LA LISTE DES VICTIMES
Une des plus illustres et des plus sympathiques victimes de If- Restauration fut le général patriote Mouton-Duvei'net.
Napoléon avait quitté la France; Louis \V11I y rentrait pour la seconde fois, et de Cambrai il lançait une proclamation où il promettait sa clémence à son peuple égaré; mais autour du roi et à Paris, on n'entendait crier que justice ou vengeance. Les royalistes et les étrangers, princes et généraux, ne voulaient voir dans le retour de l'île d'Elbe, que le résultat d'une vaste et ténébreuse conspiration et réclamaient des châtiments pour ses auteurs.
Cette conspiration était une chimère.
Les auteurs du retour de l'île d"EIbe se trouvaient surtout parmi les royalistes qui, n'ayant rien oublié et rien appris depuis vingt-cinq ans, avaient meurtri de leurs exigences, de leurs outrages et de leurs haines sanguinaires, une nation qui ne les comprenait plus.
Mais les rois, les généraux étrangers, leurs ministres, mais les exaltés se plaignaient de ce que pas un général n'eut été mis en jugement.
— Le nombre des coupables est-il un embarras? s'écriaient les officiers russes, nous nous chargerons de vous en débarrasser, — on les transportera en Sibérie!
— Si on ne frappe pas toutes les têtes de la conspiration, ajou talent les représentants anglais, l'Europe n'en a pas pour une année.
Cependant, où prendre les coupables? Poiuviuoi ceu.\-ci plulùl que ceux-là? .\llflit-on décimer l'armée vaincue?
Le ministre de la police pendant les Cent-Jours, Fouché, duc d'Otrante, mieux instruit que personne de ce qui s'était passé avant le 20 mars, fut chargé par le ministère de démontrer les difficultés et l'inutilité des châtiments. Il adressa aux grandes puissances un mémoire où il exposait les causes du retour de l'île d'Elbe, l'absence do complot et concluait :
!OTfi LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
" On aurait beau multiplier les recherches on se convaincra que personne n'a eu connaissance d'aucune conspiration ; et avant d'atf.aquer qui que ce soit sur ce sujet, ne faudrait-il pas accuser d'abord les minisires du roi qui n'ont su ni deviner ni prévoir le de'part de nied'Elbe?
» Quelques individus, ont peut-être plus marqué que les autres : mais celui-ci dirait qu'il a été entraîné par ses officiers et par ses soldats, un autre que ses troupes l'ont abandonne, et pour un principal coupable que l'on chercherait à convaincre, on ne trouverait que des innocents, ou bien l'on découvrirait des milliers de complices. On ne peut se dissimuler combien de pareilles poursuites paraîtraient encore plus odieuses au milieu des malheurs publics. On opposerait à ces inutiles vengeances les magnanimes déclarations des souverains; on ne croirait pas que ceux-ci les exigent, on les imputerait au roi seul... »
Mais les magnanimes étrangers demeurèrent inflexibles.
Alors Fouché, de la même plume qui venait de rédiger ce mémoire, dressa la liste des victimes.
Puisqu'il le fallait, il était décidé à « faire largement les choses. » 11 se fixa un chifTre : une centaine, et comme la tâche était considérable, il élargit le champ des culpabilités et prit des coupables jusqu'en 1814. 11 se dit aussi que l'occasion pour lui était belle de se débarrasser de ses ennemis et d'anciens amis qui avaient trempé dans ses intrigues et pouvaient le compromettre.
A mesure que sa mémoire lui dictait un nom, il l'écrivait sur une feuille brouillon, sauf à le reprendre plus tard dans un classement alphabétique.
Le premier de la liste fut Arnault, un académicien inolTensif, un de ses plus anciens et de ses plus intimes amis. Pourquoi? Interrogé plus tard à ce sujet par Arnault lui-même, il lui répondit avec l'indifférence cynique qui le caractérisait : « Eh! que veux-tu? Il fallait des noms; la lettre initiale t'a désigné. »
Venaient ensuite beaucoup d'autres noms insignifiants. Mais il n'oublia aucun des généraux qui avaient conspiré avec lui, avant le retour de l'île d'Elbe, en faveur du duc d'Orléans.
A la lettre G, il écrivit les noms de Carnot, BcMijamin Constant et Coulaineourt.
A la lettre D, Durbach, ami de Dupont (de l'Eure). Durbach, le jour de la capitulation de Paris, avait accusé Fouchi^ de trahison.
Puis sa mémoire tarit un instant, il chercha.
— Ah! fit-il à mi-voix, le général Dejean.
Celui-ci, le 20 juin, à la Viliette, avait proposé de le faire arrêter et fusiller.
Après?..,
Il eut de nouveau un de ses hideux sourires qui accompagnaient ses méchancetés et il écrivit : — Le général Mouton-Duvernet.
Celui-là, qu'avait-il fait? Il semblait qu'il n'eut contre lui que le crime du patriotisme, le vomissement de la dynastie des Bourbons imposée par l'étranger. Son rôle, pendant les Cent-Jours, n'avait été ni plus influent, ni plus signalé que celui des autres chefs militaires, IMouton-Duvernet avait commandé Lyon deux fois. Le second commandement qu'il y exerça lui avait été donné par Fouché lui-même, alors président du gouvernement provisoire... Ce souvenir fixa l'attention de Fouché.
Il allait ainsi se faire pardonner la nomination d'un honnête homme.
Enfin, après le honteux labeur d'une longue soirée, le duc d'Otrante put remettre à ses collègues une liste de cent dix noms l... Cent dix... dont un grand nombre hurlaient, comme on dit, de se trouver ensemble. On V voyait des hommes qui n'avaient plus paru sur la scène politique depuis le consulat.
Cette liste, soumise au Conseil, souleva des réclamations nombreuses. Plusieurs proscrits avaient occupé, la veille encore, des positions élevées; ils avaient des amis dans le gouvernement qui intervinrent pour faire rayer leurs noms. Ce premier travail réduisit le nombre à quatre-vingt. Le czar fit rayer aussi quelques noms. Enfin, dans un dernier Conseil, la liste fut maintenue à cinquante-sept.
Mouton-Duvernet n'avait point d'ami dans le Conseil, son nom fut maintenu.
Le 24 juillet, seize jours après la rentrée de Louis XVIII, quatre jours après l'envoi du mémoire, parut au Moniteur l'ordonnance royale qui envoyait devant les conseils de guerre, les généraux et olficiers suivants :
Ney. Labédoyère, Lallemant aîné, Lallemant jeune, Drouet d'Erlon, Lefebvre, Desnouettes, Ameil, Brayer, Gilly, Mouton-Duvernet, Grouchy, Clausel, Laborde, Debelle, Drouet, Gambroane, Lavalette, Rovigo.
Nous avons déjà reproduit cette ordonnance.
Lorsqu'elle vint le Tr-'ipper, Mouton-Duvernet se trouvait à Paris avec sa femme.
Sa première impression fut celle de la stupéfaction.
Sa conscience lui faisait illusion sur le danger qu'il courait; il ne se sentait pas coupable. D'un caractère bienveillant et tolérant, il avait notamment, pendant son commandement à Lyon, obligé beaucoup de royalistes; il ne se connaissait pas d'ennemi.
Enfin, ignorant que la liste eut été préparée par Fouché, il était tout prêt à réclamer son appui. Sa femme... les femmes sont souvent devineresses... le supplia instamment de n'en rien faire, lui disant cju'il y avait du Fouché là-dedans.
— Tu n'as qu'une chose à faire, ajouta-t-elle, te cacher.
— Moi, me cacher! répondit le général, ce serait la première fois de ma vie que je fuirais; ce serait m'avouer coupable.
— D'aussi courageux que toi et d'aussi innocents se cachaient sous la Terreur pour échapper à Robespierre; ils ne se croyaient. point déshonorés pour cela. La justice politique est de l'injustice; si l'on t'accuse, c'est pour t'e.xécuter. Et toi, si tu attends leurs gendarmes, c'est que tu as confiance en leur justice. Leur accordes-tu ta confiance?
— Le ciel m'en préserve!
— Alors, fuis!
— Si ce n'est pour toi, insista M"* Mouton-Duvernet, que ce soit pour moi.
— Eh bien, soit! fit le général; mais où nous cachons-nous?
— D'abord, je ne me cache pas, moi!
— Ah!
— Je te serais plus gênante qu'utile, je te trahirais sans le vouloir; je resterai ici jusqu'au jour où je pourrai te rejoindre sans danger.
Le général réfléchit un instant :
11 n'y avait plus, en Europe, un seul coin de terre oii un soldat de Napoléon put reposer sa tête. Le droit d'asile était aboli. La France elle-même était tout entière occupée par les peuples coalisés.
— 11 ne me reste plus de refuge, dit-il, que dans nos montagnes d'Auvergne.
— C'est vrai, répondit M""" Mouton-Duvernet; mais, d'ici là-bas, il y a de la place pour un malheur.
Il fallait des papiers; tous deux étaient tourmentés de cette pensée sans oser se la communiquer. La générale ajouta :
— Eh bien! voilà qui est convenu, n'est-ce pas, mon ami, tu vas en Auvergne.
— Oui... si je le peux.
— Attends-moi donc un instant, je vais revenir, nous en reparlerons... [Elle s'éloigna.)