‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 16 sur 100 · P. DIDIER A GRENOBLE · texte numérisé non relu

P. DIDIER A GRENOBLE

En se sauvant de Lyon, Didier se Fendit à Grenoble où iî a^ait des amis. Grenoble était un foyer bonapartiste, il était le séjour d'un grand nombre d'officiers en demi-solde, qui n'étaient possédés que d'une idée fixe : Renverser Louis XVIII, rejeter les Bourbons et les 150.000 étrangers que l'on subissait encore, au delà des frontières. Mais en dehors du bonapartisme, il n'y avait aucune raison de soulèvement.

D'autre part la bourgeoisie, comme l'armée, ignoraient complètement ce qu'était le duc d'Orléans et ce qu'il représentait.

La disgrâce du duo était ignorée ; les journaux n'en avaient pas parlé. D'ailleurs, un tel fait était de minime importance, il ne pouvait exalter des imaginations. Seuls, les ignorants, à qui Didier pouvait encore parler de Napoléon II, se laissaient entraîner.

Il les entretenait aussi du patriotisme de Lyon, qui n'attendait seulement que l'exemple de Grenoble pour se soulever. Mais à Lyon, c'était encore les mêmes sentiments qu'à Grenoble. Quant aux promesses de places, de récompenses, il devait les laisser de côté, c'était bon pour des politiciens.

.Mais avant de vous entretenir de Lyon, il est nécessaire que je vous donne une idée dea résultats qu'il avait obtenus dans le Vivarais.

Autour de Grenoble, il comptait, dans les campagnes, un certain Qombre de partisans. Il avait choisi comme centres d'action, au nord de la ville, route de Paris, la commune de Quaix; au nord-est, les Adrets; à l'est, dans les montagnes de l'Oisans, les communes de Vaugaux et .\llemand; au sud, sur la route de Gap, Vizille et Lamure.

A Quaix, il avait le maire destitué, M. Brun, ancien officier de cavalerie qui avait fait la campagne d'Egypte et était surnommé le rfrowadaire ; àux .\àrel3, le notaire Brunot; puis un propriétaire, un maître de poste, un officier en demi-soide, Joly; .Millet, propriétaire à Goncelin, trois inspecteurs des douanes; dans l'Oisans, Dussert, ancien guide de l'armée des Alpes, et son parent Durif, l'un et l'autre maires récemment dualiluée ; à Vizille, i'huis^ia^' CUarvot, à Lumuur,

MM. Buisson frères, elc, etc. Ce que nous venons de cilér suffit à montrer à quelle classe sociale appartenaient les partisans de sa tentative. On voit que ce sont des citoyens honorables. Tous étaient bonapartistes, mais dans l'impossibilité de rendre le trône au.x Bonapartes, ils pouvaient accepter un prince d'Orléans.

Il n'en était pas de même des autres pays, nous l'avons dit « obligé, dit un historien, d'évoquer le souvenir glorieux de l'empereur et do demander à l'enthousiasme qu'il excitait encore dans toutes les âmes les dévouements dont il avait besoin, Didier, cependant, ne prononçait le nom de Napoléon qu'avec réserve, avec une sorte de contrainte, et il abandonnait aux plus influents après lui le soin de compléter, dans le sens véritablement orléaniste, le sens de ses déclarations et de ses promesses. »

Son drapeau était celui de V Indépendance nationale; il combattait "^OMv l'honneur français contre la tyrannie, ces expressions vagues ne satisfaisaient pas toujours le public convié à ses conférences et on le lui faisait observer. Mais le nom de Napoléon promettait trop et celui du duc pour ceux qui l'écoutaient, étaittrop insignifiant. Par ses initiés, il n'était accepté qu'avec répugnance. — u En définitive, lui disait-on, c'est toujours un Bourbon. »

Un jour, M, Millet, de Goncelin — après un de ses discours, le prit a part et lui dit : — « Tout cela est bel et bien, mais l'empereur est à Sainte-Hélène et son fils en Autriche; franchement, pour qui travaillons-nous ?

— Soyez sans inquiétude, répondit Didier, c'est, à coup sûr pour quelqu'un de notre époque et qui connaît nos besoins. L'essentiel est de réussir oi!i il faudrait renoncera soulever un seul homme, si nous ne parlions pas de Napoléon. »

Maintenant, revenons à Lyon qui avait promis de se soulever à la première nouvelle de la prise de Grenoble.

Lorsqu'il allait à Lyon, Didier s'arrêtait d'habitude dans une auberge isolée à l'extrémité du faubourg de la Guillottière. Là se réunissaient les affidés à V Assocmtlon'^Qwv l'indépendance nationale.

Dans la semaine où eût lieu l'exécution du maréchal Ney, des renseignements trompeurs lui firent espérer de pouvoir plus facilement s'eropurer do Lyon que de Grenoble. L'exécution de Ney y causait en effet une indignation douloureuse et générale. Il aurait réussi paul'

^Ai i

i.a priKjciice .scuio m ci.n;igcaU u no pas vous UomaTiacr rhospItalItO.

LIv. 14'! — l"ATAnn fr^rns. ôdltouM.

être à se rendre maître de la ville sans un incident vraiment romanesque qui dévoila la conspiration... Ce fait bizarre se trouve dans un rapport de police reproduit par l'archiviste Peuchet :

Un soir de janvier 1816, après une réunion au faubourg de la Guillottière, où s'étaient rencontrés les chefs principaux des groupes lyonnais : — Hervieux, brigadier de gendarmerie ; Rondeau, commerçant; Ghampoudrin, employé; André, ouvrier en soie, etc.. Paul Didier, au moment de rentrer chez lui, prit le bras du jeune canut :

— Oîi demeurez-vous? lui demanda-t-il.

— A la Croix-Rousse.

— Vous êtes marié ?

— T Non,

— Vous habitez chez vos parents?

— Je suis orphelin,

— Vous vivez seul?

— Tout à fait seul.

— Si cela vous convient, je passerai le reste de la nuit chez vouf. André accepta avec empressement, .

Hervieux, qui les entendit causer, ajouta :

— Monsieur, vous ne sauriez mieux faire ; la maison d'André semble bâtie pour vous.

En effet, le rez-de-chaussée de cette maison était sans concierge. Il était inhabité, pour cette raison rarement admise, qu'il était inhabitable. On parvenait à l'escalier par une porte toujours ouverte sur une allée étroite et sombre. Le bâliment composé de deux corps de logis séparés par une de ces cours que l'on pourrait appeler des puits d'air, n'avait que deux chambres à chaque étage, l'une donnant sur la rue et l'autre sur la cour. Le propriétaire, qui tirait un millier de francs de cette masure, s'occupait lui-même de la location, il faisait payer d'avance et ne louait qu'aux gens qui paraissaient paisibles et travailleurs.

11 résultait de la que cette maison était une des plus tranquilles du quartier.

On n'y entendait jamais le duo des querelles, le charivari de la noce; à peine, de loin en loin, au bruit monotone des métiers se mêlait la voix de la seule femme qui demeurât dans la maison ; M"* Pau-

letle, fllle du Sacré-Cœur de Marie, répétant quelquefois ses cantiques avant de se rendre à l'église.

La maison étant sans portière, aucune intrigue ne s'y nouait; les locataires paraissent ne pas se connaître, et d'autre part ne subissaient aucun espionnage.

La chambre d'André, située au quatrième étage, bien quelle n'eût qu'une fenêtre, recevait un jour suffisant.

Devant cette fenêtre était le métier à tisser, à droite une table, à gauche une cheminée, au fond une alcoye et un cabinet destiné à tenir lieu d'armoire et de commode.

Les murs, blanchis à la chaux, étaient nus.

Une planche placée en rayon supportait une demi-douzaine de volumes et ce qu'il faut pour écrire, annonçaient chez le canut des connaissances assez rares de son temps.

— • Vous êtes tristement logé, dit Paul Didier, mais patience, nous améliorerons tout cela.

André ne parut pas sensible à cette promesse.

— Voici mon lit, dit-il, si vous désirez vous reposer?

— Merci, nous allons faire du feu et causer ensemble, si vous le voulez bien.

André fit du feu.

Assis au coin de la cheminée, Didier prit les pincettes et, tout en ramassant avec la lenteur bizarre de la préoccupation les braises tombées au bord du foyer :

— La prudence seule ne m'engageait pas à vous demander l'hospitalité, dit-il, je désire faire avec vous plus ample connaissance. Je sais ce dont nos amis sont capables et je veux connaître ce que vous pourrez faire. Rondeau va jeter l'alarme, faire fermer les boutiques, entraîner dans la rue les bourgeois effarés ; Hervieux a ses gendarmes, il a affilié plus de deux cents combattants sérieux et une masse qui, une fois la lutte engagée, grisée de bruit et de fumée, exaltée par le sang versé, fera de l'émeute une bataille, et de la bataille une victoire; j'y compte.

— Serez-vous là? flt André.

— J'ai l'habitude, monsieur, d'âtre toujours lài où je dois payer da ma personne.

— Voui m'avez mal compris.

— On a toujours, sans doute, le droit de se méfier des meneurs, mais vous-même, descendrez-vous dans la rue avec un fusil dont vous ne savez pas vous servir?

— J'y descendrai; je veux ma part de dangers. Si je ne puis combattre, je pourrai toujours recevoir la balle destinée à un meilleur soldat que moi.

— Point de fanfaronnade. Nous ne sommes point des chevaliers, mais des conspirateurs. Au lieu de me parler de votre concours aux barricades, parlez-moi de votre influence sur vos compagnons de labeur, voilà ce qui m'intéresse ; je vous écoute.

— Cette influence, dont vous vous exagérez l'importance, je ne l'ai ni méritée ni conquise, je la tiens de mon père qui vécut en bon républicain et mourut en patriote. J'ai hérité de ses relations qui étaient nombreuses. Son ami Hervieux l'a remplacé dans mon affection. Mes opinions ne sont pas toujours d'accord avec les siennes, mais en toute affaire de cœur et d'honneur, nous nous entendons. Il m'a conduit chez ses amis et je me suis trouvé ainsi un lien entre républicains et bonapartistes. D'ailleurs, dans un moment de crise comme celui-ci, il n'y a que deux partis, les patriotes et les amis de l'étranger.

— Très bien. Vous devez aimer la vie de famille? Ne songez-vous pas à vous marier?

— Pas du tout.

— Vous préférez votre liberté ? insinua Didier avec un sourire.

— Vous vous trompez.

— Quoi! à votre âge, pas de maîtresse?

— Vous vous trompez, vous dis-je, fit André avec humeur,

— Tant mieux, reprit Didier, une femme, dans une conspiration, c'est la peste.

Le reste de la nuit s'écoula ainsi en causerie; avant de le quitter cependant Didier donna au jeune ouvrier ses dernières instructions et ajouta :

— Vous êtes pauvre, vous ne pouvez perdre votre temps, voici quelques napoléons.

— Non, je vous en prie, gardez cet or ! fit André avec vivacité.

— Pas de faux amour-propre, reprit Didier, vous avez besoin d'argent pour vivre et d'ailleurs d'autres, de vos amis, en auront besoin ; acceptez pour les autres.

Didier referma une ceinture richement garnie et déposa sur la cheminée une centaine de francs.

Cependant il faisait grand jour, ils se dirent adieu. Au moment oià la porte du canut s'ouvrait, une autre porte en face de la sienne s'ouvrait également et une jeune fille, mise avec une propreté et une modestie parfaite, d'une remarquable beauté, attendait qu'on lui livrât passage.

A peine était-elle dans l'escalier:

— La jolie fille! fit Paul Didier à voix basse. Ah! jeune homme, vous ne m'avez pas tout dit. Prenez garde ! ajouta-t-il en riant.

Et sur ces mots, il descendit rapidement.

André ne lui avait pas tout dit en effet, il avait hésité à livrer un secret qui ne lui appartenait qu'à moitié. Il rentra dans sa chambre péniblement affecté et se rappelant cette exclamation de Didier :

— Ah ! tant mieux. Une femme dans une conspiration, c'est la peste. <c Sans doute, se disait-il, cet homme a raison, on ne peut servir

deux maîtres, appartenir à une femme et sft dévouera la Révolution. Je ne puis rompre avec Paulette et je ne puis lui révéler les engagements que j'ai pris. Laissons s'accomplir la destinée. Dans un mois, avant un mois peut-être, je serai mort, ou je serai son mari ; mais, en tout cas, cet amour est funeste... Comment s'est-il si profondément emparé démon cœur? Comment ce mal m'est-il venu? Et comment m'est-il si cher?

Et voici à peu près les souvenirs qui se présentèrent à la mémoire du jeune lieutenant de Didier.

Lorsqu'il vînt habiter la maison que vous connaissez, le premier camarade à qui il fit part de son emménagement lui dit:

— Quoi! c'est là!... Eh! mais vous verrez tous les jours M"' Paulette.

-- Qu'est-ce que cette demoiselle?

Vous êtes le seul Lyonnais qui n'ayez pas couru pour la voir.

— Qu'a-t-elle de si extraordinaire ?

— Sa beauté d'abord. Quant à son esprit, je ne saurais me prononcer; les uns la disent folle, les autres sainte...

— Et d'autres hypocrite, fit une femme. C'est une dévote, une mangeuse de bon Dieu qui sert peut-être mieux les prêtres que Jésus- Christ.

— Que les femmes sont méchantes langues 1

Jamais je n'entendis un homme ilire du mal de cette jeune ûUe et pourtant combien de prétendants elle a remerciés, Tout Lyon, pendant quelque temps, ne s'est occupé que d'elle. Elle a refusé des fortunes.

— Elle est donc bien belle ! fit André.

— Ah! ah! Il en tient déjà M. André, s'écria-t-on, mais ne touchez pas à la sainte, le propriétaire vous donnerait congé.

La curiosité d'André était vivement excitée.

Sa voisine sortait chaque matin, à huit heures, pour chercher son déjeuner.

Il fut chez la fruitière et la rencontra. La renommée n'était pas menteuse, il fut presque ébloui.

Paulette avait vingt-deux ans. Sa naissance est un mystère qui n'a jamais été éclairci. Une vieille dame l'avait recueillie tout enfant et élevée par charité.

Dans un rapport de police on parle en ces termes de son caractère et de sa beauté : « Créature angélique, candide, jolie et pieuse extraordinairement! »

D'après de nombreux souvenirs on peut s'imaginer la belle lyonnaise, ses cheveux d'or bruni, son teint pur, ses yeux d'un bleu chaud aux longs cils bruns. Une existence calme, régulière, avait laissé à ses lèvres et à ses paupières une fraîcheur enfantine.

L'ovale de son visage était assez plein pour exprimer la force, assez allongé pour lui laisser la grâce. Son menton, relevé et arrondi, répondait à merveille à la courbe aquiline du nez, à la hauteur noble du front. Une bouche, petite et charnue, tempérait par sa sensualité le caractère de froideur que produit la régularité trop harmonieuse des lignes.

Bien qu'ouvrière, Paulette était toujours vêtue avec une simplicité élégante. Sa toilette variait le moins possible, afin d'éviter l'attention de» curieux.

Les rideaux blancs de sa fenêtre ne s'ouvraient jamais. Et comme on trouverait sans doute ces assertions exhorbitantes, je dirai de suite que »e» qualités avaient leur appui dans des défauts solidement établi» :

Paulette était erg uditleuae et dévote. Cette jeune fille au front développé était à'\im iotâlllgonco médluorij, aaus Imagination et sans

culture. Sa chasteté n'avait rien de miraculeux ; l'amour ne s'était jamais offert à elle que sous les formes de la brutalité et du vice. Elle n'avait pas quinze ans et déjà le désir lascif aux regards cyniques aux moins hardies, l'avait attaquée et frappée de terreur et de dégoût. Le soir, des gamins vicieux l'avaient surprise dans l'allée sombre et lui avaient imprimé des baisers violents comme des morsures. Sa résistance provoquait leurs méchancetés.

Puis des provocations ou des propositions plus insultantes que séductrices l'avaient poursuivie même au bras de sa vieille mère adoptive.

Enfin, lorsque les cérémonies religieuses eurent révélé aux jeunes « incroyables » cette « merveilleuse » grisette, lorsqu'à travers l'encens des reposoirs, le parfum virginal et printanier de cette rose blanche parvint jusqu'aux vieux viveurs, Paulette subit des offres d'argent et mille déclarations ampoulées de phrases et de chiffres. Les entremetteurs se mirent en route. Sa résistance exaspéra les plus passionnés, aux prières se mêlèrent bientôt les injures et les menaces.. .^ mais d'amour véritable... point.

Paulette eut peur.

Lorsqu'elle eut perdu sa seconde mère, elle renonça à toute compagnie. Elle ne sortit plus que le matin pour faire ses provisions ou aller à la messe. Le dimanche et le jeudi elle prenait l'air dans 1© jardin du couvent des orphelines et jouait avec les enfants.

Elle parvint ainsi à s& faire oublier.

Cependant, sans désirer positivement connaître son nouveau voisin, et tout en évitant de le rencontrer, elle prêtait l'oreille aux bruits de ses occupations régulières et se familiarisait ainsi avec ses habitudes et ses goûts.

Après avoir remarqué la pâleur maladive d'André, elle avait observé qu'il se couchait trop tard, travaillait trop, puis passait des jours sans toucher son métier. Elle eût voulu, par charité, lui adresser quelque remontrance.

André, de son côté, savait déjà l'emploi des journées de Paulette.

11 eût pu, comme tant d"aulres, aller à l'église pour la voir, mais fidèle à ses convictions antireligieuses autant que Paulette à ses croyances, il n'eut pas voulu mettre les pieds dans un temple.

« Quel dommage, se disait-il qu'une si jolie fille soit dévote. Est-ce

croyable ? En tout cas, je ne veux pas entrer en partage avec un Dieu,

la rivalité ne serait pas soutenable.

Cependant, de jour en jour, ses tirades contre la dévotion devenaient plus amères. L'image de Paulette le sollicitait; le désir de la voir, de lui parler devenait plus impérieux.

Il avait beau se dire qu'il était impossible qu'il s'éprit d'une femme à peine entrevue, il amiait déjà, quand un incident que je vais rapporter les rapprocha.

Depuis quelque temps, André s'absentait et passait des soirées chez ses amis.

, On était en octobre.

Une nuit, en rentrant chez lui, il fut surpris par une de ces pluies diluviennes dont Lyon a le privilège. Les rues, étroites et monteuses, devinrent de véritables torrents, il eut à traverser des ruisseaux, où l'eau lui montait parfois jusqu'à mi-jambe. Il n'était pas robuste, rentré chez lui, il ne put se réchauffer et tomba malade.

Les jambes perdues, incapable de se lever, il demeura vingt-quatre heures privé de secours. Une soif ardente le dévorait. Enfin il se décida à appeler sa voisine lorsqu'elle passerait près de sa porte pour aller à la messe.

Le moment venu, il cria donc de toutes ses forces :

— Mademoiselle Paulette! à moi!... Au secours!... Paulette l'entendit.

Elle entra sans hésitation, sinon sans émotion. André la pria d'aller lui chercher un médecin et de lui donner à boire.

— Volontiers, monsieur, lui dit-elïe, je n'ai que de l'eau et du sucre, je vais vous l'apporter, puis j'irai chez le docteur.

Elle ne rougit point de pudeur, mais pâUt d'émotion en approchant son verre des lèvres du malade.

Bientôt après, elle fut chercher un médecin. Celui-ci la suivait; arrivé à la porte d'André.

— C'est ici, demanda-t-il?

— Oui, monsieur.

Et, comme elle allait s'éloigner, au moment oîi elle ouvrait la porte :

— Mais entrez, entrez donc! fit-il d'un ton impératif. La jeune fille, troublée, lui obéit.

LES QUATRE SERGENTS DE L\ ROCHEf.I.R

lis.-»

Elle était cucoro à ,^<,„oux lorsque le ..aiaao rouvrit los yuT. Liv. ICI .- PATAni. rrùro». éUltouf

— Eh bien ! qu'avez-vous donc? demanda-t-il.

— Avant-hier, monsieur, répondit le malade, j'ai été surpris par la pluie, mouillé jusqu'aux os et depuis...

— Qu'avez-vous fait?

— Rien.

— Pas même de feu?

— Je ne pouvais me lever.

Alors, le médecin se tournant vers Paulette :

— Ah ça, ma chère enfant, à quoi pensez-vous donc?

— Mais, docteur, mademoiselle...

— Vous n'êtes pas sa femme?...

— Non, monsieur, répondit Paulette.

— Tant pis pour lui, répliqua le médecin, en admirant la beauté de l'ouvrière.

— Mademoiselle, reprit André, est ma voisine, M"' Paulette... Ce matin, comme elle se rendait à la messe, je l'appelai et la priai de vous chercher.

— Très bien. En ce cas, mademoiselle, si vous êtes aussi bonne que vous êtes belle et aussi charitable que pieuse, vous aurez soin de votre voisin pendant quelques jours. Faites-iui du feu et portez au pharmacien l'ordonnance que je vais écrire.

Paulette n'hésita point entre les convenances mondaines et le devoir.

Elle se mit de suite à sa tâche de garde-malade.

André, l'âme joyeuse malgré ses douleurs, la suivait des yeux allant et venant par sa chambre et la contemplait travaillant près de sa fenêtre. Il eut voulu lui exprimer sa gratitude, mais elle glaça toute expansion par cette phrase de dévote :

— Ne me remerciez pas, monsieur; le peu que je fais est pour mon salut.

Comme une garde-malade eut pu dire : « Il n'y a pas de quoi, je suis payée pour vous soigner. » Et comme a dit le poète : « Qui donne au pauvre, prête à Dieu. «

Tout cela était trop subtil pour elle, mais elle comprit qu'elle avait chagriné André.

— Ne vous tourmentez pas, lui dit-elle, quand vous serez guéri, il sera temps de me remercier si vous le voulez.

Cependant, il songea à lui épargner des embarras et des dégoûts qui se payent et la pria de lui chercher une vieille femme, qu'elle connaissait comme lui, qui fit le plus gros de l'ouvrage.

— Je vous prierai seulement, ajouta-t-il, comme la mère Robert a besoin chez ellje de bonne heure, de venir le soir me donner un verre de tisane.

Paulette raconta à la vieille les événements de la matinée, de façon que sa présence chez André fut expliquée et justifiée, même par les commères du quartier. Elle demeura chez elle une partie de la journée et le soir reprit près du malade son poste du matin.

Avec la nuit, la fièvre apaisée se ralluma.

Frissonnant et muet, André paraissait insoucieux de sa chère voisine. Celle-ci, ignorante, peureuse, encore mal familiarisée avec l'endroit où elle se trouvait, tressaillait aux plaintes du malade. Plusieurs fois celui-ci soupira : « A boire, je vous prie ! » Et cette voix plaintive, ces mains blêmes, maigries et tremblantes qui choquaient les bords du verre contre ses dents, l'impressionnaient péniblement.

La tête penchée, elle essayait de s'absorber dans son travail, quand tout à coup André, avec les intonations inégales et bizarres du délire, lança un flux de paroles incohérentes.

Saisie de peur, puis de tristesse, elle regarda le malade d'un regard mouillé, en murmurant : pauvre garçon 1

Enfin, le délire s'apaisa; le sommeil vint.

Elle entendit la respiration égale et légère du malade; elle s'approcha de son lit. Le visage de ce jeune homme abattu par la souffrance avait le charme de la langueur. Elle demeura quelque temps debout à le regarder dormir et sa respiration se mesurait sur la sienne.

Quand elle se fut retirée, elle se mit à genoux et récita, comme chaque soir, un Pater et un Ave, auxquels elle ajouta une prière, oîi pour la première fois elle mêla le nom d'André aux [laroles qu'elle adressait à Dieu.

Elle était encore à genoux lorsque le malade rouvrit les yeux. Il dut l'admirer ainsi. Cette grande ligne ondulée des épaules aux pieds devait avoir chez elle tant de grâce. De quel éclat son cou de neige incliné et le lourd trésor de ses cheveux d'or devaient briller sous la lumière de la lampe. Et quand elle se relevait, vous figurez-vous la

iiS8 LES QUATRE SERGENTS DE LA. ROCHELLE

grâce de ces mouvements chastes, abaissant les plis de la robe et la sérénité douce empreinte sur son front?

— Vous vous retirez? demanda André.

— II est tard.

— Je vous ai vue à genoux. Vous avez prié pour moi ?

— Oui.

Elle rougit.

— Voulez-vous boire un peu?

Elle lui donna à boire et tandis qu'il se tenait sur son séant, arrangea son oreiller. Ses paupières étaient gonflées de sommeil, cependant elle ne se retira qu'à la prière d'André.

Chaque matin, à huit heures, elle vint s'informer de la santé d'André et le soir elle prenait sa lampe de brodeuse et travaillait près du malade jusqu'à neuf heures.

La santé d'André se rétablit, sans qu'il osât en rien dire. Il redoutait le jour où il devrait rester levé toute la journée.

Elle ne le craignait pas moins.

S'il lui disait :

— Ce soir, je crois avoir un peu de fièvre^ Elle répondait avec une joie secrète :

— Oh ! vous n'êtes pas tout à fait guéri I Puis ils causaient; l'intimité se faisait. Un soir, Paulette trouva André debout.

Elle en parut plus embarrassée que joyeuse. Elle ne savait si elle devait poser sa lampe et s'asseoir.

André remarqua son hésitation.

— J'espère, Paulette, dit-il, que vous ne venez pas me dire adieu.

— Cependant, vous n'avez plus besoin de mes soins.

— Et ne craignez-vous point de me chagriner?

Elle ne fit point la coquette et ne répliqua point : « Oh ! vous m'oublierez bien vite ! »

Elle garda le silence et baissa les yeux d'un air effrayé.

— Avant de nous séparer, reprit André, causons encore une fois ensemble. Voici la chaise, reprenez-la pour une heure encore et causons.

Paulette s'assit d'an air contraint.

Quel temps! fit André. Une véritable tempête. Quand le vent gronde ainsi ot que vous êtes seule, ne vous attriste-t-il point?

— Oui, on songe aux pauvres gens. La misère est si grande cet hiver.

■ — Il en est de plus pauvres que nous, mais les uns ont une famille, les autres des amis, ils ne sont pas seuls.

— Vous n'avez pas d'amis?

— Des camarades. Et vous, Paulette ?

— J'ai un ami.

— Qui donc? fit André, dont le cœur se prit à baUrc.

— J'ai l'abbé François, mon directeur.

— Jeune?

Paulette rougit.

— Un directeur, répondit-elle avec une solennelle naïveté, n'a point d'âge pour sa pénitente. L'abbé François m'a toujours aidée de ses conseils et, grâce à lui, je ne manque jamais de travail. C'est lui qui m'autorisa à vous soigner.

— Vous lui racontez donc toutes vos actions? ■ — Sans doute.

— Mais n'est-il pas des prêtres qui abusent des secrets de leurs pénitentes?

— Oh! non, André, il n'en est pas.

— Et vous ne vous connaissez point d'autre ami, Paulette?

— Mais... non, répondit-elle avec embarras.

— Personne? insista-t-il.

Elle baissa les yeux.

— Ainsi, vous doutez que je sois votre ami? Vous avez donc de mon cœur une opinion bien mauvaise? Vous croyez que je puis oublier celle qui m'a sauvé la vie! qui, pendant deux semaines me prodigua les soins d'une sœur? Ah! je vivrais cent ans sans perdre le souvenir de cette première soirée, oîi après une crise douloureuse, rouvrant les yeux, je vous vis agenouillée à mon chevet, je crus révor, je voua admirais, Paulette, et depuis... je vous aime. Ah! Paulette ne voua éloignez pas !

La jeune fille, confuse, palpitante, s'élnil levée.

— Vous ai-je offensée ?

— Non, André, mais je ne puis en eiilendre dav^intac^.

— Vous vous retirez ?

— Il le faut.

— Allons, je vois qu'il vous en coûte peu de rompre avec moi. Il est vrai que je n'ai rien fait, moi, pour être aimé de vous. J'étais malade, vous m'avez soigné et vous me quittez dès que je suis guéri î c'est naturel, mais vous savez pourtant que je vous aime, qu'un amour repoussé est une souffrance et que, d'une autre façon, je vais continuer à souffrir.

— Il le faut.

— Vous craignez sans doute pour votre réputation?

— Plus que cela.

- — Que craignez-vous donc?

— L'amour dont vous me parlez. Adieu donc, monsieur André, Et Paulette sortit d'un pas rapide. André respecta la volonté de

Paulette et ne fit rien pour la revoir.

Elle n'osait aimer de crainte d'avoir à révéler à l'abbé François l'état de son âme et de s'entendre condamner à changer de logement et à oublier André.

C'est en effet ce qui serait arrivé.

André, un ennemi du trône et de l'autel I...

Il valait mieux qu'elle priât Dieu de changer le cœur d'André et de le toucher de sa grâce.

« Bien qu'impie, se disait-elle, il n'est pas méchant; il est bon et charitable. II ne prie pas, mais il comprend toutes les grandeurs de l'œuvre divine, et quand j'ai prié pour lui. au lieu de me railler il m'a dit merci.

« Ah ! si les qualités des impies ne sont que des apparences brillantes, qu'avez-vous permis, ô mon Dieu! »

Ainsi pensait Paulette sans pécher.

Cependant, chez cette vierge de vingt ans, d'une santé forte, d'une sensibilité vive, les sentiments devaient bientôt se transformer en passion; de même qu'André devait prendre une résolution virile.

Un matin, il l'attendit et lui demanda un « dernier » entretien. Elle tenait à la main sa jatte de lait, il l'en débarrassa doucement et l'attirant à l'entrée de sa chambre, la pria de s'asseoir; puis, s'agenouillant à ses pieds, il lui dit :

^- Chère Paulette, si vous aviez près de vous votre mère, je me

sercis adressé à elle, je lui aurais dit que je vous aimais de toute mon âme et je l'aurais suppliée de m'accorder votre main. Elle aurait compris que vous aurez besoin, dans la vie, de quelqu'un qui vous chérisse et vous protège ; elle se serait tournée vers vous et vous aurait demandé : « Paulette, l'aimerais-tu? »

— Eh bien! Paulette, vous êtes orpheline, maîtresse de vos actions?...

— Mon Dieu ! fit-elle avec une sorte d'anxiété.

— Que me répondrez-vous .''

— Je réfléchirai, dit-elle. Cher André, Dieu me conseillera. Espé'jns.

Page 1