‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 14 sur 100 · LES CARABINIERS · texte numérisé non relu

LES CARABINIERS

Un matin, sur la grande place de Saint-Jean-de-Maurienne, deux militaires portant à leur casque la croix de Savoie, se promenaient à pas égaux en s'entretenant de la clémence de la température et de la sage rigueur des lois.

L'un d'eux, à la manche galonnée, disait à son compagnon:

— Vous n'avez pas pris connaissance, carabinier, de la nouvelle circulaire que j'ai reçue ce matin de Chambéry?

— Non, brigadier.

— En effet, elle n'est pas encore afllchée, mais je vais la mettre

au tableau du poste. Elle est relative aux malfaiteurs français qui errent depuis plusieurs semaines dans nos montagnes. Et vous ignorez, sans doute, ce qu'elle comporte de plus important?

— Oui, brigadier.

— Je me propose, en conséquence, d'en donner lecture à ma brigade, avant même de In mettre dans le cadre qui lui est affecté. Elle nous enjoint de redoubler de surveillance et nous autorise à requérir les officiers de la municipalité et les bons citoyens pour nous prêter main-forte. Et savez-vous pourquoi?

— Non, brigadier.

— Vous n'en n'êtes pas répréhensible, puisqu'elle n'est pas encore sortie de mon portefeuille et que vous ne l'avez pas lue. Eh bien, c'est qu'il s'agit d'un nouveau complot. Contre qui? Je vous le donne en cent !

— Contre le roi de France.

— Tiens, vous l'avez deviné ! . . . Mais maintenant quel est ce complot et quel en est le chef! Pouvez-vous le dire?

— Non, brigadier.

—^ Évidemment, puisque la circulaire pouvait seule vous le révéler, mais tout à l'heure vous n'en douterez plus en le lisant au tableau. Au fait, comme ce n'est plus un secret, je puis vous le dire : — Sachez donc, carabinier, qu'un général... un e.x-général, cité à comparaître devant les conseils de guerre, et qui, en état de rébellion, erre dans nos montagnes, y recherche, pour en former un corps d'armée, les débris de la bande de Paul Didier.

— Oh! ohl

— Vous ne savez pas quel est ce général?

— Non, brigadier.

— Moi aussi, je l'ignorais il y a quelques heures, mais maintenant non seulement c'est mon droit de vous le nommer et de vous le signaler, cet ex-général est le nommé Mouton-Duvernet.

— Oh! oh!

— La police est sur ses traces et signale su présence dans nos environs. Croyez-vous que nous l'ayons rencontré dans nos tournées?

— Non, brigadier.

— C'est un homme d'une quarantaine d'années qui, dit-on, n'a pas froid aux yeu.x. 11 est en fuite depuis près d'un an et se cache sous

les habits d'un paysan. Mais vous ne savez pas, carabinier, ce qu'il y a de plus beau dans cette affaire ?

— Non, brigadier. Je ne me permettrais pas d'en savoir plus que vous, brigadier.

— Eh bien I c'est que pour celui qui arrêtera l'ex-général il y a une prime du gouvernement.

— En effet 1 brigadier.

— Allons-nous nous laisser devancer par des pékins, comme Bolmain, par exemple?

— Oh! non, brigadier.

— Venez donc au poste, oîi je vais donner lecture de la correspondance.

Mais comme les deux carabiniers, pivotant sur leurs talons, allaient se diriger vers la maison communale où était casernée la force publique, un d'eux, le non gradé aperçut un individu qui, d'une petite rue débouchait sur la place. La mine de cet étranger lui parut suspecte.

— Pardon, excuse, mon brigadier, dit-il, mais je crois aviser un particulier qui ne me paraît pas catholique. Je vais lui demander ses papiers.

— Eh! oui, fit le sous-officier, en eff"et. Je l'avais remarqué. Mais un instant !...

Le carabinier déjà en chemin s'arrêta.

— C'est à moi, reprit le brigadier, comme chef du poste, qu'il appartient de l'interroger.

— Mais permettez, brigadier, c'est moi qui l'ai découvert.

— Que signifie?... Vous l'avez aperçu, mais c'est à moi de le découvrir en l'interrogeant.

Après une courte hésitation, l'inconnu, d'un pas délibéré, se dirigea vers eux. A peine fut-il à portée de la voix que le brigadier lui cria :

— Eh là!... brave homme, où allez-vous?

— Je viens vous trouver.

— Ah ! fit le brigadier avec humeur, en le prenant pour un dénonciateur qui lui enlevait sa prime.

— Qui êtes-vous?

— Je suis le général Mouton-Duvernet.

Les deux carabiniers demeurèrent muets de stupéfaction. Enfin le brigadier reprit :

Le sac au dos, 11 partit

Llv. U6. — Fataud frères, éditoaru.

— Alors, vous vous rendez ?

■ — Pour des raisons dont je ne dois compte à personne, je juge bon de me rendre en France et d'y demander des juges.

— Monsieur Moutoa-Duvernet, au nom du roi, je vous déclare mon prisonnier.

— Très bien. Maintenant veuillez m'aecompagner à cette auberge où je vais déjeuner.

— Non, monsieur; cela est contraire au règlement; il faut me suivre sans délai au poste, où procès-verbal doit être dressé; ensuite on vous permettra de déjeuner.

Puis, à son subordonné :

— Carabinier! prêtez main forte à la loi.

Le soldat voulut saisir le général au bras; mais celui-ci eût un mouvement de répulsion qui le déconcerta.

— La main-forte est inutile, ce me semble, allez, je vous suis. Les carabiniers se placèrent à ses côtés, mais sans le toucher. Ils

se rendirent au poste dont les autres soldats étaient déjà sortis.

Là, les formalités ordinaires s'accomplirent. Il en est d'assez humiliantes. On l'obligea à retourner ses poches pour donner ses armes, son argent et ses papiers.

11 lut la circulaire de police que le brigadier mit dans le cadre des affiches, puis il se fit apporter à déjeuner de l'auberge. Ce détail n'est pas inutile, l'infortuné, depuis longtemps, n'avait pu rassasier sa faim.

Il fut ensuite conduit à Ghambéry, où l'on avertit le préfet de Lyon et le gouvernement de Turin. Le télégraphe transmit la nouvelle de l'arrestation à Paris où elle provoqua chez tous les royalistes une joie de cannibales.

A cette époque, les passions étaient loin de s'apaiser. On venait de juger et condamner à la détension et à la dégradation, au bas de la colonne Vendôme, le général Bonnaire, qui en mourait quelques mois plus tard. On venait de fusiller l'aide de camp Mielton dans la plaine de Grenelle. La Terreur blanche régnait toujours.

Mouton-Duvernet rédigea un mémoire e.xplicatif de sa conduite politique; il nous a été impossible de nous le procurer. D'ailleurs, ce mémoire devait être ce que l'on appelle un coup d'épée dans l'eau.

On ne fit pas à Mouton-Duvernet l'application de l'ordonnance du 20 août en vertu de laquelle il eut dû être conduit et jugé à Paris, il

fut cité à comparaître devant le cor:eil de guerre siégeant à Lyon.

Ce conseil était composé de MM. le lieutenant-général vicomte d'Armagnac, président ; du lieutenant-général, vicomte de Briche ; du lieutenant-général, comte Coulard; du colonel, marquis de Gastelbajac; du commandant Legagneux; du capitaine Delafaye, juges. Le rapporteur était le marquis de Saint-Paulet, chef d'escadron; le commissaiire du roi, M. Lenos de Loïsla, M. Ladreyt remplissait les fonctions de greffier.

Le général comparut devant ce conseil d'illustrations nobiliaires le 15 juillet.

L'affaire fut expédiée rondement.

Son rôle dans les Cent jours n'avait été ni plus signalé, ni plus influent que celui de bien d'autres chefs militaires dont la Restauration n'inquiétait pas la retraite. Cette considération avait contribué à le décider à se livrer. Il devait, nous l'avons dit, sa proscription à Fouché. En conséquence, il était poursuivi comme coupable « d'avoir trahi le roi et attaqué la France et le gouvernement à main armée avant le 25 mars. »

Or, les preuves de sa trahison, devant le conseil de guerre, résultaient surtout de trois proclamations qu'il avait publiées à Marseille et à Lyon, les 4 avril, 22 mai et 8 juin.

Ce fut inutilement qu'il opposa ces dates à celle du 25 mars, inscrite dans l'ordonnance de proscription.

« Vainement, en outre, dit un historien, un grand nombre d'habitants de Lyon et des villes voisines vinrent témoigner de sa tolérance et de sa justice, raconter des services rendus à des citoyens de tous les partis, attester que pendant ses deux commandements à Lyon, nul n'ayait été inquiété pour ses opinions politiques et prouvé que les royalistes avaient trouvé constamment chez lui bienveillance et protection, l'infortuné général ne put éviter sa sentence.

LE CRtME

D n'y avait pas assez de sang répandu entre la Révolution et la Royaulc, il fallait que cette dernière reprit les massacres et les exé-

11G4 LliS QUATIŒ SEUGliNTS DE LA UUCHELLE

cutions, contre lesquels elle s'était si fort élevée lorsqu'elle en était victime; il fallait que la terreur blanche égalât la terreur rouge.

Mouton-Duvernet fut condamné à mort à l'unanimité, et le conseil de revision, auquel il eut recours, confirma cette sentence inique.

Sa famille crut que là s'arrêterait la vengeance des Bourbons, et que le roi s'honorerait en accordant sa grâce au condamné. M°° Mouton- Duvernet, qui se trouvait alors à Paris, se rendit, le 21, aux Tuileries, à l'heure où le roi allait à la messe; elle se rangea sur le passage du cortège, en tenant à la main un placet qu'elle tendit successivement au comte d'Artois, au duc de Berry (1), qui le repoussèrent de la main; le roi parut ensuite; elle se jeta à ses pieds en implorant sa clémence.

Le roi sans s'arrêter, lui répondit :

— Je ne puis vous accorder votre demande.

Le 29 on conduisit Mouton-Duvernet au supplice, à Lyon, sur le chemin des Etroits, à cinq heures du matin. Le général ne faillit point à son passé d'homme de guerre. Il regarda la mort qui l'altendaiL, comme il avait coutume de le faire devant les boulets et les balles de l'ennomi.

« Le lendemain del'e.vécution, dit VaulabcUe, ^/e5 rfames royalistes de la ville se rendirent au lieu du supplice et ne rougirent pas de faire éclater leur joie en se livrant à des danses impies à l'endroit même oîi le général venait d'être mortellement frappé.

Les dames, les grandes dames royalistes comptaient donc parmi elles de ces drôlesses sanguinaires que l'on flétrit, sous la terreur révolutionnaire, du nom de « lécheuses de guillotine? » Mais oui, elles n'étaient pas rares.

Mais il y a plus fort :

« Un banquet eut lieu peu de jours après l'exécution, des vociférations s'y firent entendre, des toasts célébrèrent la mort du général et, pour compléter celte odieuse parodie, les convives assistant à cette saturnale exigèrent qu on leur servit un foie de mouton, qui fut aussitôt percé de cent coups de couteau. » {Notice sur la vie du général Mouton- Duvernet, publiée en 1844 au Puy, par M. Bouchet, avocat.) Un tel fait se passe de commentaires.

(1) Cela fait penser à Louvel.

Llib UUATIŒ SERGENTS DE LA KUCtlELLE 1165

Page 1