‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 19 sur 100 · LE RETOUR DE BALMAÎN · texte numérisé non relu

LE RETOUR DE BALMAÎN

La colère de Balmain n'eut d'égale que sa surprise, lorsqu'il trouva Didier déguerpi de son auberge. Après avoir passé la première explosion de sa fureur contre sa femme, il s'excusa près des gendarmes> en jurant que le criminel n'était pas loin, qu'il n'avait plus la force de se traîner.

Il leur sert de guide, il les aide à fouiller les cabanes éparpillées dans les rochers. Il presse de questions les habitants ; mais ceux-ci sont révoltés de l'ardeur de cette chasse à l'homme et lui répondent à peine. Le soir tombe, il revient chez lui exaspéré et lassé tout à la fois. Les gendarmes ou carabiniers haussent les épaules et ne cachent pasleurmécontentement. Ilss'apprêtentàregagnerleur caserne, quand un enfant de Balmain, qui a écouté et suivi attentivement cette scène finit par la comprendre et croit avoir aperçu l'homme que l'on cherche.

Il a vu de loin un monsieur gravir le sentier d'un endroit peu fréquenté, oîi se trouve une grange abandonnée.

Ah ! s'écrie Balmain, cette fois nous le tenons !... (puis à son fils) indique-nous bien le chemin à suivre...

11 y avait encore une longue distance à franchir, à travers la lande

un lui fit prontlre place dans une chaise do poslo.

Llv. l.iô — I-'àtard frères, édltears-

pierreuse, puis on entrait sous bois et l'on montait longtemps... et la nuit allait tomber.

Cependant telle était l'impatience, que tous voulurent partir.

L'enfant assura qu'il irait à la grange en pleine nuit sans s'égarer.

L'ascension fut entreprise.

Parvenus dans la forêt, ils n'avaient plus que la faible lueur qui tombait des grands arbres, dont la cime était encore éclairée.

L'ombre et le silence imposants de la solitude troublaient Balmain, individu énervé, esprit malade... Il l'a dit plus tard, il sentit dans ce tr-njet, sous les voûtes des chênes, un effroi secret de sa mauvaise action.

Sa misère le poussait, mais celui qu'il allait vendre était si misérable. Il allait le surprendre dans son sommeil et le livrer aux bourreaux.

Arrivée à un carrefour, la petite troupe s'arrêta soudain.

— Eh bien! monsieur l'aubergiste, dit un carabinier, à quoi pensez-vous donc ? Quel chemin alions-nous prendre ?

— Je pense, répondit Balmain, qu'il serait peut-être nécessaire, avant d'aller plus loin, d'attendre le lever de la lune ?

— Non, repartit le carabinier, allons toujours devant nous-

On presse le pas, et l'on arrive dans une clairière où l'on aperçoit une chaumière. C'est là !

La troupe s'arrôfo silencieuse. Les soldats se divisent, la grange est çntourée, Tofficier et Balmain ouvrent la porte et, suivis de plusieun; carabiniers se précipitent à l'intérieur. Une torche est allumée et ilis aperçoivent Didier couché sur une bonne de paille.

— Vous êtes Paul Didier ?

— Oui.

— Au nom du roi, nous vous arrêtons.

Allons, levez-vous ?

Il fallut bien l'aider à se lever, mais avec quelle brutalité. A peine était-il debout qu'on le fouilla. On ne trouva sur lui que soixante-huit francs. Il ne proféra pas une parole. On croyait par moments, tant il était épuisé, qu'il allait tomber en syncope ou expirer. Les carabiniers n'avaient pu prendre leurs chevaux, il leur fallut improviser un brancard et porter leur prisonnier jusqu'au village, après une halte d'une heure chez Balmain.

Un groupe de curieux s'était formé à l'auberge, attendant en silence, à la clarté des étoiles, le retour de l'expédition, et faisant des vœux pour qu'elle échouât. On était encore trop Français, en Savoie, pour que Louis XVIII y fut populaire.

Quand le cortège arriva, les paysans se découvrirent; ils croyaient Pau! Didier mort.

Conduit à Saint-Sorlin, oîi il n'y avait pas de geôle, Didier passa la nuit chez un notaire et, de là, fut acheminé sur Turin.

L'ambassadeur de France demanda et obtint une demande d'extradition.

Six jours plus tard, on lui fit prendre place dans une chaise de poste, oti se trouvaient un officier supérieur d'artillerie, un officier et un sous-officier de gendarmerie, et il fut reconduit à Grenoble.

Il descendit directement chez le général Donnadieu qui prétendait le voir et l'entendre le premier. Il était tel encore qu'il avait été arraché à sa dernière retraite des bois de Saint-Sorlin. Ses vêtements étaient en loques, ses cheveux, sa barbe étaient en désordre et le •''.■eillissaient. Sa physionomie exprimait les souffrances causées par les privations et les fatigues.

Sans doute, une légère réaction s'était produite chez le général. 11 ne profita point de ces nouvelles circonstances pour affecter une exaltation et un zèle féroces. 11 permit au prisonnier de changer de linge et fie vêtements; — ce que l'on n'avait accordé que difficilement aux Jumeaux de La Réole. Peut-être aussi, l'orgueilleux Donnadieu voulaitil que celui qu'il avait vaincu eût meilleur air, et ne ressemblât pas à un vulgaire vagabond.

On n'avait saisi sur lui ni armes, ni papiers ; le grand complot n'avait pas d'archives.

L'instruction fut relativement courte.

Le prévenu restait maître de lui-même et bien décidé à ne pas fairo la moindre révélation. Les juges, cependant, avaient été avertis qu'ils pouvaient laisser entrevoir au coupable une commutation de peine, s'il donnait quelques éclaircissements sur le but réel du complot et s'il nommait ses complices politiques.

Didier, aux premières ouvertures qui lui furent faites en ce sens, répondit :

— Ce complot, vous n'en doutez pas, était cûnsidérable, il ii'i'inif

pas l'œuvre d'écervelés ou d'aventuriers, mais d'hommes politiques. J'y ai sacrifié ma fortune, le pain de ma femme, l'avenir de mes enfants, la dernière pairtie He mon existence. Nous avons échoué; je dois périr.

A quoi bon, à mon âge, disputer un reste de vie? De telles entreprises ne se recommencent pas. Vous reconnaîtrez, plus tard, que vous vous êtes trop hâtés de frapper autour de moi des gens honnêtes, qui se sont levés, mais sans verser une goutte de sang et dans la conviction qu'ils sauvaient leur patrie.

— Vous vous seriez donc sacrifié, lui dit-on, à des individus qui, haut placés, profitent de la bonté du roi pour le trahir, et qui, à cette heure, désirent votre mort pour être assurés de votre silence? Il est temps de songer à vos intérêls.

— Que ceux qui se disnicnt mes amis et qui n'étaient que mes associés, bénéficient, s'ils le peuvent, du hasard qui les sert et de leur position qui les masque, je ne suis point jaloux de leur bonheur, si j"ai fai^, des victimes, c'est malgré moi.

— Que leur promettiez-vous pour les éblouir et les entraîner?

— Rien pour eux personnellement, mais pour tous les Français. l;i libération du territoire, la délivrance de la tyrannie, la liberté et le sang que vous avez récemment versé parlera plus haut et plus éloquemment que moi.

— Vous avez reçu des sommes importantes?

— J'ai reçu des cotisations qui ont été dépensées en achats d'armes et de munitions.

— Vous étiez lié avec d'anciens généraux, entre autres avec le général Drouet d'Eslon?

— J'ai eu des relations, autrefois, avec divers généraux, comme tout le monde.

— Le général Drouet devait prendre le commandement des insurgés, si vous aviez emporté Grenoble?

— Je n'ai jamais rien fait, ni dit qui puisse autoriser cette suppogilion.

— Le général Drouet est venu pour vous voir à Grenoble, et ne ^ous ayant pas trouvé, a repassé la frontière.

— C'est la première foi» que je l'entends dire.

— C'était à la fin de janvier. N'étiez-vous pas à Lyon, à cette époque-là?

— C'est possible ; je ne m'en souviens pas.

— Vous n'avez pu oublier votre séjour à Lyon, il s'y rattache des faits trop graves, qui eux-mêmes sont liés à l'affaire de Grenoble. A la fin de janvier, vous étiez à Lyon; vous vous cachiez au faubourg de la Guilloltière, où vous faisiez delà propagande révolutionnaire. L'instruction du complot de Lyon est restée incomplète, la tentative, dénoncée à temps, a avorté dans l'œuf, mais on sait que vous y avez pris part.

— On va maintenant m'arcaser de tous les complots, répondit Didier avec un sourire amer.

— Votre complicité peut seule expliquer l'étrange coïncidence de votre présence à Lyon et de l'émeute du 21 janvier.

Il est certain également que vous comptiez soulever Lyon contre l'autorité royale ?

— Certainement, non seulement Lyon, mais la France entière. En somme, l'instruction n'apporta au procès aucun fait nouveau. Le mystère continua à planer sur l'entreprise de Didier,... au moins

à Grenoble. Mais il est très probable que la police secrète de Paris fut plus heureuse que les juges de l'Isère. Peuchet, l'archiviste de la préfecture, ne nous dit-il pas qu'il s'étonne queM. Decazes eut ignoré ce qui se passait quand les rapports lui arrivaient de tous côtés?...

Comment le ministre de la police n'a-t-il rien lu de ce qui a été classé aux archives ?

Il y avait de sa part au moins complicité taoile. Il fermait les yeux et attendait.

Fouché en avait été, s'il n'en était plus; Talleyrand en était; beaucoup étaient prêts à se rallier à Didier, si son insurrection eût triomphé dans une grande ville.

Les révélations se sont fait attendre, mais sont venues quinze ans plus tard.

Tout nous sera expliqué alors, jusqu'à la conduite de Donnadieu et de Vautré.

Nous saurons pourquoi on a massacré sans jugement vingt et une victimes ; pourquoi Vautré a présidé la Cour prévôtale et pourquoi Donnadieu a voulu voir et entendre le premier, chez lui, Paul Didier.

Celui-ci avait ourdi tous les fils de l'intrigue et avait ainsi assumé toutes les responsabilités; il devait périr en emportant ses secrets avec lui. S'il n'y eut pas consenti, il eut été assassiné. Sa tentative échouée: il était condamné. Fugitif, il devait être repris afin d'assurer le secret. 11 n'avait que des ennemis et les plus redoutables n'étaient pas ceux qui, semblables à l'ex-garde-général Cousseaux, lui reprochaient de les avoir trompés en leur promettant Napoléon II et en leur réservant Louis-Philippe I".

LE PROCÈS

Le 8 juin, Paul Didier comparut devant la Cour prévôtaîo.

Cette Cour était composée de ses plus intimes amis.

Les débats durèrent deux jours.

Ils ne ressemblèrent point à ceux de mai, oîi le président entravait la défense, interdisait brutalement la parole à l'accusé, l'insultait.

Les séances furent solennelles, la justice eut son cours régulier. Les convenances furent respectées. Un revirement subit s'était produit chez les juges... et tout cela donne h réfléchir.

L'altitude de l'accusé fut digne et ferme. 11 avoua franchement être l'auteur du complot, mais ne livra pas le nom d'un seul de ses complices.

Il dit son but, expliqua ses moyens, raconta la prise d'armes, fil un récit exact de ce qui s'était passé à la porte de Bonne et sui^ la route, et bien que véridique et en contradiction avec les lettres d<> Montlivaut et de Vautré, il ne fut pas discuté. — Ses réponses fuient les mêmes qu'il avait faites au juge d'instruction.

Le Président. — Quel était le but du complot ?

Réponse: — De proclamer \ Indépendance nationale et chasser de France les 150,000 hommes de troupes étrangères formant le corps d'occupation.

— De quel nom vous serviez-vous pour entraîner le peuple à la guerre civile?

— Il me suffisait de parler de la délivrance du territoire.

— Mais enfin, vous deviez aussi renverser le roi légitime, et alors quel souverain proposiez-vous?

Didier hésitant et les yeux baissés :

— Napoléon II.

— Comment un homme aussi intelligent que vous pouvait-il espérer de replacer sur le trône le tils de l'usurpateur? vous saviez ce qu'un tel projet a d'insensé. Sans doute vous aviez des promesses plus séduisantes. Vous promettiez des places, de l'argent, vous promettiez le pillage?

A cette accusation, Didier releva vivement la tête.

— Pas un de nous, s'écria-t-il, ne se serait souillé par une atteinte quelconque aux personnes ou aux propriétés. Personne n'aurait compromis l'honneur d'une si belle cause !

— Mais, ne promettiez-vous pas de l'argent à ceux que vous cherchiez à entraîner? dit le président.

— Non, répondit l'accusé; l'argent était inutile, l'exaltation de l'opinion publique suffisait, et la supposition qu'on m'ait suivi pour de l'argent est un mensonge infâme.

Ce n'étaient, certes, ni des politiciens, ni des spéculateurs, les vingt-un malheureux arrêtés, jugés et exécutés par M. de Vautré.

Le président, insistant dans le même ordre d'idées : l'attentat aux propriétés, poursuivit :

— Si vous étiez entré à Grenoble, comment auriez-vous pu vous opposer au désordre qui amène toujours le massacre et le pillage?

Didier. — Parmi ceux que je commandais, les trois cinquièmes étaient des militaires, par conséquent disciplinés, et je comptais sur ceux-là pour maintenir l'ordre. Mon intention était si peu celle que l'on veut me supposer, que des sentinelles devaient être placées aux maisons de ceux que l'opinion désignait comme devant courir quelque danger. Au moment de partir pour Eybens, j'ai dit :

« Courage! tout va bien, mais gardons-nous d'attenter aux personnes et aux propriétés; ne souillons pas une si belle cause! » J'ai u me tromper, mais j'ai toujours pensé que je pourrais entièrement 'viter le désordre et l'effusion du sang; je n'aurais pas voulu m'attiror les reproches des...

Le président. — Les reproches dos? ..

Didier (d'une voix faible). — Les reproches des puissances.

Le président. — Vous saviez pourtant qu'il y avait dans la ville une garnison de braves militaires?

Didier. — Oui.

Le président. — Pensiez-vous donc qu'ils ne feraient pas leur devoir? Qu'ils ne seraient pas fidèles à leurs serments?

Didier. — Non, je ne pensais pas cela.

Le président. — Vous aviez l'intention de vous emparer des caisses publiques?

Didier. — Oui, monsieur le président.

Le président. — Et vous auriez eu, ensuite, recours aux caisses particulières?

Didier (avec un sourire amer). — On a beau jeu maintenant, à dire tout cela, mais ce n'est pas la vérité, c'est entièrement faux.

Le président. — Cependant, si vous aviez été repoussé, après vous être emparé des caisses, vous les auriez emportées?

Didier. — J'avais la conviction, et je l'ai encore en ce moment, que si j'étais entré à Grenoble, je n'aurais pas été repoussé. En trentesix heures j'étais maître de Lyon et bientôt après, de toute la France.

Le président. — Si votre intention n'était pas de faire votre profit particulier, dans cette malheureuse affaire, quel a donc pu être le motif qui vous a déterminé à l'entreprendre?

Didier. — Que sais-je? L'exaltation de l'opinion publique. Mais la supposition que c'était pour de l'argent est un mensonge infâme, dont on reconnaîtra plus tard la fausseté.

Le président. — Quand vous ayez été arrêté, n'aviez-vous pas sur vous des lettres de change pour une somme considérable?

Didier. — Non, monsieur le président, je n'avais que soixante-huit francs et quelques papiers. Ces papiers étaient une proclamation, dans laquelle je donnais pour mot de ralliement Saint-Chaffre, et il faut que je vous dise pourquoi :

« Lors de l'invasion de la France par les troupes alliées, en 1815, i'un des forts de Besançon (Doubs) se trouvant dépourvu de garnison, était sur le point de tomber au pouvoir des ennemis, lorsque les habitants du village de Saint-Chaffre se jetèrent dans le fort avec la noble résolution de le défendre et de le conserver à la France. Les alliés, pour les réduire à se soumettre, les menacèrent de brûler les

U mouta ferme les dcgri's de rOcliafaud.

LIt. 1^0. — Patârd frères, édltour».

Ï2i2 LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE

habitations qu'ils avaient laissées désertes, s'ils n'y rentraient aussitôt et, sur leur refus, ils mirent le feu à ces habitations.

" Que firent les habitants?

« Ces braves Fi-ançais eurent la constance de voir dévorer, sous leurs yeux, la plus grande partie de leur patrimoine, sans être ébranlés dans leurs résolutions, et nos ennemis apprirent qu'il était encore des Français! (Paul Didier prononce ces derniers mots avec un enthousiasme qui excite un mouvement de sympathie.)

« Quant aux autres papiers, c'était une lettre aux Marseillais, dans laquelle je rappelais à ces anciens amis de la liberté, que toute distinction d'opinion devait s'effacer devant la cause de l'indépendance de la patrie; c'était, en outre, une lettre à M. l'Evêque, une proclamation aux puissances, et enfin, ce que les gendarmes sardes appelaient mon testament, et dont je parlerai dans ma défense. »

Le ton de franchise avec lequel s'exprimait l'accusé paraissait produire un bon effet sur le tribunal.

Plusieurs des juges avaient eu aussi, à certaines heures de nos désastres, leur élan de patriotisme. Les souvenirs de Didier réchauffaient les leurs toujours agréables, comme tout souvenirs de jeunesse. Sans doute, il n'y avait pas longtemps que l'on avait défendu la frontière, mais il semblait que depuis longtemps on n'avait plus entendu de généreuses paroles.

Dans ce second procès, la justice, nous l'avons dit, suivit son cours régulier.

Des témoins furent entendus; pour la plupart, c'étaient des veuves ou des sœurs d'insurgés. Elles étaient vêtues de grand deuil, leurs paroles étaient entrecoupées de sanglots, mais elles parlaient sans haine et sans colère. Elles évitaient cependant de regarder Didier, ou de prononcer son nom.

Leurs dépositions furent sans intérêt.

A peine avaient-elles vu l'accusé. Elles n'avaient assisté à aucune de ses conversations avec leurs parents, et ne s'étaient pas douté qu'il s'occupait de politique.

Elles avaient appris son nom depuis leur malheur.

Quelle différence entre ces femmes si modestes, si douces et ces mégères, ces furies que l'on voit dans l'histoire des massacres royalistes du Midi. Comme ces filles et femmes de brigands forment un

frappant contraste avec les femmes et les filles des zélés défenseurs du trône et de l'autel I

Revenons à l'interrogatoire de Didier.

On remarque qu'une seule fois, pendant les débats, comme dans sa défense, il prononça le nom de Napoléon If, pas une seule fois non plus il n'eut une parole de sympathie pour les souvenirs de l'Empire et dans aucune de ses réponses il ne fit l'aveu qu'il eût pour but le rétablissement de la famille impériale.

A plusieurs reprises on lui demanda :

— De quel nom vous serviez-vous pour entraîner vos partisans? Il répondit enfin :

— Le nom dont je me servais était celui de Napoléon II,

L mlerrogatoire terminé, il plaida sa cause, ou si l'on veut, chercha sa réhabilitation dans une biographie habilement présentée, mais en ne paraissant soucieux que de sa mémoire. On l'écoutait avec intérêt, espérant entrevoir, dans i'histoire de ses rolalions politiques, les noms de ses principaux complices ; mais on n'obiint de lui aucune indication.

La plaiJoiiie de son avocat fut très courLe et n'eut rien de saillant. Il supplia la Cour de recommander son client à la clémence royale.

A la demande ordinaire : Avez-vous quelque chcse à ajouter?... Didier répondit :

— Je n'ai rien à ajouter. J'ai fait mon sacrifice, ma famille saura faire le sien. Je remercie mon défenseur de ses généreuses paroles, mais je prie la Cour de ne pas s'y arrêter ; je ne demande rien au roi...

li fallait être une mère ou une épouse affolées par la douleur pour croire à la clémence royale, ce diamant de la couronne brillait comme le courage du comte d'Artois.

Paul Didier fut condamné à la peine de mnrt.

L'exécution de l'arrêt fut fixée au lendemain 10 juin.

LE DERNIER JOUn

On n'usa point envers Paul Didier des méchancetés raffinées dont on se montra si ingénieux et si prodigues, à Bordeaux, contre les Jumeaux de La Réole. On accorda à ses derniers jours un cachot ordinaire, où il pouvait voir clair, respirer et même dormir.

Louis XVUI ne s'en porta point plus mal, la France non plus. On continua à adorer le Sacré-Cœur et la Sainte-Alliance ; deux cultes qui se confondent chez tous les cœurs bien nés, et on continua à se reposer sur le bon fonctionnement des cours prévôtales, des fusillades et des guillotinades. Il n'était vraiment pas nécessaire de torturer Paul Didier. Après la pénible séance du 9 mai, il passa donc la meilleure des nuits que passent, dit-on, les criminels, celle qui suit le verdict.

La tension de tout notre être vers un dénouement si palpitant d'intérêt a absorbé et consumé toutes nos forces ; ce dénouement étant fait, une détente générale se produit en nous, et nous cédons à un sommeil profond,... un premier acompte de l'éternel sommeil.

Le lendemain 10, en ouvrant les yeux, Paul Didier vit à son chevet sa femme, Rosalie Drevon, courageuse compagne, de qui il avait dit, dans sa défense, qu'elle avait été, pendant trente ans, l'orgueil et le bonheur de sa vie.

Grand éloge que la pauvre femme n'aurait pu lui rendre !...

Elle était agenouillée, il s'assit sur son lit et lui tendit les mains qu'elle prit dans les siennes et couvrit de ses baisers et de ses larmes.

Elle avait déjà revêtu ses vêtements de deuil, et, la tête inclinée vers lui, elle récita les prières des agonisants.

11 écoutait ces prières, sans foi, mais comme un dernier cantique d'amour.

Ainsi il ne quittait pas la vie en désespéré, et de toutes les croyances qu'il avait usées il lui restait celle d'avoir été aimé.

A dix heures un quart le geôlier entra et lui annonça la visite du 'général Donnadieu.

M"* Didier dut se retirer à l'écart pendant quelques instants.

A trois reprises, dans le cours de l'instruction, les juges, — sur l'ordre du ministre de la police, — lui avaient fait entendre que sa peine serait commuée s'il faisait des révélations. — Le général Donnadieu venait faire une dernière tentative.

Il essaya de le prendre par les sentiments.

— Voyons Didier, lui dit-il, vous n'êtes pas un homme vulgaire. Vous avez le cœur haut placé, des vues larges, supérieures, je n'ai pas voulu vous laisser aller à la mort avant de vous parler dans l'intérêt de la France. Et je viens à vous, comme citoyen, de mon propre mouvement. Je n'ai fait jamais auprès d'autres de démarche semblable. Je pense que vous considérez votre entreprise comme avortée complètement ?

N'en doutez pas, fit Didier.

- — Alors, bien que vous n'aimiez pas Louis XViH, vous devez reconnaître comme nous qu'il représente l'ordre et la tranquillité dont la France a besoin plus encore que de liberté. La France, en d'autres termes, est une convalescente qui doit renoncer aux aventures et qui a besoin du roi. N'êtes-vous pas de mon avis, mnintenant, après expérience faite ?

Didier parut réfléchir, mais garda le silence ; Donnadieu poursuivit, en donnant plus de chaleur à ses paroles :

Eh bien! au nom de Dieu qui n'a pas permis que la France fut dépecée, au nom du roi qui nous a été donné pour nous relever de nos ruines, je vous en conjure, Paul Didier, arrachez les derniers voiles qui couvrent encore votre complot ! Ne laissez pas derrière vous de derniers brandons de l'incendie que vous aviez allumé... Étouffez un reste de haine contre notre roi. Souvenez-vous que vous avez jadis partagé son exil. Parlez !

— Mais que vous avouerai-je? fit Didier, en haussant l'épaule.

— Les noms de vos complices.

Il frémit.

— Tenez, fil Donnadieu, tirant sa montre. Il est dix heures et demie ; l'échafaud est dressé, les exécuteurs attendent, nommez au représentant du roi ses ennemis et les vôtres, ceux qui vous envoient à la mort, et au nom du roi, je fais démonter la guillotine, je vous laisse lu vie ot votre peine est commuée I

Pensez à votre femme ! Pensez à vos enfants ! Parlez; l'heure presse. Didier paraissait touché, enfln :

— Je n'ai rien à vous dire, général, de ce que vous attendez de moi et je suis résigné à la mort, mais tout ce que je puis faire, en mourant, pour le roi Louis XVIIÏ, c'est de lui conseiller d'éloigner de plus en plus de son trône et de la France le duc d'Orléans et M. de Talleyrand, l'ex-premier ministre.

— Je transmettrai vos paroles au roi, dit Donnadieu, mais elles ne suffisent pas à mériter votre commutation de peine. Je vous quitte, Didier; que la volonté de Dieu s'accomplisse.

Le même jour, le général adressa, par une dépêche au gouvernement, l'avis du condamné. « Ce sont ses propres e.\pressions, dit-il, ce sont les dernières paroles d'un homme qui allait passer pour jamais dans l'éternité. •>

A peine le général Donnadieu s'était-il retiré, que les exécuteurs envahirent le cachot. 11 se prêta avec caimp et dignité aux funèbres préparatifs de la toilette. Ses longs cheveux blancs, étaient tombés sous le ciseau, ses mains étaient liées, lorsque sa femme força la consigne, et écartant les gardiens de la porte, accourut près de lui.

Elle voulait l'accompagner et soutenir ses pas jusque sur l'échafaud, mais on ne lui permit que de le suivre. On l'écarta et le cortège se mit en marche.

Ici nous laissons la parole à l'historien de la Restauration qui trace, de la mort de Didier, un tableau si émouvant :

« La pluie tombait. Des soldats gardaient toute la ligne qui séparait la prison de la place Grenette'. Les portes et les fenêtres sur le passage étaient toutes fermées. Didier fit le trajet à pied. Son courage, dans ses derniers instants, honora la cause qu'il avait embrassée; il se montra digne des braves gens si malheureusement entraînés par ses illusions et tombés avant lui.

Arrivé au pied de l'échafaud, il en monta les degrés d'un pas ferme, et, repoussant l'attouchement des exécuteurs, lui-même s'étendit sur la planche fatale. Quelques secondes après, le mouvement insurrectionnel du 5 mai, comptait sa vingt-cinquième victime. »

Page 1