payer mon gîte et ma nourriture, mais l'un et l'autre me font défaut. Pourriez-vous me vendre une écuetlo de lait?
La vieille le regardait d'un air mauvais.
— N'êtes-vous pas, lui dit-elle, de ces Français qui ont essayé de renverser leur roi, pour ramener Napoléon? Il en est déjà passé ici.
— Non, répondit le proscrit, je ne suis pas des leurs.
— Qui que vous soyez, je vais vous donner ce que vous me demandez.
Elle se leva et alla chercher une écuelle de lait.
— Mais, ajouta-t-elle en s'éloignant, que le Ciel vous confonde, si vous êtes des amis de l'Empereur, de l'homme de guerre et de sang qui m'a pris mes garçons chéris!
Elle apporta du lait que le général but avec avidité, et, sans savoir quelle réponse lui faire, il la remercia et lui remit un franc.
— Vous n'avez pas de pièces de cuivre? demanda-t-elle. • — Non; c'est ma plus petite monnaie.
— Je ne puis pourtant pas la prendre pour un sou.
— Il le faut bien, ma bonne femme, car moi, je ne puis non plus accepter votre lait pour rien.
L'honnête vieille avait l'air fort perplexe.
— Eh bien! dit le général, vous me donnerez encore un peu de lait, et vous me permettrez de coucher sous votre toit.
Cette dernière proposition n'eût pas l'air de lui sourire, et il s'écoula plusieurs minutes avant qu'elle y répondit.
Enfin, prenant une décision qui paraissait lui coûter beaucoup, la vieille dit :
— Eh bien ! que vous soyez ou non un de ceux qui ont soutenu cet homme qui m'a pris mon fils bien-aimé, je ne vous repousserai pas, parce que je veux être charitable et que, peut-être, vous êtes assez puni. Donnez...
Elle prit la pièce de vingt sous qui lui était offerte, puis alla chercher une seconde écuelle de lait, auquel elle joignit une poignée de châtaignes bouillies.
Le proscrit accepta en silence. Il n'avait plus la force de discuter.
Cependant il était effrayé des haines que les dernières conscriptions avaient soulevées contre l'Empire. Chez presque toutes les femmes et chez toutes les mères, il avait rencontré sinon la haine, au moins une profonde hostilité.
Il cherchait quelques paroles de consolation et il n'en trouvait pas.
Cette femme avait repris son travail et préférait son silence à tout ce qu'il pouvait dire. Elle avait épanché ses peines et avait fermé son cœur. Le ciel, où l'on se retrouve après la mort, suffisait à soutenir son courage. Quand le soleil descendit sous l'horizon, on entendit dans le lointain une cloche tinter. Elle tourna le dos au voyageur, se mit à genoux et pria. Sa prière faite, elle montra à Mouton-Duvernet une botte de fougères sèches dans un coin de sa cabane.
— Vous n'aurez qu'à délier cette botte, dit-elle, et vous aurez un lit comme le mien.
— Merci mille fois, répondit-il.
Us entrèrent tous deux. Elle ajouta :
— Si vous voulez me couper le cou pendant la nuit, reprenez plutôt vos vingt sous, les voilà sur cette pierre.
— Oh! quelle idée! se récria-t-il blessé d'un pareil soupçon. Dormez en paix, comme je dormirai moi-même, confiant en vous.