LES PAPIERS DU GÉNÉRAL
Le baron Regis-Barthélemy Mouton-Duvernet était né au Pny, Haute-Loire, en 1779; sa femme était également Auvergnate. Quand les Auvergnats sont bons, il n'est pas de gens meilleurs. Ils aiment la grande et la petite patrie, la France et leur pays natal. A Paris, ils se fréquentent volontiers et se soutiennent avec une fraternité simple et bien comprise. S'étant demandé qui pourrait, en ce moment terrible, lui rendre service, la générale pensa à un Auvergnat. Elle descendit sans hésitation et se rendit chez le charbonnier établi à quelque pas de chez elle.
Elle avait vu souvent ce brave homme apporter de l'eau ou du charbon, et même elle lui avait adressé, au passage, quelques paroles aimables. C'était, comme son mari, un homme de haute taille, solidement bâti, d'un air martial et doux.
Sans souci du quand dira-t-on, elle traversa rnpid.;mont la rue et s'élança dans la boutique; là, elle pouvait se rassurer, il n'y faisait pas clair.
J^e charbonnier était seul; sa femme, dans l'arrière-boulique, préparait la soupe au choux.
— Monsieur Barthomieu, dit la dame, j'ai quelque chose à vous dire.
— A moi, madame? fit ce dernier stupéfait. Elle pénétra dans l'arrière-boutique, il la suivit.
Après avoir regardé autour d'elle dans les coins noirs, et avoir reçu l'assurance qu'ils étaient bien seuls, elle s'assit et poursuivit :
— Mes amis, vous ne savez peut-être pas le malheur qui nous arrive?
— Un malheur, ma bonne dame? Ohl non, par ma fidél répondit la charbonnière.
— Mon mari, ainsi que dix-sept autres généraux, vient, par une ordonnance du roi, d'être cité à comparaître devant un conseil de guerre, comme coupable d'avoir combattu à Waterloo.
— Povre monchieu, vede aon paou!
— C'est pour le fusiller, vous comprenez, parce qu'il a défendu sa patrie. Je lui ai dit, général, il faut t'en retourner au pays et t'y tenir caché jusqu'à ce que la rage des royalistes soit passée. Il ne voulait pas, mais je l'ai supplié et oraisonné si bien qu'il a consenti. Mais, maintenant, voilà une autre affaire. Ecoutez-moi bien un peu. Si on lui demande ses papiers, que répondra-t-il? Voilà une chose...
— Oui, fit Barthomieu, une choge...
— Qui est dangereuse.
— Dangereuge.
— Vous le concevez?
— Je le conchois; ayant été arrêté autrefois et mig en prigeon parche que je n'avais pas de papieife.
— Et vous en avez maintenant?
— Chan doute.
— Eh bien! prêtez-les nous...
Barthomieu eut un mouvement de surprise.
— Prêtez-les à notre général, pour lui sauver la vie.
Agir sans réfléchir n'est pas d'un homme sensé; Barthomieu réfléchit. Sa femme, interloquée, gardait le silence. M"" Mouton-Duvernet ajouta :
— Que craignez-vous? Si jamais cela se découvrait, je dirais que je vous les ai volés. Et, en définitive, ne feriez-vous pas quelques mois de prison, s'il le fallait, pour le brave général Mouton? Mais, mon
Co sont les ubiaust
Llv. 13C. — Fatard frères, éditeurs.
mari vous ressemble, il est Auvergnat, il parle patois aussi bien que vous; avec vos papiers, il passera son chemin jusqu'au Puy, comme vous-même. Voyons...
Barthomieu regarda sa femme.
— Donnez che que vous avez, dit-elle.
Le charbonnier se leva, et, quelques instants après, remit à la généi'ale une « quittance » de loyer et son acte de baptême. M"°° Mouton-Duvernet l'embrassa les larmes aux yeux.
— Ce n'est pas tout, mon ami, lui dit-elle, il me faut une blouse, un pantalon, deux chemises, des souliers ferrés, et un chapeau auvergnat.
— Vous les aurez ce soir, madame, répondit le brave homme.
ERRANT A LAVENTURE
II n'y avait pas une heure à perdre.
Le lendemain de la publication de l'ordonnance royale, le général, habillé en paysan, embrassa sa femme pour la dernière fois et sortit de Paris sans avoir été reconnu par les agents de la police secrète apostés aux barrières.
Il avait pris la route d'Orléans.
Il était bon marcheur, son bâton noueux à la main, il allait d'un pas rapide se rappelant les petits voyages de sa première jeunesse. La beauté d'une matinée d'été, la nouveauté, l'étrangeté de la situation auraient suffi à le distraire, si, à chaque instant, il ne se fut croisé avec des détachements prussiens ou autrichiens dont les routes étaient encombrées.
Il profita du premier chemin de traverse qu'il rencontra pour s'isoler en pleine campagne; mais, en fidèle historien, nous devons le noter, il avait beaucoup plu. L'année 1816 fut désolée de pluies diluviennes, la traverse était boueuse, puis, s'il passait dans un village, il se heurtait aux camps ennemis, obligé de se dissimuler. Il se trouvait ridicule.
11 n'avait pas peur d'être reconnu : — Qui se douterait, disait-il,
en me voyant tirer mes guôti-es de la boue, que je suis un général français! Je me déguise trop.
Il se proposait d'acheter un cheval, — les voitures publiques, d'ailleurs dangereuses, n'ayant plus de service régulier, — mais il fallait que l'occasion s'en présentât ; la guerre, le manque de foin rendaient les chevaux très rares dans les campagnes.
Il pouvait descendre de Paris en Auvergne sans trouver une monture, et, cependant, en essuyant au passage les regards méfiante des aubergistes et des gendarmes, en subissant les courts mais substantiels interrogatoires qui suivaient l'exhibition de ses papiers, il se disait parfois que les jambes d'un cheval pourraient lui être utiles.
Les gendarmes surtout l'inquiétaient; la plupart étaient sortis de l'armée et le connaissaient; il n'aurait pas osé, en les priant de fermer les yeux, les détourner de leur devoir. Un bandit est dans son rôle en brûlant la cervelle à qui lui met la mnin au collet; un général ne le peut pas.
Chaque jour un incident mettait sa vie en danger. Ici, il avait laissé voir trop d'argent, et là, des mains trop blanches. Ailleurs, une querelle entre paysans et étrangers avait éclaté, et le premier était indignement maltraité sous ses yeux sans qu'il put le protéger; un peu plus loin, c'était un goujat qui attachait une croix d'honneur à la queue de son cheval, et il devait le regarder impassible.
Les femmes avaient à souffrir selon leur rang : la bourgeoise était une grisette pour le « noble officier » ; pour le soldat, elle était une honorable dame. Pour tous, gradés ou non, la paysanne, la femme, la fille de l'ouvrier n'étaient respectables qu'autant qu'elles étaient protégées et qu'elles savaient se défendre et faire scandale, — mais les marchandes ambulantes, les bergères, les servantes appartenaient, selon eux, à qui voulait les prendre.
Contre ces marées montantes de croates de hulans, de cosaques, beaucoup de ces malheureuses subissaient leur destinée jusqu'à la mort; quelques-unes résistaient, rendant coups pour caresses et blessures pour outrages. Telle fille de ferme, armée d'une fourche; telle lessiveuse, armée de son battoir, avait parfois raison des plus entreprenants.
Quelques-unes s'alliaient entre elles. Rnfiti, il en étaient ijui, parmi leurs ennemis mêmes, se cherchaient un protecteur.
Système excellent. — connu des pompiers sous le nom de part du feu, — pourvu que l'endroit ne changeât pas trop souvent de garnison.
A une vingtaine de lieues de Paris, un soir, sur la grande route d'Orléans, que les pluies l'avaient obligé à reprendre, le général arriva dans un gros bourg où les fumées de bivouac lui annonçaient l'ennemi.
La faim et la fatigue le forçaient à s'y arrêter.
On sait comment sont construits la plupart de nos villages. La grande route devient leur rue principale à laquelle se rattachent quelques ruelles qui, à droite et à gauche s'enfoncent dans les champs. Au milieu de son parcours, ordinairement, la grande rue s'élargissant sur ses bas côtés forme une place où s'élèvent l'église, la maison commune, et la plus grande auberge de l'endroit.
Au moment où il entra, le village n'était pas encombré de troupes, il n'y trouva que l'avant-garde d'une division autrichienne.
L'auberge de la Croix-d'Or, tenue par Oormier, ne renfermait que deux ou trois officiers et leurs ordonnances. Ils se préparaient au départ.
Bien qu'on fut en été, l'humidité était si grande que l'on faisait du feu. La moitié d'une fascine achevait de brûler, et le voyageur s'approcha du foyer pour se sécher.
Tout à coup un roulement de tambour se fit entendre et les Kaiserlichts sortirent.
Le maître de l'auberge ferma la porte derrière eux en soupirant.
— Vous voilà débarrassé, dit le voyageur.
— Eh! mon brave, nous en aurons toute la nuit, après en avoir eu toute la journée. Des bleus, des noirs, des rouges, de toutes les couleurs. C'est un corps d'armée autrichien qui quitte Orléans pour se rapprocher de Paris. Nous avons eu de la cavalerie; on nous annonce de l'artillerie pour ce soir. La commande est faite. Pour les chevaux : cinq cents bottes de foin, mille mesures d'avoine... Cherche du foin!... Trouves-en de l'avoine!... Ce n'est pas ici; mes greniers n'ont plus une botte, ni un sac. Quant au pain, le boulanger a cuit toute la journée... je ne sais pas quoi.
— Avez-vous un morceau de pain pour moi? fit le voyageur. Je vous le payerai ce que vous voudrez, car j'ai très faim.
L'homme interrogea sa femme du regard et celle-ci sa fille, une jolie personne de vingt ans. Et la femme dit :
— Il faut que tout le monde mange. Nous allons manger aussi, nous autres. Depuis neuf heures du matin, nous n'avons pas osé tirer du manger de la cachette.
Cormier, l'aubergiste, fronça les sourcils au mot cachette.
— C'est bon, c'est bon, bavarde, fit-il. Le voyageur le devina.
— Oh ! n'ayez pas peur, mes bonnes gens; j'ai le cœur français, ce n'est pas moi qui vous trahira.
Pendant ce temps, Virginie Cormier était allée chercher le manger, et le général tirait de sa bourse deux pièces de cinq francs qu'il déposait sur la table.
L'aubergiste le regarda avec surprise. 11 avait manqué de prudence en n'écoutant que la faim et la soif qui le tourmentaient.
— C'est trop, monsieur, dit Cormier en écartant du doigt un des écus.
— C'est que, dit le voyageur, je vous demanderai, avec mon pain, quelque chose, ce que vous pourrez, et une bonne bouteille, s'il en reste.
— Non, nous ferons de notre mieux, répondit l'aubergiste, mais nous ne sommes pas des écorcheurs. Reprenez la moitié de votre argent.
Le voyageur obéit. Il y avait assaut de générosité. Dans les temps calamiteux nous devenons meilleurs ou pires.
Virginie rentra avec le quart d'une miche, un morceau de lard et du fromage. Le couvert fut vite mis pendant que Cormier était ailé chercher du vin.
Si le pain était dur, si le lard était rance, personne ne l'a jamai? su.
On travailla fortement des mûciioires, sans dire mot, et, de temps en temps, l'oreille au guet, quant on croyait entendre du bruit dans la plaine.
Enfin le repas s'acheva sans èlre troublé, chacun avait mangé pour vingt-quatre heures. Il ne resta rien, et on eiît même encore le temps d'éch.-inc-er quelques paroles.
— Vous venez de loin comme ça, monsieur?
— De Paris, madame.
— Vous allez encore loin, sans vous commander?
— En Auvergne.
— Ali! vous êtes Auvergnat.
— Oui.
— Il y a d'honnêtes gens partout. Et qu'est-ce qu'on dit, à Paris?
— Ali! dame, c'est selon. Les avi? sont partagés.
— Les Parisiens, ils s'tirent toujours d'affaire, eux; ils n' sont pas malheureux, mais nous, avec ces coquins qui passent constamment, nous sommes toujours entre la vie et la mort.
La jeune fille, qui était allée à la porte pour écouter, rentra en disant :
— Les voilà! on entend un roulement sourd.
Les aubergistes sortirent de la maison. C'était bien Ir- bruit de l'artillerie sur la route.
— Virginie, dit Cormier à sa fille, tu vas aller dans ta chambre, tu t'enfermeras bien et tu t'étendras toute habillée sur ton lit.
— Oui, père.
— Moi, je vais remonter de l'eau-.de-vie ; ils ne boivent que cela Le père et la mère embrassèrent leur fille, qui souhaita une bonne
nuit au voyageur et se retira.
— Vous, monsieur, reprit Cormier, je ne puis vous coucher, ils vous jetteraient par terre; je n"ai pas même une botte de paille à vous offrir. Ils ne vous laisseraient pas près de leurs chevaux. Restez avec nous, près du feu, jusqu'à ce qu'ils s'en aillent.