LA POLICE DE M. DECA^ES
Il était clair pour le gouvernement qu'un conspirateur aussi intelligent que Didier ne pouvait songer à la restauration de Napoléon II avec la régence de Marie-Louise.
Il ne s'était servi du nom populaire de ce prince que pour soulever des masses ignorantes; mais alors pour qui avait-il travaillé ?
Le secret de Didier n'avait pas été absolu. Des rapports nombreux l'avaient depuis longtemps signalé comme le chef d'une conspiration qui avait son centre à Paris, et dont le but était de remplacer Louis XVIII par le duc d'Orléans.
On se rappela que ce prince, le 20 mars et le lendemain de Waterloo, était devenu le candidat avoué d'un parti nombreux. Ce parti avait depuis créé des comités politiques qui existaient encore et même, dans certains départements, avaient pour membres des personnages influents.
L'altitude du duc, dans les derniers temps, qui avait motivé son
exil en Angleterre, prouvait qu'il n'avait pas renoncé à ses projets ambitieux.
Parmi les partisans secrets et dévoués de d'Orléans, on découvrit le préfet de la Somme, M. Seguier, le colonel Clouet (un traître du 15 juin 1815), M. Morgan, procureur général, Huet, ancien député, enfin le comte de Thiard, ancien émigré rentré après Brumaire, devenu général de l'Empire.
Mais les recherches et les perquisitions n'amenèrent aucune preuve.
Il ne fut pas question de Fouché, — passé à l'étranger — mais tout le monde le savait du complot.
Revenons à Paul Didier.
Ayant eu son cheval tué sous lui, au milieu de la déroute des siens, il s'était enfui dans un bois, de là dans les montagnes, il avait gagné le col de la Cloche, passage qui sépare l'arrondissement de Grenoble de la Maurienne.
Plusieurs autres insurgés avaient pris le même chemin et bientôt Didier se trouva réuni avec Dussert, Durif, et l'ex-garde général Cousseaux, mais ces derniers lui firent le plus froid accueil.
Us se plaignaient d'avoir joué leur vie et brisé leur carrière pour rien, et afin d'éviter une querelle, Didier marchait seul en silence.
Un soir, cependant, Cousseaux éclata :
— Vous nous avez trompés, s'écria-t-il, Marie-Louise et le roi de Rome devaient se trouver à Grenoble ; les troupes nous attendaient et, loin d'être accueillis aux cris de Vive l'Empereur ! c'est à coups de fusil qu'on nous a reçus !
— Eh bien! oui, je vous ai trompés, répondit Didier, ni Marie- Louise, ni son fils n'étaient à Grenoble, et ils ne devaient même pas y venir. Mais ce qin est réel, c'est la haine que je porte à Louis XVIII et à son gouvernement, la haine que vous lui portez comme moi, vous qu'il a destitués, chassés et qu'il a privés du pain nécessaire à votre famille.
Cousseaux, Dussert et Durif gardèrent le silence, mais l'explication n'était pas complèle et devait être reprise le lendemain.
Ils avaient repris leur marche pénible, par les sentiers à peine tracés des Alpes. Durif et Cousseaux marchaient en tête. Didier et Dussert les suivaient, échangeant de rares paroles. Tout à coup,
Dussert dit à Didier, en reprenant la suite de la discussion de la veille :
— Mais puisque ni Marie-Louise, ni le roi de Rome n'étaient à Grenoble, et qu'ils ne devaient pas y venir, qui donc eût régné si nous avions réussi?
Didier, après une courte hésitation, lui répondit ;
— Le duc d'Orléans.
— Le duc d'Orléans ! s'écria Dussert stupéfait. Qui est-ce donc ? Ne serait-ce pas un Bourbon? Mais Bourbon pour Bourbon, j'aime autant Louis XVIII.
Il court rejoindre ses deux amis et leur fait part de l'explication qu'il vient d'obtenir. Ceux-ci, furieux, attendent Didier, prêts à le battre.
— Ah ! s'écrie Cousseaux, c'était pour un de ces Bourbons maudits que vous vouliez nous faire tuer? C'est une trahison!... Devenez ce que vous pourrez, je ne veux pas marcher un instant de plus en votre compagnie.
11 se jeta hors du sentier et partit seul, sans s'inquiéter même d'être suivi de Durif et Dussert qui continuèrent leur voyage avec Didier, mais en silence.
Le soir, ils atteignirent la frontière sarde et entrèrent dans le petit village de Saint-Sorlin-d'.\rves.
l's s'arrêtèrent dans une misérable auberge tenue par un nommé Balmain. Il n'y avait là aucune ressource.
Didier se ressentait encore de sa chute de cheval à Grenoble et paraissait harassé de fatigue. Il se traînait, pâle et amaigri, ne désirant que le repos. Mais ses compagnons, loin d'avoir pitié de lui, n'éprouvaient plus que de la haine.
En entrant à l'auberge, il se jeta sur le premier lit qu'il trouva et céda à un profond sommeil.
Ses compagnons dirent à l'aubergiste Balmain :
— Eki voilà un que le gouvernement payerait cher à celui qui le lui livrerait.
Vous ne savez pas quel est cet homme? C'est le fameux Paul Didier qui a failli révolutionner la moitié de la France en s'emparant de Grenoble (.-t de Lyon. Sa tête est mise à prix.
Balmain, qui était dans la plus profonde misère, les écoutait en regardant le vieillard qui dormait sur son lit.
— Je ne suis plus Français, moi, dit-il, je suis Sarde ; j'irai, demain matin, avertir la gendarmerie piémontaise de Saint-Jean-de-Maurienne.
— Nous vous accompagnerons, dirent les deux compagnons de Paul Didier.
Le lendemain, dès Paube, Durif et Dussert quittèrent l'auberge avec Balmain, et en entrant à Saint-Jean, trouvèrent un de leurs parents qui depuis l'avant-veille les y attendait.
Dussert était nouvellement marié à une parente de Durif. Celle-ci, mise dans le secret de la conspiration, s'était résignée à la volonté de son mari. La nouvelle de l'échec de Didier et la disparition de Dussert la désespéra, mais apprenant bientôt sa fuite en Savoie, elle courut au devant lui; comme tant d'autres, elle avait rejeté sur Didier la défaite des insurgés, et pour venger les siens, elle songea à dénoncer Didier. Elle s'ouvrit de ce projet à son frère Jean-Baptiste Sert qui l'accompagna à Grenoble, chez M. de Montlivaut. Ils offrirent à celui-ci le secret de la retraite de Didier, contre l'impunité de Dussert et Durif.
— Vous savez, dit le préfet, qu'une forte récompense est promise à qui livrera Didier.
— Gardez votre argent, dit la jeune femme, nous ne vendons personne, nous ne voulons qu'échanger la liberté de Dussert et Durif contre la sienne.
Le préfet remit à Sert la promesse écrite qu'il exigeait, et mit à sa disposition un brigadier et quatre gendarmes.
Pendant quatre jours, ils suivirent les traces des fugitifs et arrive rent enfin à Saint-Jean. Là, l'entente se fit facilement; Durif et Dussert se mirent à l'écart, Sert et Balmain se rendirent près du cora^ mandant des carabiniers (gendarmes sardes).
Didier s'était réveillé peu d'instants après le départ de ses compagnons. Il interroge la femme Balmain qui se trouble, puis se jette à ses pieds, en lui disant :
— Sauvez-vous, monsieur, sauvez-vous, vous êtes trahi.
Didier pâlit, des larmes roulent de ses yeux, mais bientôt, surmontant sa faiblesse, il sort et se traîne vers un bois voisin. Ses pieds meurtris refusent de le porter. Un berger vient à son aide et le guide jusqu a l'entrée d'une gorge, par oîi il peut rentrer en France. Il s'y
engage seul et en gravit le sommet, frontière des deux pays. Mais là, un de ces nuages qui rampent au flanc des montagnes s'élève soudain et l'enveloppe, Didier s'arrête effrayé, ses dernières forces l'abandonnent, il tombe.
Vers le milieu du jour, il reprend connaissance et se traîne à l'aventure sans s'apercevoir qu'il reprend le chemin parcouru le matin. Une sorte de fièvre l'anime, le soutient, mais il voit à peine devant lui.
Cependant, au moment où à un croisement de chemin, le sentier qui conduit chez Balmain s'offre à lui, il hésite et, instinctivement, prend le sentier opposé. Il arrive ainsi à l'entrée du hameau de Saint- Sorlin, en face d'une chaumière isolée. Sur le seuil est assise une vieille femme. Il s'approche d'elle et lui demande l'hospitalité.
\ la vue de ce vieillard aux longs cheveux blancs, aux vêtements déchirés, elle se rappelle le signalement répandu dans toute la contrée.
— Vous êtes celui qui a conspiré contre le roi de France, lui ditelle, et que l'on cherche dans tout le pays?
Il se trouble, puis après un silence :
— Eh bien! oui, dit-il, livrez-moi si vous le voulez, mais donnezmoi un morceau de pain.
— Vous livrer! se récria la bonne femme; il n'y a qu'un homme dans le pays capable de vous vendre, c'est Balmain. Entrez ici de confiance, nous ne vous trahirons pas.
Didier pénétra dans la chaumière, et la paysanne lui donna du pain et du lait. Mais à peine le fugitif commençe-t-il à se réconforter que paraît le maître du logis. — Du regard, il interroge aussitôt sa femme qui lui répond :
.Monsieur est celui que l'on cherrhe pour l'affaire de Grenoble. M mourait de faim et de fatigue et n'osait rien me demander de peur que nous ie livrions.
— Hum ! fit le paysan, quant à cela il n'y a pas de danger, mais il n'est pas en sûreté chez nous. Sur ma route, j'ai rencontré les gendarmes de plusieurs brigades qui parcourent la vallée, fouillent les maisons, menacent les habitants. Ils n'oublient pas la moindre cabane. Ils vont venir ici, mais il y a un moyen de vous sauver. Un de mes enfants va vous conduire au milieu du bois, dans une vieille grange abandonnée, et où nous vous porterons à manger tous les
jours jusqu'à ce que vous soyez en état de vous remettre en route. — Je vous remercie de votre humanité, répondit Didier. Je ne puis vous exprimer combien j'en suis touché. Mes forces sont épuisées ; une de mes jambes, foulée à Grenoble par la chute de mon cheval, s'est enflée. Tout me devient danger et tout le monde me devient ennemi... Merci ! J'accepte votre secours avec reconnaissance, et je vais tenter un dernier effort.
Tandis qu'ils parlaient, un jeune homme d'une quinzaine d'années était venu rejoindre son père.
Celui-ci lui recommanda le voyageur, et, après avoir pris encore quelques minutes d'un repos dont il était avide, Didier quitta ses hôtes et suivit le jeune garçon.