LA CONSPIRATION
Ce fut quelques jours après cette scène qu'Hervieux vint trouver le canut pour le présenter au chef suprême, Paul Didier, et qu'il se lia avec ce dernier.
En le quittant, André avait la mort dans l'âme.
A la veille d'épouser Paulette, on lui mettait le fusil à la main et le poussait dans l'inconnu d'une mêlée sanglante.
Mais il ne pouvait plus reculer.
Fidèle à ses engagements, il faisait donc deux parts de son temps; l'une qu'il donnait à Paulette, l'autre qu'il consacrait à des affiliations.
Ni l'or, ni les promesses ne lui furent nécessaires. On ne désirait que des armes et un dénouement prochain.
La fièvre de la lutte, si contagieuse, envahit ses veines déjà brûlées par l'amour. Ses courses multiples, ses inquiétudes, sa faiblesse de convalescent mirent une fois encore sa vie en péril ; il tomba malade. Paulette reprit sa place à son chevet.
Un jour, le facteur troubla leur tête à tête et excita vivement la curiosité de Paulette, André ne put lui communiquer sa lettre; voici ce qu'elle couleuait :
Cher ami, « Si vous avez besoin, soit d'argent, soit d'objets nécessaires à notre travail, tout est en abondance dans ma ferme au bord de l'eau, et j'y serai du premier jour indiqué au dernier. »
Cette lettre était de Didier.
Un soir, vers dix heures, André s'était endormi, Paulette avait pris l'habitude de ne rentrer chez elle qu'après s'être assurée qu'il reposait; des pas lourds, inconnus, se firent entendre dans l'escalier; on frappa à la porte.
Paulette ne répondit point.
Le frappement se renouvela, mais doucement et en laissant entre chaque coup un intervalle qui ajoutait au mystère; puis on essaya de faire jouer la clef dans la serrure.
Effrayée, craignant d'être compromise, elle se réfugia dans le cabinet voisin de l'alcôve.
Deux hommes entrèrent.
L'un était Paul Didier, l'autre un personnage encore inconnu du lecteur.
André se réveilla. Ne voyant plus Paulette, il pensa qu'elle s'était retirée comme de coutume. Il tendit la main à Didier.
- — Vous êtes seul? demanda ce dernier.
— Comme vous voyez.
— Nous avons frappé deux fois.
— Je dormais.
Didier présenta son compagnon :
— M. Ghambourin, dit-il, ancien président du club des Jacobins de Chartres, ancien rédacteur du Patriote de Limoges. Monsieur arrive de Paris, il restera en ville pour agir avec vous.
— Enchanté de faire votre connaissance, citoyen Ghambourin, dit André en tendant sa main loyale à ce petit monsieur maigre, chafouin, qui peut-être était un agent de Fouché ou même de Decazes.
— Vous avez reçu une lettre? reprit Didier.
— Oui, je l'ai ici, sous mon oreiller.
— Eh bien?
• — Pour le moment je n'ai besoin de rien, mais si le jour delà révolution est prochain.
11 passa pris ilcllc, clic be lova.
L)v. lôo. — Fataeo (Tfret, tditears.
— 11 esi prochain.
— Alors il faudra des armes pour mes amis. Des sabres courts, si vous en avez, des pistolets de cavalerie et des cartouches, des balles.
— Nous vous en ferons tenir dès demain,
— Quoi! si tôt.
■ — Plaisantez-vous, André; de la décision à l'action il ne faut pas qu'il s'écoule plus de vingt-quatre heures, un secret s'évente trop facilement.
— Mais je suis souffrant.
— Qu'avez-vous ?
— Je me remets à peine d'une courbature.
— Un autre se chargera de la réception et de la dislribution de9 armes.
— D'ici demain, j'irai mieux.
— Tâchez d'être debout. Demain, à la brune^ je vous attendrai à ma maison du bord de l'eau; nous pi'endrons date.
— C'est entendu.
Didier avait loué, non loin de l'auberge du Cheval Rouge, au bord du Rhône, une maison en totalité. Il dit qu'il comptait absolument sur Lyon .
— Lyon, — dit Ghambourin, impatient de prendre la parole, -~ est une bonne ville mais le jésuitisme y tient ses Etats-généraux. C'est une jésuitière.
— Allez-vous nous faire un article du Patriote? interrompit Didier.
— Je tiens à exprimer mes opinions antireligieuses au citoyen André.
— Allons, faites, citoyen.
— .)e prétentls que le parti prêtre est un guêpier avec lequel on n'en finira qu'avec la torche.
Didier haussa les épaules.
— On a ébranlé les croyances avant 89 poursuivit Ghambourin ; plus tard, on a vigoureusement combattu le clergé; aujourd'hui il faut l'extirper, c'est une plante vivace et dont une seule racine suffira à repeupler le monde. Cette œuvre est la base essentielle de toute révolution...
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE HOâ
— Vous allez trop loin, fit observer Didier.
— Si l'on croit devoir ménager les classes ignorantes, qu'on leur accorde des temples, mais des temples à l'Etre suprême par exemple, mais qu'avant six mois il n'existe plus une cathédrale, un évêché ou un monastère. L'expérience est faite, le clergé, rétabli et comblé par Bonaparte, l'a trahi et traîné dans la boue, il en ferait autant de nous si nous le ménagions. Toute religion, et la catholique plus que toute autre le démontre actuellement, est incompatible avec la liberté.
— Le clergé m'occupe peu, répondit Didier avec dédain ; il se soumettra toujours à qui le payera et lui montrera sa force. Il cons- /ùrera ; mais il aura affaire à des conspirateurs.
— Ainsi vous lui accorderez le temps de conspirer?
— Laissons cela, je vous prie : Suis-je plus dévot que vous?
— C'est une question politique.
— Emparons-nous d'abord du pouvoir. Si le peuple écharpe en passant le clergé, ce sera une leçon pour celui-ci. Débarrassons-le d'abord des soldats et dos gendarmes.
— Encore vos préférences, seraient-elles pour le protestantisme?
— Pour le mahométisme si l'on veut, Chambourin, si nous réussissons, je vous promets le ministère des cultes.
— Une sinécure? volontiers.
Après avoir échangé quelques mots d'ordre et s'être communiqué des nouvelles des environs, Didier et Chambourin prirent congé d'André, et celui-ci ne tarda pas à retomber dans le profond sommeil dont il avait besoin.
Alors seulement Paulette rentra dans la chambre.
Elle avait tout entendu.
Les menaces proférées contre la religion et les prêtres l'avaient frappée d'étonnement d'abord, puis d'épouvante, de stupeur.
Elle eut entendu proposer d'incendier la ville qu'elle n'eut pas été plus bouleversée.
Elle avait surpris les complices de l'enfer.
Un jour l'abbé François disait en chaire:
« Dieu fait souvent servir à ses desseins la faiblesse et l'innoornco. A l'orgueil et à la puissance des ennemis de son peuple, il oppose une femme, une vierge, un enfant! »
Paulette se rappela ces paroles.
Elle considéra sa présence dans le cabinet comme un fait providentiel. Dieu l'employait à ses desseins.
Pâle et tremblante encore, mais ranimée par le feu du zèle, elle se glissa jusqu'au chevet d'André.
André dormait.
Avait-elle été le jouet d'une illusion?
Le ciel laissait-il descendre un sommeil paisible sur ce front rempli de projets criminels?
La conversation des trois hommes se répétait mot pour mot dans sa mémoire.
— Non, non! murmura-t-elle, cela ne se fera pas. C'est impie! C'est inhumain ! Je sauverai l'autel et je le sauverai, lui.
Et après avoir enveloppé d'un regard d'amour André endormi, elle ?,e retira.
Un peu plus tard, elle se rendit à l'église. La porte venait à peine d'en être ouverte. Il faisait un froid très vif. Elle était seule. Elle se plaça près de la sacristie. Elle était fatiguée et transie, elle n'avait plus la force de prier et ne pensait plus à rien lorsque le pas bien connu du prêtre la tira de son engourdissement.
Il passa près d'elle, elle se leva.
11 fut frappé de la pâleur de sa pénitente et du tremblement nerveux qui hachait ses paroles.
— Qu'avez-vous ? lui demanda-t-il. Vous est-il arrivé malheur, mon enfant?
— Non, mon père, il ne m'est rien arrivé personnellement du moins, mais...
— Vous avez quelque chose à me dire?
— Oui.
— Parlez, j'ai encore cinq minutes à moi.
— Jo ne puis vous le dire qu'en confession.
— Vous m'alarmez. .le lis sur votre visage un grand chRgrin. Vous ne pouvez rien me dire qui me rassure?
— Rien qu'au tribunal de la pénitence.
— Soit, après ma messe, je suis à vous.
Malgré l'agitation profonde qu'elle éprouvait. Paulette écouta la messe avec recueillement, puis s'approcha du confessionnal.
L'abbé François ne la fit pas attendre, sa curiorité était vivement excitée.
Paulette alors, sous le sceau de la confession, raconta l'événement de la veille.
— Ma fille, lui dit le directeur de sa conscience, reconnaissez l'égarement dans lequel vous vous êtes plongée. Dans votre ignorance, vous avez secouru un serpent prêt à vous mordre et prêt à mordre notre mère la Sainte Eglise catholique, mais puisque Dieu, dans sa bonté infinie a permis que vous entendissez ce que vous venez de me révéler, ma fille, vous agirez selon la volonté de Dieu en prévenant les crimes complotés contre les fidèles.
— Que dois-je faire, mon père ?
— Rendez-vous près du commissaire de police, et...
— Mais, interrompit Paulette, ce serait envoyer à la mort celui dont j'ai autrefois sauvé la vie, celui que je me suis engagée à convertir et à épouser?
Le prêtre garda le silence; se recueillit. Il était maître du secret de Paulette, mais avait à craindre d'éveiller chez elle une passion dont elle-même ne paraissait pas soupçonner la violence. 11 importait de la rassurer sur le sort d'André, afin qu'elle n'avertit point ce dernier du sort qui le menaçait.
Il importait de laisser à cette jeune fille sa foi dan» le secret de la confession.
— C'est bien, ma fille, je vais vous donner l'absolution; priez. Au sortir du confessionnal, l'abbé François rejoignit sa pénitente,
qui s'éloignait à pas lents, non moins en peine qu'à son entrée à l'église.
— Mon enfant, lui dit-il, j'ai lu dans votre cœur. Je sais que votre affection pour ce jeune homme égaré eut son origine dans un sentiment charitable. Co sentiment, je m'en souviens, je l'ai encouragé. Vous m'aviez intéressé à la misère de ce jeune homme que je supposais être un chrétien ; je me suis trompé comme vous; vous voulez le sauver?
— Oui, dit Paulette.
— Moi aussi, je le désire.
Paulette palpita de joie.
— Je ferai pour cela tout ce qu'un chrétien peut faire. Ce n'est pas
seulement à l'échafaud qu'il faut arracher ce malheureux, mais à l'enfer. Demain, je dirai la messe à son intention. Espérons que Dieu le touchera. On a vu des conversions subites. Demain dans la journée, je resterai chez moi. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez. Adieu, ma fille, allez en paix.
L'abbé François se tourna vers le grand autel, salua d'une génuflexion et s'éloigna.
Paulette rentra chez elle, le cœur navré.
André était sorti.
Elle passa la journée à demander au ciei la solution de ce problème : Sauver l'Église sans compromettre André. Déjà le jour baissait lorsqu'enfin elle crut l'avoir trouvé ; elle courut au presbytère.
— Quoi de nouveau, mon enfant? lui demanda l'abbé.
Dieu a eu pitié de nous, répondit Paulette, et m'a envoyé une bonne pensée.
— Ah ! voyons,
— Mon père, vous pourriez dire ce que vous savez en ne cachant que deux noms, celui d'André et le mien.
— Eh! ma fille, répondit l'abbé qui revenait de l'évêché, ce que vous me conseillez est déjà fait.
— Vous n'avez pas nommé André?
— Non.
— Vous n'avez pas dit que vous teniez ce secret de moi?
— Non plus. Oh! tant mieux; car vous concevez, en parlant de moi vous auriez attiré les soupçons sur lui.
— Sans doute, dit l'abbé.
— C'est que, reprit-elle, si j'étais cause de sa perte, je le sens, j'en mourrais. Enfin, il est sauvé, n'est-ce pas?
— Désormais il est en sûreté; allez en paix. Paulette partit le cœur gonflé de joie. Cependant que faisait André ?
Il s'était rendu à la maison du bord de l'eau. Il y retrouva Chambourin.
— J'ai, dit celui-ci, du nouveau à vous apprendre, c'est qu'il n'y aura plus de réunion et que la prise d'armes est fi.xée à- demain, 21 janvier, anniversaire de l'exécution de Louis Capet. On doit dire une «oesse et vous savez combien cette manifestation est exécrée.
— Oh! certes.
Demain, au premier coup de cloche, à neuf heures, on prendra les armes.
L'auberge du Cheval Rouge avait été achetée. Les caves étaient remplies de munitions. De là, pendant la nuit, armes et munitions furent distribuées à d'autres dépôts choisis et préparés dans différents quartiers.
Vers quatre heures du soir, André rentra chez lui; en même temps, Paulette quittait l'ftbbé François. Elle courait transportée de joie. Elle s'élança dans l'escalier avec une telle rapidité qu'elle faillit renverser une femme qui se trouvait en bas et dont elle-n'entendit point les : — Pssitt! Pssitt! mademoiselle.
Elle fut tout droit chez André, ouvrit la porte sans frapper. Celuici, stupéfait de ce sans-façon extraordinaire, pressentit un événement.
— Qu'avez-vous donc, chère Paulelie? s'écria-t-il.
— Ne m'interrogez pas encore, André, fit-elle en portant la main à son cœur, bientôt je vous dirai ce qui m'arrive.
Puis, l'enveloppant d'un regard radieux.
— Oh! je suis bien heureuse, soiipira-t-elle.
— Vous êtes heureuse, faites-moi donc part de votre bonheur ? Paulette le regardait dans une extase silencieuse.
André lui prit la main, la porta à ses lèvres.
— Eh bien ! parierez-vous, égoïste qui gardez une bonne nouvelle?
— Plus tard, vous saurez tout.
— Pourquoi plus tard?
— Ah! voilà!... M'aimez-vous bien?
— Si je vous aime !
Il s'assit sur le carreau à ses côtés.
— Vous êtes donc guéri tout à fait? reprit-elle en tortillant une boucle de ses cheveux.
— Je l'espère.
— Comment, vous l'espérez seulement?
— Je suis d'une santé si délicnli' .. puis, est-on jflm.ii-; sûr do sa santé et même de sa vie '
— Votre vie, André, s'écria la jeune tille avec chai.. ur, a retto
heure, entendez-moi bien, n'est pas menacée. Votre vie était compromise ; elle est à l'abri de tout danger. — Oui. cher André ; plus de soucis désormais, plus rien qui nous sépare ; vous vi\Tez et nous serons heureux !
Comme elle disait ces mots, la porte s'ouvrit brusquement, André fut debout aussitôt.
C'était la femme que Paulette avait heurtée au bas de l'escalier. Son visage exprimait une frayeur extrême.
— Vous êtes André, l'ami du brigadier Hervieux ? demanda-telle.
— . Oui.
-~ J'ai un mot à vous dire.
— Parlez.
— Pas ici.
André la suivit sur le palier.
— Vous ne savez rien? lui demanda-t-ellc.
— Non; qu'y a-t-il?
La femme lui dit à l'oreille :
— La conspiration est vendue.
Il tressaillit; elle lui mit la main sur le bras.
— Écoutez !... je suis femme d'un gendarme affilié parle brigadier Hervieux; mon mari a vu la liste de ceux que l'on doit arrêter; votre nom s'y trouve. V^ous n'avez pas une minute à perdre si vous voulez fuir. Adieu. Pensez que vous ne m'avez jamais vue.
Elle s'éloigna en courant.
Lorsqu'André rentra, Paulette vit la consternation peinte sur son visage.
— Qu'avez-vous? s'écria-t-elle.
— Paulette, du courage, je suis obligé de m"ab;enter pour quelques jours.
— Ah! ah! Vous en jugez ainsi, mon ami. mais souffrez que'jc m'oppose à ce que vous sortiez.
— Sur mon honneur, je vous jure que je dois sortir sans retard.
— Je vous répète, Aïidré, que vous ne sortirez pas. André la regarda étonné.
— 11 faut donc tout vous dire?... Eh bien! sachez qu'un grand danger me menace ici et que j'ai à peine le temps de fuir.
Les gendarmes lai mirent les menottes.
Liv. 151. — KiriKu Irèrcs, éditcars.
Tout en parlant, il ouvrit un coffret, prit à la hâte sa bourse, ses papiers, puis rencontrant divers objets compromettants.
— Paulette, reprit-il, un dernier service, je crains de laisser cela ici pendant mon absence, emportez-le chez vous.
Mais Faulette, lui posant la main sur l'épaule :
— Restez; vous n'avez rien à craindre, mon ami.
— Mais je vous dis que ma vie est en péril si je reste ici un quart d'heure.
— Et moi, reprit la jeune fille avec exaltation, je prends le ciel a témoin que le danger qui vous menaçait est dissipé !
— Mais, fit André surpris, comment pouyez-vous parler ainsi? Connaissez-vous ce danger ?
— Oui.
11 pâlit.
— Quel est-il?
— Vous conspirez.
— Comment le savez-vous?
— Hier soir, j'étais entrée pourvoir si vous reposiez, vous dormiez; j'allais me retirer, on frappa à la porte; j'eus peur et je me cachai dans ce cabinet.
— Et là, vous avez tout entendu?
Oui, et je résolus de vous sauver et de sauver le royaume des entreprises criminelles de ces hommes. Je me rendis à l'église et, sous le sceau de la confession, je racontai tout à mon directeur et je lui demandai conseil.
— Après?...
— 11 me conseilla d'aller chez le commissaire de police.
— Vous y êtes allée?
— Non, je lui répondis que je vous aimais et que je voulais vous sauver. Il me conseilla de rompre avec vous, mais cependant me donna l'absolution. Comme je m'éloignais, il me rejoignit :
— Vous voulez sauver ce jeune homme, me dit-il, moi aussi je le désire, demain matin je dirai la messe à son intention. Si vous désirea me parler, je resterai chez moi toute la journée.
— C'est tout?
— Non : je me rendis chez lui et l'abbé François me dit : «< Ma fille, je viens de l'évêché, le trône et l'autel seront préservés des atta-
ques des impies, ne craignez rien pour André, je n'ai prononcé ni son nom ni le vôtre. Ainsi, allez en paix.
— André paraissait atterré par ces révélations.
— Comment vous peindre la joie que je ressentis, reprit Paulette. Oh ! je savais bien que vous alliez m'en vouloir d'avoir fait arrêter ceux qui voulaient vous perdre, je voyais d'avance le visage sombre que vous avez en ce mçment, mais je vous aime plus que vos amis, moi. Il veulent vous faire tuer, vous, mon André, mon promis, mon époux... mais vous êtes mon bien et je vous défendrai.
— Et pour me sauver, vous les avez dénoncés, fit André d'une voix tremblante d'indignation.
— André! s'écria la jeune fille effrayée, ne parlez pas ainsi, ne soyez pas ainsi, je vous aime I
— Vous m'aimez?
— Je veux vous soustraire à la mort.
— Et à l'infamie?...
Après un silence :
— .Mais ni à la mort, ni à l'infamie. Ecoutez, malheureuse! écoute insensée ! mon nom est porté sur la liste des hommes que l'on doit arrêter ce soir. La femme qui vient de venir est la femme d'un gendarme... ne la dénonce pas!...
— André! se récria Paulette à cet outrage.
— Et cette femme m'a dit qu'elle avait lu mon nom sur la liste, et que je n'avais pas un instant à perdre si je voulais fuir...
— Que dites-vous?... Mais c'est impossible!
— ^ Pourquoi?... Le prêtre s'est joué de votre crédulité.
— Oh! ce serait infâme!... Il aurait trahi le secret de la confession et il m'aurait menti?... Mon Dieu!
Une telle révélation la bouleversait plus que tout ce qu'avait dit Chambourin.
— -Mais s'il en est ainsi, fuyez! s'écria-l-elle.
— iMaintenant?
— Fuyez, je vous en supplie.
— Et pourquoi (uir?
— Pour...
— Interdite, elle s'interrompit; elle tomba aux pieds d'André, uplorée, hors d'elle-même.
1204 LES QUAflîÈ SERGENTS DE LA ROCHELLE
— Oh ! je vous en supplie, fuyez !... Ayez pitié de vous, ayez pitié de moi!
— Non, je reste, dehors est l'infamie. Il faut que mon sang se mêle à celui de mes frères.
— Mais si vous mourez, André, je mourrai.
— Eh bien ! vous mourrez.
— Ah I si ma mort pouvait vous sauver.
— Tu ne sais pas comme je t'aime?... Pardonne-moi !
— Je te pardonne.
— Viens donc, fuyons ensemble, je te cacherai dans ma chambre.
— Malheureuse! fit André attendri.
— Ou bien plutôt, dans le bâtiment en face, de l'autre côté de la cour, il y a un magasin qui communique à une ruelle toute noire; je sais oîi le propriétaire cache la clef. La nuit est venue, on ne nous verra pas traverser la cour. Viens...
André se leva par un mouvement instinctif, puis retomba sur sa chaise.
— Non, je reste !
— Oh ! que je suis malheureuse, exclama Paulette, en se tordant les mains. Pourtant tu l'as dit : nous n'avons pas une minute à perdre.
— Je l'ai dit et c'est vrai.
— Eh bien?
Il étendit le bras vers la cour :
— Entends-tu ce bruit?
Elle prêta l'oreille une seconde, puis s'élança à la croisée. Dans l'ombre, elle aperçut des gendarmes. Elle se recula terrifiée.
— Ce sont eux, murmura-t-elle.
André demeurait impassible.
Bientôt le bruit de pas incertains et pesants à travers l'escalier, monta jusqu'à eux.
— Viens dans ma chambre, insista Paulette, je te cacherai, je te défendrai.
Les pas retentirent sur le palier.
— Paulette, dit André, embrasse-moi pour la dernière fois. La porte n'était pas fermée.
On ne frappa point.
— C'est ici, dit quelqu'un, ouvrez.
Et l'on entra.
— Vous êtes le sieur André, ouvrier tisseur? demanda le commissaire de police.
— Oui, monsieur.
— Je suis porteur d'un mandat d'arrêt lancé contre vous par M. le Procureur du Roi et je viens procéder à son exécution
— Puis-je en savoir les motifs?
— On vous en parlera.
Puis se tournant vers les gendarmes :
— Faites votre devoir.
Les gendarmes entourèrent André et lui mirent les menottes. A cette vue, Paulette poussa un cri de douleur et tomba sans connaissance.
— Tiens ! fit le commissaire, quelle est cette personne?
— M'" Paulette, ma voisine.
— Eh bien ! indiquez-nous son logement, on va la transporter chez elle.
Quelques minutes plus tard André était dirigé vers la maison d'arrêt.
LA FIN DE l'ÉCHAUFFOURÉE DE LYON
On fit de nombreuses arrestations.
Didier était sur le point d'ajourner la prise d'armes quand il fut averti ; il prit la fuite.
Que devinrent les deu.\ amants?
En revenant à elle, Paulette tomba dans un profond désespoir.
Plusieurs fois, son regard rencontra un Christ suspendu près de son lit.
<; Toi aussi, Jésus, tuas été trahi, » murmura-t-elle. .Mais elle ne pria pas. Un sentiment de révolte contre le ciel l'agitait sourdement. Sa foi avait été absolue et candide, la trahison et les lâches men-
songes du prêtre lui portaient un coup terrible. Puis, reportant sa pensée sur André : — Je l'ai tué, se disait-elle.
Abandonnée dans sa chambre, sans secours et sans feu, elle fut bientôt en proie à la fièvre et au délire. Que devint-elle?
Deux ou trois jours plus tard, les voisines, étonnées de ne plus la voir, frappèrent à sa porte mais sans obtenir de réponse.
La clef était sur la serrure, elles ouvrirent et reculèrent effrayées.
Au travers de l'entrée gisait le cadavre de Paulette.
André, déjà malade, traité avec la dernière rigueur, ne lui survécu que quelques mois.
L'affaire de Lyon fut ainsi étouffée dans l'œuf, et l'on doit s'en féliciter, le sang généreux qu'elle eût coûté n'eût coulé qu'au profit des royalistes.
L'échec était assez grave pour compromettre le complot général.
Ces tentatives ne se renouvellent pas à de courts intervalles et, même après un succès à Grenoble, Didier n'eût pu compter sur Lyon.
Mais il paraît qu'il en est des desseins d'une conspiration comme d'un engrenage, et que l'auteur pris dans les dents de la machine qu'il a inventée, ne s'appartient plus. Il s'entête et croit faire preuve d'énergie. Jamais il n'aura le vrai courage de dire en pareille circonstance : « Arrêtons-nous; je me suis trompé. »
A Grenoble, nul ne se doutait de ce qui se passait à Lyon.
Les journaux avaient bien parlé d'un complot ourdi dans le cheflieu du Rhône, mais cela leur arrivait si souvent, qu'on n'y avait pas pas fait grande attention.
On se disait : « C'est la police; elle veut un complot, elle l'aura. »
D'ailleurs, d'une façon latente ou déclarée, toute la France conspirait. Les fugitifs, à l'étranger, ne se résignaient pas à l'exil. Le général Drouet d'Eslon, réfugié à Lausanne, était venu aux environs de Grenoble pour voir Didier; ne l'ayant pas trouvé, il était reparti.
Drouet d'Eslon, au fond, était bonapartiste, mais reconnaissait l'impossibilité de rétablir le trône impérial et acceptait, à défaut de mieux, la combinaison orléaniste.
Le premier point pour lui, comme pour tant d'autres, était d'être délivré des Bourbons.
Ainsi se ratifiait, grâce à Louis XVIII, la déchéance de Louis XVI.
Depuis le grand roi, la dynastie n'était pas heureuse.
Drouet n'était pas assez novice pour s'engager à fond. Il connaissait Didier — un politicien — et son sinistre patron Fouché. Ces instruments de la Providence lui semblaient équivoques et douteux. Il ne voulait point, comme le lui proposait Didier, se mettre à la tête de l'insurrection avant qu'elle fut éclatée et eut fait ses preuves. Il n'eût consenti à se déclarer pour elle et à prendre sa direction, qu'autant qu'elle eût montré, par un succès, des forces respectables. Tandis que Didier, après avoir été un modèle de prudence, devenait un casse-cou.
Après une réunion où l'on avait acclamé Napoléon II, M. Milliet, de Goncelin, ayant pris Didier à part, lui dit :
— « Tout cela est fort bien sans doute, et peut sufflre à ces braves officiers et à ces soldats que nous enrôlons, mais enfin l'empereur est à Sainte-Hélène et son fils en Autriche; franchement, pour qui travaillons-nous? »
— Soyez sans inquiétude, répondit Didier, c'est à coup sûr pour quelqu'un de notre époque et qui connaît nos besoins. L'essentiel est de réussir ; or, il faudrait renoncer à soulever un seul homme si nous ne parlions pas de Napoléon.
Le lieutenant Joly fut chargé de faire imprimer à Grenoble cette proclamation ainsi qu'un faux extrait du Journal de Vienne, du 1" janvier 1816, composé par Didier et qui commençait ainsi :
« L'empire d'Autriche, trop longtemps comprimé dans les vœux les plus chers au cœur de son auguste monarque, déclare solennellement à l'Europe qu'il veut rendre Napoléon II aux sollicitations de la ^rancè. Ce peuple, digne par sa bravoure d'une destinée plus brillante, gémit sous le poids des vengeances et des réactions. La famille dégénérée des Bourbons devient, par son esprit de haine implacable, indigne de le gouverner. »
Les deux pièces furent présentées à la veuve Peyronnard, imprimeur, qui demanda niille francs pour l'impression. Didier n'avait plus cette somme disponible et elle dépassait les ressources de la caisse des cotisations imposées aux moins pauvres et destinées à des achats d'armes et de munitions.
On se contenta de faire de ces documents des copies manuscrites qui furent aussitôt répandues.
Vers la fin d'avril, toutes les mesures étaient prises pour s'emparer de Grenoble. Les conjurés de la ville étaient prêts à tendre la main à ceux de la campagne. Le commandant Riollet et ses amis avaient ménagé des intelligences parmi les officiers et les soldats de l'ancienne armée entrés dans les corps composant la garnison, tandis que les chefs avaient travaillé les campagnes des environs.
L'officier de gendarmerie Joannini, avec un zèle infatigable et un absolu dévouement, servait d'intermédiaire.
Enfin Didier, au moment d'entrer en campagne, reçut de deux émissaires envoyés à Paris, deux cent mille francs en or qu'il distribua avec une générosité digne d'une meilleure cause.
Avant d'entrer dans les détails de l'insurrection, il est nécessaire que je dise un mot de la ville qui devait lui servir de champ de bataille.
Grenoble est divisée par l'Isère. Sur la rive droite, route de Lyon, s'élève une montagne appelée la Bastille."^
La rive gauche a trois portes, Bonne, Graille et Trois-CIoîtres, dont les voies se réunissent au carrefour de la Croix-Rouge, oia l'on prend la route de Gap pour aller à Lamure, Vizille, Eybens, oîi se rencontrent également les chemins de Grésivaudan.
On convint que les conjurés de la rive droite, ceux de Quaix, commandés par le colonel Brun, se porteraient d'abord sur la Bastille à l'entrée de la nuit. Qu'ils y allumeraient des feux qui seraient répétés de l'autre côté de la ville, à Eybens, à une lieue de Grenoble.
A ce signal, les gens de Vizille et Lamure se rendraient à la même heure au bois d'Echerolles, près d'Eybens ; ceux du Grésivaudan et de rOisans et les douaniers de Pontcharra, partis dès le matin et arrêtés à peu de distance de la ville, se remettraient en marche pour la Croix" Rouge et se porteraient en colonne serrée sur la porte de Bonne, que des conjurés de l'intérieur tiendraient ouverte.
Ce soin était confié au commandant Riollet, qui, au signal parti de la Bastille, devait arrêter le général Donadieu à son domicile. Ce coup fait, Riollet devait, avec le gros de ses amis, se rendre à la porte de Bonne et, à l'aide du mot d'ordre que lui aurait livré les sous-officiers affidés, pénétrer dans le poste et tendre la main aux conjurés du dehors.
prend lo fusil d'un soldut ot fait feu.
Llv. lu'.'. — If&TAitL. li-uroi. dJltaur*.
Après avoir fait arrêter à son domicile le général Donnadieu, Riollet devait, suivi de ses partisans dont les rangs étaient censés se grossir pendant le trajet, s'emparer du poste de la rue de Bonne et ouvrir aux insurgés du dehors. La tâche qu'il avait acceptée était d'une importance capitale et nous en voyons mieux le but que les moyens. Il nous semble cependant qu'une trop large part y est laissée au hasard. Le général serait-il chez lui à l'heure fixée? N'opposerait-il pas une vigoureuse résistance?
On avait bien tâté la garnison, mais on ne s'en était pas assuré. Suffisait-il d'avoir affilié quelques sous-officiers? On comptait sur la nuit pour ajouter au courage des soldats mécontents et le lendemain — jour de marché, — profitant de l'affluence des campagnards, — Didier devait proclamer l'avènement de Napoléon II — trente-six heures plus tard, il devenait maître de Lyon, et quelques jours après de toute la France.
Le beau « pot-au-lait » ! En admettant même que Lyon se fut soulevé, ou était l'armée et le grand général qui auraient pu rejeter au delà des frontières les 150,000 hommes de troupes étrangères laissées par la coalition aux portes de Paris?
Le 3 mai, le commandant Riollet dit à Didier qu'il pouvait avancer en toute assurance et que le jour suivant, à minuit, il lui ouvrirait la porte de Bonne.
Didier fixa, en conséquence, le moment de l'exécution au lendemain samedi, 4 mai, à onze heures du soir, et remit à Joannini, pour la faire passer de main en main, la circulaire suivante :
« Mon cher ami, malgré toutes les difficultés ordinaires dans de pareilles affaires, nous avons enfin terminé. On est d'actord sur tout, on ne s'occupe plus à présent que de la noce qui est fixée à dimanche. Nous vous invitons à nous faire le plaisir d'y venir. Nous comptons sur vous et vous devez être bien persuadé qu'en amenant vos amis, vous nous ferez d'autant plus de plaisir que vous serez plus nombreux.
« Comme la fête doit être, je vous l'avoue, sans façon, vous nous ferez plaisir si vous apportez quelques provisions. »
« Je ne peux pas concevoir, dit Peuchet, comment on a laissé ce complot parvenir à sa maturité, lorsque je vois les archives de la limple préfecture de police regorger de renseignements précis sur les conspirateurs, de dénonciations venues de cent endroits pour dévoiler
ce qui se tramait dans le Dauphiné. Je sais que les lumières vinrent de toute part au comte Decazes et que le ministre ferma constamment les yeux.
« Avant 1830, cette conduite me semblait inexplicable; depuis j'ai eu le mot de lénigme. M. Decazes aurait pu prévenir de longue main ce coup d'Etat et ménager le sang français qui coula. Il savait tout; ou s'il n'a rien su, il faut que, par une fatalité singulière, ce qui était à la connaissance de l'universalité de la police, se soit arrêté à la porte du ministre. »
Mais le général Donnadieu donna aussi l'exemple d'un singulier aveuglement, et le comte de Montlivaut, préfet du département, se montra tel ou'il était, une brute ahurie par le zèle.
Disons --en mot de ces personnages.
Donnadieu, soldat de la Révolution, était parvenu, en l'an X, au grade de colonel. Ayant conspiré contre le premier Consul, il fut envoyé en surveillance à Saint-Jean-de-Luz.
Rentré plus tard au service et nommé général de brigade, le 6 août 1811, il fut nommé au commandement d'Hyères, puis mis à la retraite pour insubordination.
Ce fut dans cette situation que le trouva la Restauration à laquelle il s'empressa d'offrir ses services.
Le comte de Montlivaut lui était encore inférieur.
Ancien chambellan, puis intendant général de l'impératrice Joséphine, Montlivaut était un de ces hommes qui avait le plus accablé Napoléon de sollicitations et de protestations de dévouement pendant les Cent Jours. Après Waterloo, il s'était tourné avec ardeur vers les Bourbons. Comme les autres, il exagérait son zèle.
« Le plus effrayant arbitraire présidait à tous ses actes : exils, destitutions, arrestations; garnisons militaires imposées aux communes suspectes et payées par leurs habitants; ordres pour emmener enchaînés deux à deux, de simples témoins dans un inocés et pour leur faire ainsi traverser toute une contrée durant le jour, en vue de l'exemple, il prenait, et au besoin inventait, les mesures les plus tyranniques. » Dans son emportement, dit un historien, on le vit enjoindre, par un arrêté, au maire, aux adjoints et aux conseillers municipaux d'un bourg considérable, qu'il avait fait occuper militairement, sous prétexte du mauvais esprit des habitants, de se rendre en corps à l'hôtel de la
préfecture, pour y demander la grâce de leurs concitoyens et se porter personnellement caution de leur bonne conduite et de leur entière soumission.
Il rivalisait de méchanceté bête avec M. de Bastard, commissaire général de police.
Celui-ci autorisait le maire, les adjoints et tous les membres d'un conseil municipal à faire arrête}' qui bon leur semblerait. »
Ces trois « phénomènes » : Donnadieu, de Montiivaut et de Bastard s'acharnaient à se contredire et se contrecarrer entre eux. Il suffisait que l'un affirmât une chose pour que l'autre la niât. Ils empiétaient également sur leurs pouvoirs particuliers. Ainsi, de Bastard prenait des mesures préfectorales et le préfet faisait de la police.
Dans un Mémoire au Roi sur les événements de Grenoble, par M. le comte de Montiivaut, on lit : « qu'il entretenait une correspondance de police très active avec tous les curés et autres vrais Français. » — Celte organisation des curés de chaque commune en une sorte d'agence de police correspondant avec les autorités supérieures, était d'ailleurs générale dans le royaume et dura autant que la Restauration.
Des rapports nombreux signalaient au préfet, depuis quelques semaines, une agitation sourde dans les campagnes du Dauphiné. Le préfet et le général, sans se communiquer leurs craintes, n'en avaient pas moins demandé une augmentation de garnison.
Grenoble n'avait guère que quatre ou cinq cents hommes de troupes : trois cents soldats de ligne, une compagnie d'infanterie dite départementale, une compagnie de gardes à cheval et des gendarmes.
Le ministère envoya cinquante dragons de la Seine et trois cent cinquante chasseurs d'Angoulème.
t'AVIS DU MAIRE DE THEYS
Le 2 mai an signala au préfet des symptômes d'effervp=opnce. — Des placards où on lisait Vive Napoléon III Vive la Liberté! Des cris séditieux. Le préfet fit faire des patrouilles.
Le 3, le prévôt Planta amena chez le préfet un conducteur des ponts et chaussées qui, dans un café, avait entendu dire par plusieurs personnes, entre autres deux ofOciers, que, dans deux jours éclaterait une insurrection, que plus de deux cents conjurés devaie^it se réunir au Jardin-de- Ville et s'emparer des autorités.
Le préfet fit aussitôt une enquête et on arrêta quatre bourgeois notables : propriétaire, avocat et avoués.
Le 4, au matin, on ordonna des patrouilles, des visites domiciliaires et des arrestations sans daigner en avertir le général Donnadieu.
Celui-ci, furieux, signifia au préfet d'avoir à s'abstenir de donner des ordres aux troupes, ou qu'il ferait arrêter les patrouilles par les soldats de ligne. De là violente discussion qui se prolongea jusqu'à deux heures après dîner. Un incident y mit fin. On remit au préfet ces lignes écrites à la hâte par le maire de Theys :
« N'êtes-vous donc pas instruits, à Grenoble, de ce qui doit se passer ce soir?... On doit faire des feux sur la Bastille, et toutes les communes marcheront sur la ville pour s'emparer des autorités et changer le gouvernement. »
— Toujours des on dit, fit Donnadieu, je ne vois rien de positif dans tous ces bruits.
.Mais, le soir, les renseignements devinrent plus nombreux et plus précis.
C'est une lettre de Vif qui lui annonce que les paysans se rassemblent au bois d'EcheroIles, ce sont l'adjoint de Lamure, le suisse d'Eybens et un gendarme qui ont assisté au départ des bandes insurgées.
De son côté, le général reçoit des avis semblables qui achèvent de le convaincre d'un danger imminent. Il se rend à la préfecture et, s'adressant à Montlivaut et à Planta :
— Messieurs, dit-il, un nuage vient de tomber de mes yeux; nous sommes au milieu d'une vaste conspiration.
A cinquante pas d'ici, j'ai rencontré un jeune homme qui, à ma vue, se troubla et se jeta brusquement de côté. Ce mouvement étrange me surprit, je m'avançai vers lui; une seconde fois il voulut m'éviter.
— « De quoi donc avez-vous peur? lui demandai-je. l.
Il balbutia une excuse; je le saisis au collet et l'entraînai à la lumière d'un café en lui demandant qui il était.
Il me répondit en tremblant qu'iKétait officier en demi-soide . . . je l'examine et je vois la poignée d'un sabre briller à travers les ouvertures de sa redingote; j'écarte le vêtement : deux pistolets d'arçon étaient passés à sa ceinture^ je l'ai mis immédiatement au poste de cet hôtel.
Cette arrestation jeta l'alarme chez les conjurés chargés d'arrêter les autorités : RioUet, Joannini et l'ex-garde général Cousseaux. Ils s'étaient rendus au bois d'ÉcherolIes. Didier fut consterné de leur fuite, mais il était trop tard pour donner contre-ordre, le mouvement était commencé. Les insurgés des montagnes descendaient par petites compagnies pour attendre, sur la route de Gap, le détachement le plus éloigné, celui de Lamure.
Celui-ci comptait cinquante hommes, commandés par MM. Buisson frères et Guillot frères qui les avait armés de fusils de chasse.
Qu'allait-il arriver?
Si les portes étaient fermées, on se disperserait et, grâce à la nuit, on rentrerait chacun chez soi.
Si les portes étaient ouvertes, c'est que les conjurés seraient déjà maîtres de la ville. Le mouvement continua.
A dix heures, les feux furent allumés par le colonel Brun sur la Bastille; on les vit se répéter aussitôt sur les hauteurs d'Eybens. Plus de deux cents hommes arrivaient de ce côté-là. Enfin, à onze heures, les insurgés se trouvaient en vue des premiers ouvrages de Grenoble.
Un profond silence régnait des deux côtés des remparts, mais les premiers arrivés ne sont pas assez nombreux, ils se dissimulent et attendent leurs amis.
Cependant, le général Donnadieu, bouillant de l'impatience de s'illustrer par un fait d'armes éclatant, au lieu de fermer les portes, ce qui eut suffi pour arrêter l'insurrection, les tient ouvertes et prépare une sortie. Il envoie en reconnaissance, sur la route d'Eybens, M. de Lestelet, à la tête de cinquante cavaliers de chasseurs d'Angoulême.
Celui-ci part au galop et, de retour un quart d'heure plus tard, déclare qu'il a rencontré une bande d'insurgés qui, à son apparition, a pris la fuite.
Le général expédia à M. de Vautré, colonel de la légion de l'Isère,
l'ordre de se porter à la porte de Bonne, et de Vautré y arriva au pas de course au moment où les chasseurs d'Angoulême, pris de panique, se précipitaient en désordre sous la voûte de la porte en crieint : les voilai... les voilà!...
Ils avaient rencontré les insurgés parvenus, nous l'avons dit, aux abords des fortiQcations vers onze heures.
La fuite des chasseurs, la vue de la porte ouverte encouragent ces derniers qui s'élancent, croyant la ville au pouvoir de l'insurrection.
A l'entrée du pont-levis, ils se trouvent en présence de la troupe de ligne.
Celle-ci qui compte, dans ses rangs, une vingtaine de vieux soldats qui ont pris part, quatorze mois auparavant, au retour de l'île d'Elbe, hésitent... Deux fois, au commandement de tirer, ils restent immobiles. Enfin, un capitaine saisit le fusil d'un soldat et fait feu.
Alors d'autres coups partent. Ils sont presque à bout portant en face d'une masse compacte. Deux ou trois insurgés tombent mortellement blessés, et le reste prend la fuite.
Le colonel de Vautré s'élance à la poursuite des fuyards.
Ces derniers, à moitié chemin d'Eybens rencontrent Didier qui essaye de les rallier et de les rassurer, mais bientôt ils sont rejoints par le terrible colonel. Une nouvelle décharge suffit à disperser jusqu'aux hommes du détachement qu'amenait Didier.
En vain, celui-ci, à cheval, et donnant l'exemple du courage, s'efforce de les ramener au combat; son cheval, blessé mortellement, succombe, il doit fuir lui-même et, grâce à l'obscurité, parvient à gagner les bois de Saint-Martin-d'Hères.
Eclairé à droite et à gauche par les dragons de la Seine, le colonel poursuit sa marche victorieuse et... prudente. Ce n'est qu'à l'aube qu'il parvient à Eybe^s.
a Un insurgé, revêtu d'un uniforme d'officier de hussards, gisait étendu mort sur la plage du village ; son cheval, debout à ses côtés, penchait tristement la tête et flairait son cavalier; ce cadavre était celui du capitaine Joannini, qui tenait encore, à la bouche, un papier que, dans son agonie, il n'avait pas pu entièrement avaler.
Ce papier contenait une liste de noms en tête de laquelle figurait celui du commandant Ravix, arrêté la veille, puis relâché presque
immédiatement et qui, dans son ignorance de cette révélation posthume, vient un des premiers, le lendemain, offrir ses services au général Donnadieu.
Après avoir passé quelques heures à Eybens, Vautré se rendit à Lamure, dont il désarma les habitants.
Passons à une autre partie du champ de bataille : La Bastille.
Là, avons-nous dit, se trouvait le colonel Brun. Les troupes de Grenoble, avec de savantes précautions, en investissaient la ruine. Ils gravissaient les pentes en silence, cherchant dans un buisson, une motte de terre, l'abri d'un moment et s'alarmant les uns les autres par les coups de fusils dont ils jugeaient à propos d'éclairer leur marche.
Enfin, après de longues heures d'approches, ils atteignirent le sommet de la montagne et les ruines. Le silence qui y régnait redoubla leur prudence. Mais le jour vint qui leur révéla la solitude.
L'ancien chef des dromadaires, comme on appelait le colonel Brun, vieux soldat d'Egypte, avait été promptement renseigné sur l'échec de la porte de Bonne et avait évacué la ruine.
Quand les soldats de Grenoble y pénétrèrent, la Bastille était évacuée depuis plusieurs heures... Ce qui n'empêcha pas le bulletin de victoire de Donnadieu de mentionner l'assaut furieux donné à la forteresse.
A cinq heures du matin toute trace de révolte avait disparu. Il restait à déplorer la mort de quelques citoyens, âmes généreuses qui, au prix de la vie et sans ambition, avaient tenté de délivrer leur pays du double joug de Louis XVIU et de l'étranger.
Mais, pour les autorités dauphinoises, il y avait le sujet à vantardises, à mensonges officielles et à gratifications.
Les proclamations des Donnadieu et des Vautré sont à relire. Ecoutez le général :
Au Ministre de la Guerre.
« Vive le Boil Monseigneur. Les cadavres de ses ennemis couvrent tous les chemins à une lieue à l'entour de Grenoble (1), je n'ai que le temps de dire à Votre Excellence que les troupes de Sa Majesté se
(1) Du côté des insurgés, il y avait six morts et pas une viclime de l'autre côté.
Son cheval a soï côtus baissant tristement la tùtc.
lui - Fatabd IrerPa, clitcurs.
iUB LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
êont couvertes de gloire. A minuit, les montagnes étaient éclairées par les feux de la rébellion dans toute la province. Ils me croyaient par'd pour aller occuper la ligne que doit parcourir S. A. R. Madame la duchesse de Berry; vaaâs ils ont bientôt appris que les fidèles troupes du roi étaient là. Je ne saurais trop faire l'éloge de la brave légion de l'Isère et de son digne colonel, le chevalier de Vautré.
« Déjà plus de soixante scélérats se trouvent en notre pouvoir. La cour prévôlale va en faire une prompte et sévère justice. J'aurai l'honneur d'en rendre compte à Votre Excellence, quand tout sera ierminé, je remonte à cheval à l'instant. Toutes les autorités civiles et militaires ont fait leur devoir. On évalue le nombre à quatre raille. »
Autre du même genre :
Au lieutenant-général Parthounnaux et au maréchal de camp Clerc, commandant à Lyon et à Valeiice.
« Vive le Roi! mon cher général, depuis trois heures le sang n'a pas cesser de couler!
« Vive le Roi! cher général, les cadavres de ses ennemis couvrent loua les chemins qui arrivent à cette ville. Depuis minuit jusqu'à cinq heures, la mousqueterie n'a pas cessé dans le rayon d'une lieue. Encore, en ce moment, la légion de l'Isère, qui s'est couverte de gloire, est à leur poursuite; on amène les prisonniers par centaines; la cour prévôtale en fera prompte et sévère justice. »
Autre :
Le colonel Vautré au colonel de la légion des Bouches-du-Rhône.
« Que n'étiez-vous avec nous, mon cher ami! je savais bien que dans votre province il n'y avait plus de services à rendre au Roi! Tous vos compatriotes sont royalistes, aussi la chose va toute seule là-bas.
« Vous avez appris nécessairement que les montagnards du Dauphiné se sont soulevés et avaient marchés sur Grenoble.
« Je les ai dispersés comme de la poussière; trois fois cependant, à la porte même de Bonne, ils sont venus sur moi à la baïonnette au cri de vive l'Empereur!... j'ai défendu de tirer; j'ai fait battre la charge et j'ai ordonné à mes braves grenadiers d'égorger cette canaille à coups de baïonnettes et au cri de vive le Roi!
« Une trentaine de cadavres sont restés sur la place, au milieu de
la route et dans les fossés. Ils ont eu beaucoup de blessés qui ont porté l'épouvante sur leurs derrières et fait sauver par les montagnes les bandes qui venaient se joindre à eux.
« J'avais quatre-vingt-dix hommes avec moi, mais je n'ai fait donner que trente grenadiers qui étaient ma tête de colonne. Eu.k seuls ont pu faire le coup de fusil et le coup de' baïonnette ; c'est au pas de charge et avec ma petite colonne que je les ai menés à ma façon ; c'était comme autrefois avec mon 9*.
« Quatre ou cinq chefs ont été tués, quelques-uns pris, que l'on fusillera aujourd'hui, d'autres blessés et qui se sont échappés par les montagnes.
« J'attendais le jour avec la plus vive impatience pour les poursuivre. Je suis allé jusqu'à douze lieues de poste sans m'arrêter. Jusqu'à Lamure, j'étais précédé par la terreur (1). En traversant les villages insurgés, on voyait l'effroi peint sur tous les visages. J'ai fait quelques arrestations à Lamure. J'ai fait venir une partie du peuple sur la place et j'ai dit que je ne savais pas si je ne les ferais pas tous fusiller et brûler leur ville.
« Pensez-vous, leur dis-je, que j'aie eu besoin de ces quatre-vingtdix hommes pour exterminer les brigands qui ont marché contre Grenoble? Non, il ne m'a fallu que cela (et je leur ai montré les grenadiers); comptez-les (je n'eu avais plus dans ce moment que vingtdeux). Eh bieni vos pères, vos enfants sont pour la plupart morts aux portes de Grenoble. Allez-y voir leurs cadavres. Et vous, monsieur le président des fédérés' (j'avais fait arrêter ce gueux-là), un de vos fils a été reconnu parmi les morts, on croit aussi l'autre tué. Tenez, monsieur le brigand, voici un de mes braves officiers qui a reconnu son chapeau et son sabre.
« Tel est, mon cher ami, le résultat de cette tragi-comédie.
« Il serait difficile de dire combien ces brigands étaient, mais je présume que j'en avais devant moi à peu près mille assez bien armés.
« Les fuyards de ces gens-là m'ont plus servi que le reste; ils entraînaient tous les leurs; chacun se sauvait chez soi et en se sauvant ils criaient que j'égorgeais tout. A ma rentrée à Grenoble avec
(1) Lamure est à quatre lieuei de Greooble, il n'a pas dépassé cette petite ville.
mes quatre-vingt-dix hommes (je n'en avais pas tant) : Comment, disait-on, le colonel n'avait que cela avec lui?... C'était une espèce de triomphe. Tous les hommes, toutes les femmes étaient venus au devant de moi. Mon capitaine de grenadiers a été reçu avec acclamations; nous pouvions à peine marcher. Je me cachais un peu parce que j'étais vraiment honteux. »
Chevalier de Vautré.
Cette lettre, qui ne contient pas un mot de vérité, tissu de fanfaronnades et de mensonges. On s'étonne, en la lisant, que les hauts dignitaires de la couronne fussent alors de pareils faquins. On la tira à un grand nombre d'exemplaires et on la vendit un sou dans les rues de Marseille et des villes voisines.
ISous ne doutons pas que les royalistes et surtout leurs femmes n'aient acclamé le chevalier à sa rentrée à Grenoble. Il avait fait prisonniers tous les malheureux paysans qu'il avait rencontrés et en avait orné son triomphe, mais voici Vétat nominatif des morts dans la nuit du A au 5 mai, dressé par M. Bastard, commissaire général de police ; il publie les noms suivants :
1° Angelico, charpentier à Eybens; — 2° Guillot fils, né à Lamure; — 3° J.-B. Clermont, né à Vizille; — 4° Antoine Ballugout, gardechampêtre . à Vizille; — 5° Un inconnu; — 6° Jouannini, officier en demi-solde.
Et du côté de la troupe?... Néant;
LA COUR PRÉVOTALE DE l'iSÈRE
Le prévôt Planta avait commencé une instruction dès la journée du 5.
Ce Planta était encore un drôle de sire. Révolutionnaire féroce sous la République, il était devenu un bonapartiste exalté pour finir en royaliste enragé. Lui aussi se gonflait d'importance et mentait avec cynisme. Dans sa conduite, dans son attitude et la rapidité avec laquelle il bâclait un procès capital on retrouvait chez lui l'homme de 93.
Il commença donc l'instruction un jour avant que les prisonniers de Vautré fussent écroués. Quatre d'entre ceux-ci, amenés le 6, comparurent le 7 au matin devant la Cour. C'étaient MM. Buisson, Drevet, David et Naude.
Cette première séance fut accidentée par une altercation entre le prévôt et un des accusés.
Planta, comme à son ordinaire, s'étant montré agressif et grossier envers un vieillard, aubergiste à Eybens, nommé Naude, celui-ci s'écria :
— Comment pouvez-vous nous parler ainsi?... N'êtes-vous pas ce Planta qui est venu si souvent chanter la Marseillaise devant ma porte, au pied de l'arbre de la liberté et exciter les jeunes gens du village à courir à la défense de la République ou de l'Empereur? N'est-ce pas vous qui êtes cause du départ de mes enfants? Aucun d'eux n'est revenu; je pourrais vous accuser de leur mort. Cependant je ne me plains pas; car je n'ai pas changé, moi, je n'ai pas retourné mon habiti
— Vous faites sans doute confusion, répliqua Planta avec humeur.
— Vous vous appelez bien Planta et je vous reconnais bien.
— Prenez garde, par des propos inconsidérés, d'aggraver votre situation,
Mais Naude avait pu fournir la preuve matérielle où il était d'avoir pris les armes et la Cour l'acquitta.
Les trois autres accusés furent condamnés à mort. Cependant les preuves à l'égard de David ayant été jugées insuffisantes, il fut décidé qu'il serait sursis à son exécution et que l'on solliciterait pour lui la clémence du roi. Le supplice de Drevet et de Buisson fut ordonné pour le lendemain.
C'étaient deux jeunes gens qui jouissaiiMit de l'estime générale et de véritables patriotes. Drevet, ancien soldat de la garde impériale, n'avait pas vingt-sept ans. Buisson avait à peu près le même âge, il était épicier à Lamure et, de même que son ami, était remarquable par sa taille élégante, sa physionomie dont les traits réguliers respiraient l'enthousiasme. L'échafaud était dressé sur la pace Grenette; ils y marchèrent d'un pas ferme en criant : Vive la liberté .
En même temps, l'Isère et les départements voisins étaient mis en état de siège.
La proclamation de Donnadieu se terminait ainsi ;
u La suspension du cours ordinaire des lois doit rassurer tous les citoyens paisibles. Que les mauvais citoyens tremblent!... Quant aux rebelles le glaive de la loi va les frapper. »
Parut ensuite l'arrêté suivant :
Article premier. — Les habitants de la maison dans laquelle sera trouvé le sieur Didier seront livrés à une commission militaire pou7' être passés par les armes.
Art. 2. — Il est accordé à celui qui livrera, mortoa vif, le ditsieur Didier une somme de 30,000 francs /jo^/r gratification.
D'autre part, Montlivaut prenait l'arrêlé qui suit :
Article premier. — Tout habitant dans la maison duquel il sera trouvé un individu ayant fait partie des bandes séditieuses et qui, l'ayant recelé sciemment, ne l'aura pas dénoncé sur-le-champ à l'autorité, sera arrêté, livré à la Commission militaire et condamné à la peine de mort; sa maison sera rasée.
Art. 2. — Tout habitant qui, dans le délai de vingt-quatre heures, n"aura pas obéi à l'arrêté sur le désarmement et chez lequel il sera trouvé des armes de guerre ou de chasse, pistolets, épées, etc., dont il n'aurait pas fait la déclaration, sera livré à la Commission militaire et sa maison rasée.
A côté de cette commission fonctionnait le conseil de guerre présidé par Vautré (juge et partie). Dès le 9, ce tribunal d'exception fonctionnait, et dans une seule journée, — sans instruction préalable et sans audition de témoins, il jugea trente prisonniers faits par Vautré. Ils n'avaient pas eu le temps de se pourvoir de défenseurs et ils choisirent trois avocats : MM. Vial, Sappey et Mallein que le hasard avait amenés.
Il faut remonter aux plus mauvais jours du tribunal révolutionnaire pour trouver de semblables parodies de la justice. On y voit le président injurier l'accusé, le priver de moyens de défense, lui ôter la parole.
L'accusé se lève-t-il pour se défendre ou faire une observation :
— « Tais-toi, coquin! crie le président, veux-tu te taire! »
Les trois avocats ayant demandé un délai pour préparer la défense de vingt-cinq accusés, le colonel Vautré refuse.
— Je vous avertis, dit-il, que je donnerai pour défenseur
d'office à tous les accusés, le premier tambour qui me tombera sous la main.
Les avocats se résignent à plaider de suite.
— Parlez, mais soyez courts, nous n'entendons pas rester en séance jusqu'à demain.
Et les plaidoyers sont interrompus, à chaque instant, par des exclamations semblables :
— Abrégeons!... C'est vraiment une chose incroyable de voir défendre un pareil scélérat.
— Mais, dit le défenseur, quelle preuve avons-nous qu'il soit un scélérat!
— Des preuves! Vous me demandez des preuves? Mais elles sont plus claires que le jour. Allez, vous devriez rougir de vous constituer l'avocat d'un misérable que l'on aurait dû fusiller sur-le-champ I
— Mais, monsieur le président, je le répète il n'existe pas une seule preuve de culpabilité dans la procédure.
— La procédure! Allez, allez, je n'en ai pas besoin de votre procédure ! Je connais l'affaire de ce brigand. Est-ce que je ne suis pas allé sur les lieux? Tout le gribouillage que vous pouvez nous débiter est parfaitement inutile.
L'avocat, M. Vial, reprend son plaidoyer.
— Voyons, n'aurez-vous pas bientôt tini?
— Monsieur le président, dit M. Mallein, les lois qui régissent les conseils de guerre, comme celles suivies par tous les autres tribunaux, veulent que tout accusé soit défendu. Nous sommes ici en vertu du pouvoir que nous ont donné quelques accusés et de celui que vous-même nous avez conféré à l'égard des autres prévenus. La loi nous permet et nous ordonne de dire tout ce qui peut disculper nos clients, elle nous garantit, en outre, des égards que nous n'obtenons pas de vousl
Le président reprend avec grossièreté :
— Ce que je dis là n'est ni pour vous ni pour celui-ci (en désignant M. Sapper, mais pour cet autre qui me fatigue avec ses phases.
Et voilà comme l'on rendait la justice sous le régime le plus libéral dont la France, disent les royalistes, ait joui jusqu'à nos jours.
De tout temps la justice politique a été destinée à verser dans l'injustice, mais jamais, sous un gouvernement régulier, on ne l'a vue aussi inique et, disons franchement le mot, aussi dérisoire et ignoble.
Il en fut de même, on se le rappelle, pour les deux jumeaux de La Réole.
Vautré, pour achever sa victoire, emploie la guillotine; il lui faut des têtes afin de prouver qu'il a sauvé la royauté.
Malgré les plaidoyers écourtés et interrompus, il compte les obtenir. Cependant un jeune sous-lieutenant, M. Benoît, a pris des notes et s'est convaincu de l'innocence absolue de six habitants de la Tronche.
11 était de notoriété publique qu'aucun habitant de ce village n'avait bougé le jour de l'insurrection.
Une patrouille de dragons ayant le 5 mai, en plein jour, aperçu ces six paysans qui causaient tranquillement au bord de la route, les enveloppa et les fit prisonniers, M. Benoît démontra l'erreur des dragons et demanda leur acquittement. Mais cela diminuait le nombre de têtes qu'il fallait à Vautré. Celui-ci les réclama comme de bonne prise, mais en vain, et l'acquittement des six habitants de la Tronche fut prononcé.
Encouragé, M. Benoît démontra que cinq autres accusés arrêtés, sans armes et sans manifestation hostile sur le grand chemin, le lendemain de l'affaire étaient également innocents. Mais de nouveau Vautré s'opposa à leur acquittement, il demanda la peine de mort avec recommandation à la clémence du )vi, et ils furent compris parmi les vingt et un accusés condamnés à la peine de mort.
Il est, croyons-nous, de notre devoir de donner les noms des vingt et une victimes :
AUoart père, 59 ans; Christophe Alloart fils, 32 ans; André AUoart fils, 21 ans; J.-B. Richard, 50 ans; Pierre Belin, 54 ans; Ambroise, marin, 38 ans; Antoine Raffer, 57 ans; J.-B. Hoste, 36 ans: Jean Fiat Galle, 33ans; Joseph Carlet, 27 ans; Claude Piot, 27 ans ; J.-B. Ussart, ^6 ans; Jean Armand, 25 ans; Jean-François Mary, 24 ans; Jean Barbier, 23 ans; François Bard, 23 ans; André Peyraut, 22 ans; Antoine Ribaud, 22 ans; les deux frères Louis et Honoré Régnier, âgés l'un de 19 ans, l'autre de 18; Maurice Miard, âgé de 16 ans.
Les cinq condamnés recommandés à la clémence du roi étaient '. Alloart père, Pierre Belin, Claude Piot, Jean-François Mary et Maurice Miard.
Le lendemain 10, au moment où les seize condamnés allaient être
En voilà un que le Kouvcrncmcnl palorait clior.
LIv. 1S4 — FiTABD frèros, éditeurs.
i226 LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
envoyés au supplice, M. Perrier, maire d'Eybens et M. Teissère. étonnés de voir sur les listes vendues sur la voie publique, les noms de Jean-Baptiste Ussart et François Bard, coururent chez Donnadieu pour lui porter les preuves matérielles de l'innocence de ces deux condamnés.
Vautré et le conseil déclarôreiit qu'il serait sursis à leur exécution. Restait quatorze victimes. Au bruit lugubre du tambour et du glas des funérailles sonné parles églises, les quatorze malheureux, escortés chacun d'un prêtre, furent acheminés sur la place oîi deux jours aupavant avaient été suppliciés Brevet et Buisson. Ils furent placés à genoux sur une seule ligne et tombèrent frappés de cent balles.
Pendant ce temps, à Paris, on achevait la lecture des lettres de Donnadieu et de Vautré qui prêtaient à l'échauffourée de la porte de Bonne les proportions d'une sanglante insurrection; sous l'impression de ces rapports, M. Decazes et le duc de Feltre répondirent à la demande de grâce par la dépêche télégraphique suivante :
J^e ministre de la police générale au général Donnadieu, commandant la V division militaire.
Paris, 12 mai 1856, 4h. s.
« Je vous annonce, par ordre du roi, qu'il ne faut accorder <!;.' grâce qu'à ceux qui ont révélé des choses importantes.
<i Les vingt et un condamnés doivent être exécutés ainsi que David.
(( L'arrêté du 9, relatif aux receleurs ne peut pas être exécuté à la lettre.
« On promet vingt mille francs à ceux qui livreront Didier. >■
La dépêche parvint à Donnadieu dans la nuit du 14 au 15. Cet assassin, car il connaissait parfaitement l'innocence des sept condamnés, donna le jour même du 15 l'ordre d'exécution.
A quatre heures du soir, au tintement funèbre de la cloche de SaWit-André, Alloard père, Belin, Mary, Piot, Bard, Ussart et Miard furent conduits sur l'esplanade où leurs amis les avaient devancés. 11 ne manquait que David, ce vieillard que la cour prévôtale n'avait condamné qu'en sollicitant la clémence royale.
Conduit sur la teri'e humide encore du sang de ses deux tii»,
Alloard se mit à genoux, l'enfant de seize ans s'agenouilla près du vieillard; leurs cinq compagnons prirent place à côté d'eux. Mais presque aussitôt Piot se lève, ancien soldat de la garde, il veut parler aux soldats du peloton d'exécution et commander le feu. Un roulement de tambour couvre sa voix. Les soldats tirent; le mouvement de Piot apporte de l'incertitude dans la direction des balles. Le jeune Miard n'est que blessé; il se dresse sur les mains et lève la tète, ses regards demandent la vie.
« Une seconde décharge éclate au milieu des cris d'horreur et do pitié poussés par les spectateurs.
« Le résultat est encore incomplot ; une troisième décharge termine eofin cet horrible drame. » (De Vaulabelle.)
Cependant David n'était pas oublié.
Le lendemain 16, à onze heures du matin, il montait sur l'échafaud dressé place Grenette d'un pas ferme en criant, comme Buisson et Brevet : Vive la Libertél