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LES RÉVÉLATIONS POSTHUMES

S'il est un fait certain, c'est que Didier « iravaillait », comme il l'a avoué à ses compagnons de fuite en Savoie, pour élever au trône le duc d'Orléans. On l'ignorait encore en 1816, mais cette vérité et d'autres encore se firent peu à peu.

En mourant, Didier laissait sa femme et ses deux fils dans la misère et sa famille, dès ce moment, reçut des secours d'une main inconnue. (Peuchet.)

M. Barginet, de Grenoble, qui avait été attaché à Didier, a dit quelques mots qui appartiennent à l'histoire, à l'occasion d'une polémique entre le général Bonnaire et divers journaux, en septembre 1837.

« Les débats publics du malheureux Didier, dit-il, n'ont nullement présenté sous leur jour l'événement désastreux dont il est mort victime; j'avais eu l'occasion de connaître ce personnage en 1815, à Paris, durant les Cent-Jours, et je lui servis alors de secrétaire. J'eus nécessairement des relations avec lui en 1816, lorsqu'il vînt dans nos contrées mettre à exécution un projet dont les , principaux auteurs ignoraient le véritable but. Ce que j'écris là, monsieur le général, c'est de l'histoire. Pour remuer nos patriotiques populations des montagnes, on fut obHgé d'évoquer les souvenirs de la République, et ceux de Napoléon, alors encore si palpitants dans un pays, qu'une année seulement auparavant ce grand homme avait traversé en triomphateur. Mais il ne s'agissait ni de la République , ni de Napoléon. Le caractère bien connu du monarchiste Didier s'oppose à cette explication du complot.

'< Mais quelle est donc la vérité?...

« Il n'y a plus, en France, que trois hommes qui la connaissent, puisque vous n'êtes pas de ce nombre. Il y a un de ces hommes qui gardera ce secret aussi fidèlement que la tombe où repose Didier, et cet hommp c'est moi. Quand aux deux autres, je n'ai point à m'en ocnujxT. Il importe pou qu'ils n'apprécient pas, dans la hante posi-

tion où ils sont placés, une discrétion que je crois utile, ne fût-ce que pour prouver que l'ambition personnelle n'est pas toujours le seul mobile des hommes qui se jettentdans les mouvements révolutionnaires, et celui de 1816 en était un grand, national, digne d'une issue plus glorieuse. »

Le dynastie d'Orléans ayant toutes les préférences de M. Barginet, il ne faut pas se demander si 9i.n établissement n'était pas le but de Didier. Il a soulevé un coin du voile.

Quant au désintéressement personnel de Didier, auquel il a cru peut-être, il nous faut en rabattre ; voici, à ce sujet, ce que l'archiviste de la police nous révèle :

Didier, pendant les Cent-Jours, s'était rapproché de Fouché, devenu chef des Orléanistes.

Celui-ci le chargea, — nous croyons l'avoir dit plus haut, — d'aller exposer ses vues à Tienne avant l'entrée en campagne. Une barrière infranchisssable le retint en deçà des frontières.

Le parti se proposait d'alarmer les acquéreurs de biens nationaux, et de soulever l'armée de la Loire au nom de Napoléon. On espérait déterminer les officiers compromis à se tourner vers le duc d'Orléans. Les républicains, ne pouvant reconstituer leur forme chérie de gouvernement, consentiraient à reconnaître Tautorité du fils d'un des leurs.

« Tout ce plan plus détaillé, et que je donne en extrait. — continue M. Peuchet. — obtint l'assentiment des chefs. >'

« Didier se mit en avant et ayant reçu des lettres-patentes de sa nomination à la charge de chancelier du royaume, un diplôme de duc et pair héréditaire, une concession de deux cent mille francs de rentes en biens fonds, deux cents autres mille francs en rentes, cinq pour cent, avec un traitement annuel de deux cent mille francs, partit muni d'une très forte somme, en or et en billets de banque. »

On devait créer à Lyon un gouvernement provisoire, composé du général Gérard, du duc de Choiseul, du duc d"Otrante, de Dupont (de l'Eure) et de Didier.

On continuerait la guerre, si la Révolution n'était pas spontanée, et après la première bataille gagnée, le duc d'Orléans serait déclaré

Siro, c'est lo bultiemo, Uii TaUeyraua eu prêiiint sermunt ft Loals Phlli|)|>o.

LW. ihr — Fatarp f n'-ro», éditoar».

lieutenant-général du royaume et le marquis de Lafayette .commandant de toutes les gardes nationales.

Les fonds étaient faits en partie pour payer les premiers frais.

« Chaque lieutenant-général qui passerait au parti, recevrait une dotation de trente mille francs de rentes, le titre de duc et le grand cordon de la Légion d'honneur. On ferait marquis, avec un majorât de douze mille francs, et la plaque de la Légion d'honneur, tout maréchal de camp dont la défection serait utile. Le titre de comte et douze mille francs de pension, à tout colonel qui entraînerait son régiment.

« Enfin, cette Révolution tramée par des hommes d'affaires qui connaissaient le prix de l'or, aui-ait coûté des sommes énormes "

Passons maintenant aux preuves fournies par la Révolution de 1830.

Nous voyons reparaître, en 1830, tous les personnages du complot de 181t3.

Comme en 1816, le banquier Laffitte fournit des fonds.

Lafayette est commandant des gardes nationales.

Nous revoyons Dupont (de l'Eure), le général Gérard, le duG de Choiseul.

Simon Didier fils devient l'objet d'une constante faveur; il est nommé conseiller d'État. — M. Barginet n'est pas oublié,

M. A. Ducoin prouve que tous les enfants des horamen exécutés le 10 mai 1816 à Grenoble, obtinrent des pensions tant du budget que de la cassette particulière du roi Louis-Philippe.

Tout commentaire, après cela, nous semble superflu.

Mais ce qui est très curieux, c'est l'aplomb et la rapidité avec lesquels ceux qui étouffèrent dans le sang la Révolution orléaniste de 1810, retournèrent leurs vestes en 1830. Rien de plus édifiant ; ces comédies, toujours les mêmes et toujours applaudies du peuple, qui jouera toujours le rôle de maître Corbeau tant qu'il aura du fromage, sont reprises chez nous tous les quinze ans, et toujours avec un égal succès.

Mais laissons les commentoires et racontons.

Le 6 août 1830, Charles X quittait à peine Rambouillet, le nouveau roi n'était pas encore nommé, quand le général Donnadieu, alors com-

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mandant de la division militaire de Tours pour le roi Charles, offrait ses services à l'insurrection triomphante.

En même temps, il écrivait à Paris qu'il était prêt à combattre son collègue, le général Despinois, toujours à Nantes, et à comprimer la Vendée, dont il pressentait sans doute les sentiments.

De plus fort en plus fort :

« .M. de Vautré, devenu général et baron, devait se montrer encore plus empressé.

« Le lundi 26 juillet 1830, à l'apparition des ordonnances, on put l'entendre appeler de tous ses vœux une Révolution, saluer ensuite avec enthousiasme le triomphe populaire, et accuser de lâcheté Charles X et son fils.

On put le voir, le samedi 31, se rendre au Palais-Royal, se mettre à l'absolue disposition du duc d'Orléans, avant même que ce prince eût reçu le litre de lieutenant-général, quand Charles X était encore roi, et déployer plus tard une sorte de violence pour imposer le secours de son épée au nouveau gouvernement et à son drapeau.

Il y a plus :

Repoussé par plusieurs ministres et revenant sans cesse à la charge, il lui arriva, dans ses nombreuses démarches, de paraître un jour en solliciteur devant un des fils de Didier !

« Enfin, M. Descazes, accourant à «on tour près du nouveau maître, saluait les couleurs tricolores, leur jurait fidélité et devenait un des plus hauts et des plus influents serviteurs du prince auquel il avait signifié l'ordre d'un long exil et que, certes, il n'eut pas hésité à faire arrêter, ai, demeuré à Paris, le chef de la branche cadette des Bourbons se fut trouvé mêlé, autrement cfue par son nom, aux faits lamentables que nous venons de raconter. » (De Vaulabelle.)

Depuis l'assassinat du duc de Berry, M. D- cazes n'existait plus quo pour mémoire.

Tenu en disgrâce pendant tout le règne d • Charles .X, qui le regardait comme le complice des malheurs récents de la monarchie, il ne reparut sur la scène politique qu'au lendemain de 1S30, à l'heure où le duc d'Orléans, lieutenant-général du royaume, se faisait proclamer roi.

N'est-ce donc rien qu'un pareil ra|.prochemr.'al? Faut-il croire

qu'il n'avait existé aucun genre d'intimité entre ces deux personnages?

Ajoutons, pour tout dire, que M. de Saint-Aulaire, beau-père de M. le duc Decazes, et que M. le duc de Glugsberg, son fils, obtenaient les postes les plus importants dans la diplomatie.

Enfin, chose remarquable, en devenant grand référendaire de la chambre haute. M. Decazes était l'introducteur naturel des fils de Louis Philippe au Luxembourg et, en effet, ce fut l'ancien ministre de la police, l'ex-favori de Louis XVIH, l'homme de Grenoble, qui présida tour à tour à l'introduction de MM. le duc d'Orléans, de Nemours et du prince de Joinville, comme pairs de France.

Enfin M. de Talleyrand ayant eu, comme ambassadeur, à prêter serment à Louis-Philippe, dont il avait favorisé l'avènement, lui disait avec un ton d'augure.

« C'est le huitième, sire!...

Le pauvre homme est mort sans avoir eu le temps de trahir Louis- Philippe et de prêter serment à la deuxième République. — On attend encore que ses héritiers publient ses Mémoires qui ne devaient, d'après sa dernière volonté, être publiés que quatre-vingts ans après sa mort. On y trouvera sans doute de nouvelles révélations sur l'affaire de Grenoble.

Passons maintenant à des vilenies d'un autre genre et racontons ce que sont devenus ceux qui ont touché le prix du sang.

Les détails suivants sur deux acteurs du drame de Grenoble ne paraîtront sans doute pas sans intérêt.

L'un d'eux, Jean-Baptiste Sert, n'avait d'abord songé qu'à obtenir la liberté de son beau-frère Dussert et de son parent Durif, l'appât de la récompense ne tarda pas à transformer en un marché odieux une démarche, déloyale sans doute, mais que pouvait atténuer, jusqu'à un certain point, la démarche qui l'avait dictée.

Il exigea et obtint la moitié des 20,000 francs promis à qui livrerait Paul Didier.

Sa cupidité lui fut fatale. Voici quelques passages d'une supplique que douze ans plus tard, en 1828, il adressa au ministère de l'intérieur.

« J'étais loin de prévoir, écrit-il, qu'une action commandée par mon zèle allait devenir, pour moi et pour ma famille, une source de

persécution et de ruine ; qu'il me faudrait abandonner une propriété qui valait au moins quarante-cinq mille francs pour aller régir une perception dans le département de la Nièvre, pourm'éloigner de mes nombreux ennemis.

» A la vérité, elle me fut confiée très généreusement; je fus dispensé de verser mon cautionnement en entrant en fonctions ; elle m'offrait un revenu de dix-huit cents francs, mais qui, à chaque exercice, diminuait de quarante à cinquante francs par la réduction des contributions. Le peu qui me restait ne pouvait plus suffire à faire subsister ma nombreuse famille, qui est de six enfants et veuf que je suis.

<( Considérant alors que j'avais abandonné ma propriété qui est assez considérable, que dix années s'étaient écoulées depuis ma triste expatriation, et que, depuis un aussi long temps, je n'aurais peut-être plus d'ennemis au pays, ces malheureux motifs m'ont décidé, les larmes aux yeux, à dire adieu à mes très honorables et respectables chefs et à mes braves contribuables.

« A mon retour, j'ai trouvé mes bâtiments en ruine, mes forêts dévastées, mes propriétés usurpées et les plus grands malheurs et la persécution ont recommencé pour moi, comme en 1816.

<( Ma position est telle, monseigneur, que je suis forcé de me tenir à l'écart comme celui qui a commis le plus grand crime.

« Voilà douze mois que je n'ai pu assister au saint sacrifice de la messe.

« On s'en prend à tout ce qui m'appartient; mes enfants sont souvent maltraitrés. C'est ce qui les force à me faire de sanglants reproches pour avoir fait arrêter un brave homme que tout le monde regrette, sans que les Bourbons m'aient aujourd'hui aucune obligation.

« C'est dans cette position, monseigneur, que je me vois dans la nécessité de solliciter un prompt et dernier secours du gouvernement paternel, soit qu'on veuille me rembourser la valeur de ma propriété que j'abandonne au gouvernement à trente pour cent de sa valeur réelle, d'après estimation qui en sera faite à mes frais, et avec ce qui pourra me revenir, j'irai, avec ma famille, loin de mus ennemis. »

Cette supplique, nous le croyons, resta sans réponse.

Le délateur dut subir son châtiment jusqu'à son deriiier jour, dévenu un objet d'opprobre pour ses enfants et insupportable à luimême. La Révolution de 1830, survenue deux ans plus tard, acheva de l'accabler.

Si on a le regret de voir mourir dans leur lit, au sein des richesses et des honneurs des Fouché, des Talleyrand, des duc de Raguae et tant d'autres, car le nombre en est grand, on a la consolation de voir des traîtres mourir dans la honte, comme Bazaine, ou la misère, comme Deutch, qui livra à ïhiers, pour un million, la duchesse de Berry.

Mais aucun ne fut plus cruellement puni que le complice qui partagea avec Sert les vingt mille francs, prix de la liberté de Didier.

Voici ce qu'en raconte M. A. Ducoin.

« Les voyageurs qui ont visité les montagnes de la Maurienne vous raconteront qu'il y a peu de temps encoi'e, un homme errait à Saint-Sorlin-d'Arves, en proie aux hallucinations terribles que les remords allumait dans sa i-aison, depuis longtemps perdue. La femme de ce mallieureux était morte pendant un voyage qu'il avait fait à Paris, pour y mendier le prix d'une trahison, auquel il croyait avoir droit et qui ne lui fut pas accordé.

Ses deux enfants avaient été forcés de fuir, l'un après l'autre, un pays où le nom de leur père était un sanglant reproche et une cruelle injure. Ils étaient morts tous deux aussi misérablement.

« Alors rebuté de tous, maudit par tous, presque sans asile, cet homme était devenu fou, et dans chaque étranger qui pnssait devant sa porte, il croyait voir encore celui qui, souffrant et proscrit, était venu un soir lui demander asile,

« Cet homme était l'aubergiste Balmain. »

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