DERNIÈRE ÉTAPE VERS LA LIBERTÉ
Il dormit d'un sommeil de plomb. Le lendemain, au moment de se remettre en route, il but encore un peu de lait et mangea quelques châtaignes, puis il déposa une seconde pièce blanche sur la pierre, et s'éloigna.
11 avait sans doute du mal à se faire à cette vie d'une sobriété extrême, il s'arrêtait et s'asseyait tous les cent pas, et chez lui la lassitude morale égalait la fatigue physique.
Le soupçon monstrueux de cette bonne femme lui revenait souvent à l'esprit. J'ai donc l'air d'un bandit se disait-il. il s'en attristait. Sa sensibilité, sans cesse surexcitée, devenait d'une irritabilité maladive; iJ s'attendrissait à tout propos, à la vue d'un oiseau ou d'une plante qui lui rappelaient sa première jeunesse.
Si un passant le regardait de travers, il pensait à Paul Didier livré. Il était bien près de la frontière et elle était si nouvelle encore qu'on
était exposé à la franchir sans s'en douter. Il se guidait sur le soleil, mais il changeait souvent de sentier.
Il se répétait : Je comprends le maréchal. Il lui était plus facile, dans les neiges de Russie, de saisir un fusil et de se battre à pied contre une bande de cosaques, que de se tenir caché derrière un rideau. Si des gendarmes venaient, jo ne leur résisterais, je ne fuirais pas.
— « Qui êtes-vous.
— « Je suis le général Mouton-Duvernet.
« Il me semble que cela me soulagerait, me relèverait l'âme, de leur répondre aussi fièrement!...
« Après tout, je ne suis pas dans le même cas que Michel Ney, je ne m'étais pas rallié aux Bourbons ; je ne leur avais pas juré fidélité. Je n'avais pas non plus cette haute situation militaire qui donnait tant de poids aux moindres actes de l'infortuné maréchal. Je n'ai pas fait de jaloux; je ne me connais pas d'ennemis; je pourrais même compter des amis parmi les royalistes, si je n'avais devant moi laut de leçons de l'ingratitude humaine.
« Arrive que pourra!... Chacun a sa destinée. Souvent à l'heure où l'on discute de son sort, il est depuis longtemps décidé. »
Eh! sans doute, aurait-on pu lui répondre, il est décidé, lorsqu'on fait ainsi abandon de soi-même et qu'on éteint un reste d'énergie par de semblables réflexions.