LA REVANCHE DE LA POLICE SECRÈTE
Si le ministre de la police Decazes savait à quoi s'en tenir sur l'agitation sourde du Vivarais, il n'en était pas de même do ses subordonnés, et la police secrète de Paris, après l'échauffourée lyonnaise
du 21 janvier et en présence des agissements mystérieux, mais sensibles du complot de Grenoble, redoublait de zèle à Paris, presque certaine d'y découvrir ses principales ramifications. Les journaux ministériels l'accusaient d'imprévoyance et de cécité.
A tout prix, il lui fallait faire preuve d'habileté et de zèle. A défaut de complot véritable, les apparences devaient lui suffire et, à une époque oîi les éléments de mécontentement étaient si nombreux, il n'était pas difficile d'y trouver des semblants de conspiration auxquels on pouvait donner de l'importance. C'est ce que l'on appelle de la provocation.
M. Guizot la définit ainsi :
« Il va, dit-il, des agents qui, d'espions deviennent provocateurs, jetés au milieu des dispositions générales oîi réside le mal, attachés aux pas des individus en qui elles se sont le plus clairement manifestées, ils les cultiveront pour les amener à effet; il se saisiront du moindre ombrage de crime, du moindre germe de complot pour l'échauffer, le féconder, le nourrir et le livrer à sa destinée, dès qu'il sera assez grand pour supporter la lumière. Et, une fois en possession d'un petit centre auquel se puisse légalement se rattacher ses alarmes, la politique demi-aveugle, demi-perverse s'élancera à la recherche de tous les dangers qu'elle voudrait prévenir, elle ira fouiller dans le sein du mécontentement et de l'hostilité de tout ce qui cause sa peur.
« Elle y recueillera des rapports, des inductions, des preuves ; elle en composera je ne sais quel fantôme dont elle s'épouvantera peutêtre elle-même, avant d'en épouvanter les autres, et enfin on la verra demander à la justice de ratifier son ouvrage, en déclarant que ce sont bien là les faits qualifiés crimes par la loi. »
M. d'Angles, le préfet de police, voyant l'horizon noir, était disposé à provoquer les événements plutôt que de les attendre.
Il était dans ces dispositions, quand un nommé Scheltein, qui avait été renvoyé et qui désirs^it rentrer en grâce, lui signala l'existence, à Paris, d'une association qu'il qualifia de société secrète.
En définitive, il n'y avait, dans le fait qu'il incriminait, rien de séditieux, il n'y avait ni association ni société secrète. Il s'agissait de la distribution d'un signe d • rallloiuent pour les patriotes, les bons Français, en cas d'événements.
Chez un marchand de vin da quartier Saint-Martin se réunissaient, le soir, après leur travail, de laborieux et paisibles ouvriers. Parmi eux se U'ouvaient, en bonne camaraderie, un cambrear de bottes, nommé Plaignier, Talleron, un ciseleur, et un écrivain public, Carbonneau, qui eurent cette fantaisie de créer et d'émettre un signe de ralliement.
Ils imaginèrent des cartes dont Carbonneau se chargea de dessiner la devise et pour lesquelles Talleron fabriqua un timbre avec un morceau de fer que Plaignier se procura chez un serrurier de ses voisins. La carte fut donc ornée d'un triangle égalitaire ou maçonnique avec cette devise :
« Union, Honneur, Patrie. »
La distribution de ces cartes était gratuite, se faisait au grand jour et sans mystère. Ils en déposaient dans les cafés, les cabarets, chez les épiciers. Offertes à tous venants, elles étaient facilement acceptées.
Elles eurent un succès de caprice et de curiosité et on en répandit cinq ou six mille, en quelques semaines.
Scheltein, qui s'était introduit dans le cabaret fréquenté par les fabricants de cartes, s'était offert comme distributeur et s'était empressé d'en porter les premiers échantillons à la police. A la Préfecture, on n'y vit rien de séditieux ni de dangereux, cependant on l'engagea à suivre l'affaire.
Il n'y avait pas d'affaire, Scheltein la monta.
— Ceux qui acceptent nos cartes, dit-il, les regardent comme un brevet de civisme.
A la première occasion de troubles se disent-ils, on saura se reconnaître à ce signe. Tous les porteurs de cartes formeront une vaste société de patriotes, vous avez donc, sans y songer, fondé une société patriotique.
Cette façon d'envisager leur succès séduisit l'imagination des trois amis. Ils se laissèrent persuader à profiter du moyen d'action qu'ils semblaient avoir trouvé, à s'attribuer un pouvoir politique. Bref, glissant rapidement sur la pente ménagée par l'agent provocateur, ils résolurent de faire connaître au public leur but politique par une proclamation.
LES QLATRE SERGENTS DE L\ ROCHELL^: 1257
Schelteiii proposa un jour d'attaquer les Tuileries.