I.,v. lis. — Fayard (r-ros, éditeurs
Stimulé par Scheltein, ce fut Plaignier qui la rédigea et Carbonneau l'écrivit.
Français!
Nous sommes arrivés au teraie du malheur; amis du peuple, dont nous faisons partie, nous avons lu dans l'âme de nos frères.
Nous nous sommes empressés de prendre les mesures les plus sages et les plus certaines pour la chute entière des Bourbons. Que les patriotes de l'intérieur se rassurent, nous veillons au salut de tous.
Après ces phrases des plus compromcllantes venaient les divagations obligatoires sur la réforme sociale.
Cette seconde partie du programme devint un éternel sujet de discussions, et comme le cabaret ne convenait pas à de semblables débats, ils convinrent de se réunir, soit au Palais de justice, oîi Carbonneau avait son échoppe d'écrivain public, soit dans l'enceinte de la Sainte-Chapelle, chez les frères Oséré, deux écrivains amis de Carbonneau. Enfin, comme s'ils ne se trouvaient pas assez près de la gueule du loup, ils se réunirent encore, arcade Sainte-Anne, chez Souchon, marchand de vin, en face de l'entrée de la Préfecture de police.
Ils passaient là des soirées à se griser de mots qu'ils ne comprenaient pas et à s'admirer les uns les autres dans leur mission de réformateurs du genre humain.
Bien que le sujet fut inépuisable et que le cercle des conspirateurs ou des bavards se fut agrandi, il arriva que la conversation languit.
Ce fut alors que Scheltein proposa l'action.
Ses amis y étaient peu disposés, mais il insista et un beau jour leur proposa d'attaquer les Tuileries.
11 n'y allait pas, comme on voit, par quatre chemins.
A cette proposition, chacun se récria :
Attaquer les Tuileries? .\vec quelles forces? Allait-il faire marcher les faubourgs du 10 août?... «Où étaient ses canons?
— Mon plan d'attaque est fait, répondit-il sans se déconcerter. Je me passe de troupes et de canons et vous allez voir mon projet.
En même temps, il étala sur la table un plan des Tuileiùes dessiné
par un ancien capitaine de cavalerie, devenu aubergiste, rue des Barres, qui le cachait, c'est-à-dire l'hébergeait pour rien, en comptant sur sa protection pour entrer dans la police.
Sur le plan figurait le tracé d'un égout qui, longeant la façade du palais, du côté du jardin, traversait la terrasse dite du bord de l'eau, puis le quai, et débouchait dans la Seine, non loin du Pont-Royal.
— La grille qui ferme l'entrée de ce souterrain, dit Scheltein, sera facilement ouverte, une pince suffira pour forcer le cadenas rouillé qui la maintient. En choisissant une nuit obscure, nous pouvons introduire dans ce passage, à l'aide d'un bateau, quinze à vingt barils de poudre qui suffiront pour faire sauter les Tuileries avec leurs habitants.
Ce projet n'obtint pas le succès attendu.
— Cela, dit un des assistants, n'a pas le sens commun. Et il en fit la critique avec vivacité.
Peut-être aussi l'auteur du projet, depuis quelque temps, était-if suspect. Un nommé Gonneau, ancien membre de la Chambre des représentants des Cent-Jours, que la curiosité avait amené pour la première fois dans cette réunion avait sans doute été frappé de la physionomie louche de Scheltein et l'avait observé. Celui-ci s'étant tourné vers lui pour obtenir son approbation, rencontra un regard qui, sans parole, exprimait assez l'indignation et le mépris de l'ancien représentant.
Blessé de ce regard :
— Pourquoi me regardez-vous ainsi? fit-il avec humeur. Est-ce parce que je ne suis qu'un ouvrier et que je porte une veste au lieu d'un paletot?
On s'interposa et l'on prévint une querelle, puis chacun rentra chez soi.
Scheltein, qui avait déjà empoisonné la réunion de mouchards, se rendit avec ceu.\-ci pour instruire le bureau de la sûreté de ce qui se tramait.
Comme toujours, leurs rapports furent amplifiés et les politiqueurs prirent les proportions de conspirateurs dangereux. L'attentat était imminent, il était temps d'intervenir.
Le lendemain, on lança vingl-liuil mandats d'amener.
LE PROCÈS
Le procès s'ouvrit le 27 juin, après deux mois d'instruction. Les accusés sur lesquels pesaient les plus lourdes charges étaient d'abord les inventeurs des cartes : Plaignier, Carbonneau, Talleron, puis Garnier, Cartier, Bonnassier, Desbaumes. Quanta Scheltein, il n'avait été mis ni en prévention ni en accusation.
Plaignier, interrogé, le premier, reconnut avoir fabriqué les cartes et rédigé la proclamation.
— Vous méditiez, lui dit le président, de commettre l'attentat le plus cruel.
— Un attentat! fit Plaignier, au comble de la surprise.
— Sans doute, et vous vous êtes même servi, en en parlant, d'une expression qui n'est pas une simple inconvenance, mais une inconvenance atroce et épouvantable. Vous osez parler, à l'occasion de nos princes, des châtiments mérités par leurs forfaits. C'est à la fois ce qu'il y a de plus féroce et de plus extravagant.
— Mais, monsieur le Président, je n'ai jamais eu la pensée de commettre un attentat, de porter la main sur le roi.
A Plaignier succéda Carbonneau.
Le Président : — Vous avez travaillé, avec Plaignier, à la confection des cartes?
— Oui, monsieur.
— Vous avez collaboré à la rédaction de la proclamation? ■ — C'est moi qui l'ai remise au net.
— Comment avez-vous pu croire à la possibilité d'un succès? Plaignier n'avait ni caisse, si soldats, aucun moyen d'action.
— Je vous répondrai, monsieur le Président, comme je répondais à ma femme, qui me faisait justement la même question : — Tout cela n'est pas dangereux; on se lassera de la proclamation, on rira des cartes, et tout restera là.
— Vous avez prémédité d'attenter à la vie du Roi ?
— On m'a déjà adressé cette question à l'instruction et elle m'a beaucoup étonné.
Le Président interroge Talleron sur le même sujet, et ce dernier repousse cette accusation avec énergie :
-.— Notre Société, dit-il, n'avait aucun but d'attaque, et j'étais convaincu quelle pouvait durer ainsi pendant dix ou vingt ans, en se livrant à des rêveries de bien public, et sans faire le moindre mal ; au reste, mon rôle s'est borné à distribuer des cartes et à graver un timbre qui n'avait aucune espèce de signification.
Cartier fut ensuite interrogé.
La vue de ce vieux soldat criblé de blessures, dont une mal cicatrisée l'oblige à se couvrir le front d'un bandeau noir, excite un mouvement d'intérêt sympathique dans l'auditoire.
— Vous avez distribué des cartes? lui dit le président
— Je n'y voyais rien de coupable, répond l'accusé. Je ne les avais acceptées que parce qu'on m'avait assuré qu'en cas de troubles dans Paris, on me laisserait aller en les montrant :
— Vieux soldat et décoré de la croix d'honneur, vous saviez très bien n'avoir pas besoin d'autre recommandation pour vous présenter partout.
— Je ne connais pas les usages du civil, j'y suis depuis trop peu de temps.
— Vous avez distribué plusieurs cartes?
— Oui, j'en ai donné à des gens que je connaissais pour les voir jouer à la boule aux Champs-Elysées.
' Les charges pesant contre ce vieux brave étant épuisées, le président passe à l'accusé Garnier, ouvrier cotonnier. Mêmes questions et mêmes réponses que le précédent. Lui aussi a accepté des cartes de M. Planson, bijoutier, parce qu'il lui a dit que s'il arrivait du bruit, il lui suffirait de les montrer pour qu'on le laisse tranquille.
Le président attrape vivement le bijoutier. Il a un passé polititjuo. Il y a vingt-trois ans, en 1793, il faisait partie du Comité révolutionnaire de sa section.
Le président : — Vous avez dit à Garnier : Si le gouvernement venait à être renversé, ces cartes prouveraient que vous n'êtes pas royaliste.
— Je lui ai dit qu'en cas de guerre civile, ces cartes le mettraient à l'abri des partis. Je n'avais ainsi d'autre intention que d'être utile à un citoyen honnête et paisible.
Le préùdent. — Le tribunal appréciera.
La distribution des cartes est le seul qui reste des faits incriminés, mais l'accusation la présente comme un crime. On a arraché pour cela les citoyens les plus inoffensifs des fonds les plus paisibles de la population. Ils ne sont « coupables » que d'avoir cru posséder, dans ces cartes insignifiantes, un talisman contre les dangers de la guerre civile qu'ils redoutent.
A Garnier succède une jeune femme, dont la physionomie agréable et symnathique, l'innocence politique, provoquent à plusieurs reprises les marques d'intérêt de l'auditoire. C'est la femme d'un bottier nommé Picart.
M. le président. — Vous connaissez l'accusé Plaignier?
— Il nous foui™t des tiges de bottes depuis longtemps. Il m'avait entendu me plaindre des alliés, il y a deux ans, il a cru peut-être que j'étais opposé au gouvernement, et il m'a donné une douzaine de cartes ainsi qu'une proclamation que j'ai eu la faiblesse de recevoir et de ne pas remettre à mon mari qui les aurait brûlées.
Le président. — Votre mari, je le sais, est un homme sage et qui fait un bien beau commerce, il chausse une partie de la brave garde royale... Mais qu'avez-vous fait de la proclamation et des cartes?
— Je les ai données.
— A qui?
— A un de mes parents, M. Bonnassier père, et à un ancien garde du comte d'Artois, le lieutenant Desbaumes.
— Gomment cela! Pouviez-vous mettre en doute ses opinions royalistes?
— Du tout; mais c'était mon compatriote et mon ami d'enfance. Bonnassier et Desbaumes sont entendus.
— Pour moi, dit Bonnassier, je nie avoir jamais vu ou tenu une seule carte.
— Et vous, Desbaumes?
— J'en ai accepté quelques-unes, il est vrai, mais c'était par simple curiosité et sur les instances d'un sieur de Verneuil, chevalier
de Saint-Louis, et chef d'escadron d'état-major, singulier monsieur, qui s'est aussitôt empressé d'aller me dénoncer à la police.
Le président. — N'avez-vous pas pris part aux conciliabules poli' tiques tenus chez Souchon?
— Non, monsieur le président.
Le président passe à Dervin, l'aubergiste
— Dervin, dit-il, vous faisiez partie de la société prétendue politique qui tenait ses séances chez Souchon. Vous étiez là le 25 avril, lorsque Scheltein proposa de faire sauter les Tuileries? ,
Dervin. — II est fâcheux pour moi que Scheltein ne soit pas ici, il vous dirait que c'est lui qui m'a poussé à faire tout ce qu'on me reproche. Il a été arrêté avec moi, dans mon logement, et conduit en même temps que moi au bureau des inspecteurs de police; je n'ai rien dit qu'il n'ait dit, rien fait qu'il n'ait fait; cependant on l'a relâché. S'il est innocent, je ne dois pas être ici, si je suis coupable, pourquoi n'est-il pas accusé comme moi?
Le président. — Scheltein n'a été mis ni en prévention ni en accusation; nous ne le connaissons que comme un personnage dont vous avez parlé, vous et vos coaccusés.
— C'est pourtant lui seul qui a fait la proposition de placer des barils de poudre dans le souterrain des Tuileries.
— Mais c'est vous qui avez dressé le plan du palais?
— Non; c'est Scheltein. Je lui disais que je voudrais bien trouver un moyen de gagner la confiance de Talleron, afin de savoir les noms des chefs de la Société et de les donner à la police. Il me dit que ce n'était pas difficile et que j'obtiendrais de Talleron tout ce que je voudrais en lui donnant quelque preuve de zèle, en lui apportant, par exemple, un plan détaillé des Tuileries. Il m'a tracé ce plan et m'a seulement fait écrire, sous sa dictée, les noms des cours et des rues. S'il était là, il n'oserait pas me démentir; faites-le venir. On le trouvera facilement, bien qu'il ait changé de nom, et il est aujourd'hui inspecteur des bornes-fontaines, sous le nom de Duval.
Plusieurs accusés se joignent à Dervin pour demander la comparution de Scheltein.
Le président, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, ordonne que Scheltein, dit Duval, sera entendu séance tenante.
L'interrogatoire de Dervin est repris.
Cet ami du mouchard raconte ce qui s'est passé le 25 avril chez Souchon, mais sans charger les autres accusés, au contraire, en déclarant que la proposition de faire sauter les Tuileries fut repoussée par tous les assistants. Il n'y eût, dit-il, pas même de discussion à ce sujet. Scheltein parlait seul, on l'écoutait sans mot dire, on échangea à peine quelques paroles entre soi.
La séance fut suspendue.
On attendait Scheltein, il ne parut pas. En reprenant la séance, le président annonce qu'il n'a pu être retrouvé et que l'on a répondu, à son domicile, qu'il était absent depuis trois semaines. (Murmures dans l'auditoire.)
Cette absence de Scheltein était d'autant plus fâcheuse que les dénonciations de cet agent provocateur étaient les seules bases de l'accusation; lui seul avait proposé de miner les Tuileries. Pas un seul témoin n'avait été entendu sur ce point capital du procès qui demeurait ainsi sans autre objet que la distribution des cartes, et cependant il n'était pas douteux que Scheltein ne fut caché à Paris et que sa retraite ne fut connue de la police, dans laquelle il venait d'être réemployé.
On croirait que le gouvernement se plaisait à se couvrir d'odieux par de semblables parodies de la justice, ofi les juges se déshonorent en collaborant avec les agents provocateurs de la plus ignoble police.
On n'en jugeait pas ainsi en 1816.
Le gouvernement, qui n'était pas assez fort pour tenir debout sans l'appui des soldats étrangers, croyait remplacer l'autorité et sa force légitime par la férocité et la terreur; c'est ce qu'il nous reste à raconter.
Les débats avaient déjà occupé huit séances de la cour d'assises, on était arrivé du 27 juin au 4 juillet lorsque les plaidoiries commencèrent; elles occupèrent deux jours. Le 6 juillet, le président (son nom mérite d'être cité), M. Romain Desèze, fils du premier président de la Cour de cassation, — demanda selon l'usage aux accusés s'ils avaient à ajouter quelque chose à leur défense.
Talleron se leva et adressa aux jurés ces fières paroles •
l^Yj
La Vallclte fut chargL- par iSapoléon de la réorganisation de la direction dos Postes.
Liv. lyj, — Favahi» fri-ros. éditour*.
i:C6 LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE .
— ^ « J'ignore, dit-il, ce que M. l'avocat général entend, par la lie du peuple dont il assure que la plupart des accusés sont sortis. Ma famille n'a point de parchemins vermoulus à vous offrir, mais elle s'est fait connaître dans le département de la Nièvre par plusieurs siècles de vertus... »
Dervin, raubergiste, aspirant mouchard, eut le tort de ne pas garder le silence.
Il prit la parole pour se plaindre de Scheltein, son infidèle ami.
— J'ai été son bienfaiteur, dit-il, je l'ai logé, je l'ai nourri par pitié, parce que ses malheurs étaient semblables aux miens. Nous voulions tous deux nous mettre de la police et il m'a joué le tour de me dénoncer avec les autres. Scheltein a été de toutes les conspirations de la Révolution...
Le président. — Ne réveillez pas de douloureux souvenirs, et, dans votre intérêt, ne racontez pas si longuement vos honteuses conversations avec Scheltein.
Cela lui va bien de faire le dégoûté!
Dervin. — Je ne cherche pas du tout à m'innocenter, mais, pour faire grâce à Scheltein, jamais!... Je respecterais son absence, s'il était réellement absent...
Le président, interrompant avec vivacité.
— Vous manquez de respect à la Cour.
On a envoyé chercher Scheltein, par des huissiers et par des gendarmes, au domicile que vous-même avez indiqué.
Dervin. — Au reste, on ne fait la guerre qu'à celui qui est pauvre.
Le président. — Voilà encore une expression fort indécente.
Dervin. — A cela près de l'expression.
L'acte d'accusation, me fait un crime d'être pauvre, et je dois justifier mon honneur.
Le président. — Vous déclamez contre la police et vous prétendez n'être entré dans le complot que pour le découvrir à l'autorité.
Dervin se rassied.
Après lui se lève la jeune femme Picart, qui lit un court et toucnani discours fréquemment interrompu par ses hirmes et ses sanglots :
— Messieurs les jurés, je vous prie d'avoir pilié dune malheureuse
femme bien repentante de s'être laissé entraîner dans cette déplorable affaire. Je suis bien coupable d'avoir eu la faiblesse de recevoir ces maudites cartes et de ne pas les avoir confiées à mon mari... Je vous prie surtout, messieurs les jurés, d'avoir égard à la malheureuse position de M. Desbaumes, c'est moi qui suis cause de son malheur. Il appartient à une honnête famille à qui j'ai de grandes obligations; dans mon enfance, son père m'a rendu de grands services, et aujourd'hui, pour récompense de ces services, c'est moi qui vais être cause que ce père ne recevra plus les embrassements de son enfant. Faites, messieurs, je vous en supplie, que la faute retombe sur moi seule, et rendez à un malheureux père, un fils qui n'a pas cessé de le chérir.
Comment me présenterais-je devant lui quand j'irai au pays?...
Hélas! messieurs, il est encore une chose qui me navre; c'est mon pauvre cousin Bonnassier, un père de famille qui m'a toujours donné de si bons conseils et qui m'a servi de père pour mon mariage, — je vous en prie, messieurs les jurés, ayez pitié de lui et de son malheur.
Sourdon, chansonnier populaire des dernières années de l'Empire, se leva, non pour implorer ses juges, mais pour répondre au ministère public qui réclamait contre lui une peine afflktive et infamante pour non révélation du complot :
— La distribution des cartes et de la proclamation, dit-il, est le seul fait réel, sérieux, de l'accusation dirigée contre moi; or, c'est un simple délit prévu par la loi du 9 novembre 1815. Quant au complot, où i;st-ir? oîi le trouver? Des gens qui conspirent sans aucun moyen d'action ne sont pas plus coupables que ceux qui auraient la pensée de tt ..:i!r un empoisonnement avec de l'eau pure. 11 n'y a pas eu de conspiration, conséquemment, il n'existe ni complicité ni révélation nécessaire. Si l'association des patriotes de 1816 est une conspiration, c'est la plus pitoyable, la plus ridicule dont les annales de l'histoire puissent jamais faire mention.
Kii effet, et devons-nous y insister? Peut-on voir un complot dans cet enfantillage de distribuer des bouts de carton sur lesquels, autour d'un triangle, on lit ces trois mots : Union, Honneur, Patrie?
Ll's habitués du café Souchon, établi justement vis-à-vis de la l'réfecture de police, sont-ils dos conspirateurs, parce qu'un mou-
chard qui s'est glissé parmi eux a imaginé de leur proposer de faire sauter les Tuileries?
A-t-on répondu à sa proposition? Nullement. Si ce n'est quelqu'un qui s'est écrié : — C'est une absurdité!...
Si quelqu'un a comploté, c'est la police. Et Scheltein, seul, échappera à la justice; bien mieux, il est déjà récompensé.
Il n'y avait pas là les éléments d'un procès en simple police, et on en a fait une affaire criminelle à laquelle on a consacré dix jours!
Bien plus, le ministère public a obtenu vingt condamnations!
Et sur ces vingt, trois capitales!
Furent déclarés coupables, les vingt accusés suivant, savoir :
Plaignier, Carbonneau et Talleron^ du crime de lèse-majesté.
La femme Picart, l'officier Desbaumes, les deux Bonnassier père et fils, Sourdon et huit autres, de no7i révélation du complot; Dervin et deux autres, de distribution d'un écrit contenant des provocations directes au renversement du gouvernement.
Cartier (le vieux soldat) de distribution d'un signe de ralliement non autorisé par le roi.
Et la Cour prononça les condamnations qui suivent .
Plaignier, Carbonneau et Talleron au supplice des parricides; — la femme Picart, Desbaumes, Dervin et cinq autres accusés, à la déportation (mort civile) ; — Sourdon, les deux Bonnassier, père et fils et cinq de leurs coaccusés, les premiers à dix ans, les autres à huit et six ans de détention et tous au carcan; enfin, cinq années de prison, privation pendant ce temps du tiers de sa retraite et 50 francs d'amende à Cartier « coupable » d'avoir distribué des cartes à des joueurs de boule des Champs-Elysées.
Ils furent ensuite tous condamnés en outre aux frais du procès, frais énormes qui ruinèrent complètement ceux d'entre eux qui possédaient quelque ressource.
La plupart entendirent leur sentence sans laisser paraître la moindre émotion.
« Le crime fait la honte et non pas l'échafaud » dit Sourdon.
Mais la femme Picart, en sortant de la salle, tomba évanouie.
Le pourvoi en cassation formé par tous les condamnés, fut rejeté et il ne fut pas question de la fameuse clémence royale.
Le 27 juillet, trois semaines plus tard, Plaignier, Carbonneau et
Lt;S QUATUt; SKKGENÏS DE LA ROCHELLE 1269
Talleron furent conduits à l'échafaud. « L'exécution de ces malhenreux, dit Vaulabelle, emprunta aux autodafés de l'inquisition espagnole une partie de leurs formes étranges et de leur lugubre solennité ; on sembla vouloir cacher sous l'appareil et sous la cruauté inusitée du supplice le crime de la poursuite et de la sentence.
Les trois condamnés sortirent de la prison escortés par une garde nombreuse ; le cortège s'avança lentement à travers la foule qui encombrait les ponts et les quais. Les patients avaient les pieds nus, une chemise blanche recouvrait leurs vêtements, un long voile noir enveloppait leur tête et leur cachait le visage.
Ils marchèrent ainsi jusqu'à la place de Grève.
Arrivés au pied de la guillotine, tous les trois, avant le supplice, furent contraints de monter sur l'échafaud et, là, de se tenir debout, rangés l'un près de l'autre, les traits toujours voilés, pendant qu'un greffier lisait au peuple l'arrêt qui les condamnait.
La lecture achevée, Plaignier et Carbonneau descendirent de la plate-forme. Talleron, resté seul, posa lavant-bras sur un billot; lo bourreau armé d'un damas, lui abattit le poing; peu d'instants après sa tête tombait à son tour.
Carbonneau, puis, Plaignier eurent successivement le poing coupé et la tète tranchée.
Quatre jours après ce triple supplice, le 31, Sourdon, les deux Bonnassier, père et fils et ceux de la même peine qui devaient subir la peine du carcan, étaient exposés sur un échafaud, place du Palais de Justice. Au nombre de ces hommes ayant tous le collier de fer au cou, on remarquait à l'un des poteaux faisant face à la grille du Palais, un ancien magistrat, le sieur Gonneau, ce membre de la Chambre des représentants que le hasard d'une rencontre avec le chef de bataillon en demi-solde Descubes de Lascaux, aussi condamné et attaché au poteau voisin, avait amené chez le marchand de vin Souchon, au moment oîi Scheltein proposait de faire sauter les Tuileries ; Gonneau avait fait assigner, pendant le procès, M. Cahier, avocat général à la Cour de cassation pour témoigner de ses opinions royalistes.
.M. Cahier affirma, en effet, que ce malheureux ne lui avait jamais parlé de Louis XVlll qu'avec la plus profonde vénération et que, ma-
1270 LES QUATRE SERGENTS DE LA liUCHtLLE
lade lors de sa nomination à la Chambre des Cent-Jours, il n'avait paru à celte Assemblée que pour y demander la déchéance de l'usurpateur et voter l'abdication.
L'historien ajoute :
« Trop souvent l'histoire a des ménagements pour les faits de la nature de ceux que nous venons de raconter : Elle les troque et les amoindit quand elle ne les passe pas sous silence. Cependant est-il rien de plus lâche et de plus odieux que ces provocations de police qui, dans l'intérêt de basses passions, attirent dans le piège et poussent à la mort de pauvres rêveurs politiques, de malheureux insensés? Existe-t-il une flétrissure assez forte pour le gouvernement complice de ces trames infâmes, qui emploie la puissance dont il est dépositaire, non pour protéger et sauver les victimes, mais pour les égorger. »
Oui, comme le dit plus haut l'illustre écrivain, dans cette affaire, la poursuite et la sentence sont deux crimes et aujourd'hui notre devoir est de casser les arrêts des coquins et des scélérats qui siégèrent dans ces assises et de citer leurs noms. On remarquera que ces individus appartiennent tous, par leurs emplois et leur fortune, aux "classes dites supérieures de la société.
Les douze jurés dans l'affaire des patriotes de 1816, étaient : MM. Delavie, Combal, de Salirène, propriétaires; Rochelle, avocat; Duparc, Launoy de la Creuse; Sorbet, avoué; Merlin, agent de change; Roger, secrétaire général des postes (depuis de l'Académie française); Egron, imprimeur; Carrette et Caccia, banquiers.
Ne dirait-on pas que ces noms étaient triés sur le volet? Ils l'étaient en effet. A cette époque, quinze jours avant l'ouverture des assises — pour affaire politique, — le préfet, sur la réquisition du président de la Cour, transmettrait à ce dernier une liste de soixante noms choisis avec soin, que le président réduisait ensuite à trente-six et c'était sur cette liste épurée que le sort désignait les douze jurés du jugement. Le droit de récusation était ainsi rendu illusoire.
n en fut ainsi dans le procès du comte de Lavalelte, que r^ous allons raconter.
Xj^V^LETTE
l'accusé
Parmi les scandaleux procès de la Restauration, il n'en est pas de plus odieux et de plus inique que celui du comte de Lavalette; il n'en est pas non plus qui ait suscité un acte de dévouement plus émouvant et plus touchant à la fois que celui de la femme du condamné.
Antoine-Marie Chamant, comte de Lavalette, naquit à Paris en 1769. La Révolution le trouva clerc de procureur. Il fut chargé à celte époque, par d'Ormesson, de dresser un catalogue des livres trouvés dans les monastères. Au 10 août 1790, il faisait partie de la garde nationale fidèle à la monarchie, et dut prendre part à la défaite (les Tuileries. Ce n'était pas cependant un royaliste bien convaincu, car nous le voyons, peu à près, embrasser la cause de la République menacée par la coalition, et s'engager comme volontaire dans l'armée lies Alpes. Sa brillante conduite à Arcole lui valut les épaulettes do capitaine. Il devint aide de camp du général Bonaparte, dont il avait su mériter la confiance.
Il fut chargé pur lui de plusieurs missions diplomatiques, dont il s'acquitta avec tant d'intelligence que Bonaparte, pour se l'attacher définitivement, lui fit épouser une nièce de sa première femme, la jeune Louise de Beauharnais.
Après s'être distingué dans les campagnes d'Egypte, d'Allemagne et de Prusse, durant lesquelles il se fit autant remarquer par ses talents administratifs que par sa valeur militaire, il fut chargé de la réorganisation et de la direction des postes. La tâche n'était pas petite. Tout était dans le désarroi le plus complet. Il fallait créer une administration en la pourvoyant du matériel de chevaux et de voi-
tures et assurer sa sécurité. M. de Lavalette y parvint avec son bonheur ordinaire, et fut créé par Napoléon, comte et membre du Conseil d'État.
Esprit calme et conciliant, bienveillant par caractère, doué d'une grande affabilité, malgré la fermeté de ses convictions, il mit son influence au servies de bien des adversaires politiques qui le payèrent, au jour de la mauvaise fortune, de la plus noire ingratitude.
Dans l'histoire des réactions, ce sont toujours les meilleurs qui sont persécutés avec le plus d'acharnement.
Destitué par la première restauration et remplacé par un nommé Ferrant, Lavalette reprit ses fonctions de directeur des postes, lors du retour de Napoléon de l'île d'Elbe. Il refusa le portefeuille de l'intérieur et se borna à des fonctions purement administratives.
Après Waterloo, il donna sa démission et ne pensa point qu'il pouvait être inquiété. Il comptait dans le camp royaliste, nous l'avons dit, des obligés, des liaisons auxquelles la politique était restée étrangère, basées sur ses qualités personnelles. Ainsi était-il lié avec la princesse de Vaudémont-Lorraine, dont le caractère indépendant et généreux mettait l'influence au service de tous les proscrits. Cette dame avait, elle-même, M. deVitroUes qui, haut placé dans la faveur de Louis XVIII, pouvait se rendre utile à des amis communs. M. de Vitrolles avertit M°° de Vaudémont que M. de Lavalette ferait bien de veiller à sa sûreté, et lui-même le dit un jour à l'ancien directeur des postes.
— Que peut-on me reprocher? répondait-il.
— D'usurpation de fonctions le 20 mars.
— Soit, et mettons les choses au pis, admettons que je sois condamné à deux ans... à cinq ans même.
— Mais cela vaut la peine qu'on l'évite.
— C'est que je ne puis quitter Paris : ma femme est malade, elle approche du terme d'une seconde grossesse, du fond de ma prison je pourrais encore veiller sur elle. Tandis que si je m'expatrie, il me faut partir seul.
— Ce serait pourtant, à mon avis, dit M. de Vitrolles, le seul moven d'assurer votre tranquillité et la sienne, car elle doit être inquiète ?
— Non. Elle ne peut croire qu'on me trouve coupable.
Une chaise a porteurs élait 'Jaiis la cour du r.il.ils de .lusUcc.
LIt. ICO. — FATAno frôros. édltour*.
f2T4 LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
Quelques jours plus tard, le 18 juillet, tandis qu'il dînait au milieu dp sa famille, un inspecteur de police se présenta chez lui annonçant que M. Decazes le faisait demander.
Il était au mieux avec M. Decazes; il lui avait rendu service nii'rofois.
« Il veut sans doute m'engager aussi à quitter Paris, se dit-il; cMons.
Et il suivit l'inspecteur.
Mais à peine eût-il franchi le seuil de la maison, qu'il se vit entouré par des agents qui le forcèrent à monter dans un fiacre puis le conduisirent au dépôt — lieu infect et terrible à cette époque — oii il resta quinze jours sans avoir vu le nouveau préfet de police.
Pendant ce temps Fouché dressait la liste des victimes à immoler et inscrivait le comte de Lavalette dans la première catégorie — parmi les chefs militaires : Michel Ney, Mouton-Duvernet, etc., — qui renvoyait les prévenus devant le conseil de guerre. — Il y avait là une irrégularité flagrante. — Après de longues hésitations le Gouvernement le déféra à la- justice criminelle ordinaire, et M. Dupuy. — un magistrat qui faisait son métier aussi honnêtement que possible, — juge d'instruction au tribunal de première instance, fut chargé de l'interroger.
L'instruction se prolongea quatre mois. Pendant ce temps, Lavalette demeura à la Conciergerie, tout près de la chambre occupée par ic maréchal Ney,
Il était interdit aux accusés de communiquer ensemble, cependant ils réussirent un jour à échanger quelques paroles.
— Labédoyère y a passé, dit Ney à son voisin; puis ce sera vous; ensuite moi.
— Peu importe qui de vous ou de moi tombera le premier, répondit Lavalette, je crois qu'il n'y a plus de ressources.
— Oh! oh! répliqua le maréchal, peut-être... nous verrons! Cependant tous ces avocats m'ennuient; ils ne comprennent rien à ma position; mais je parlerai.
Le Gouvernement qui, dans tous les procès criminels qu'il intenta voulait obtenir une sentence de mort, s'efforçait de paralyser la défense et agissait par la surprise, de sorte que l'accusé arrivait devant un tribunal comme dans un guel-apens.
Renvoyé devant la Cour d'assises de la Seine pour le lundi 20 novembre, Lavalette reçut seulement le samedi, vers dix heures, la communication de la liste des jurés. Il n'avait que la journée d'un dimanche, peu favorable aux informations, pour se renseigner sur l'esprit et les tendances du jury.
Mais à quoi bon? Nous avons dit comment le jury se préparait.
Les douze noms désignés furent ceux de M. Fléron de ^Vi Ile fosse, président, MM. J.urien, Parmentier, Gueneau de Mussv, baron de Courville, Commard, Varmer, Neupveu, Chapeliicr, liurtot, Bezard et Petit.
M. Héron était ingénieur des mines et maîtz'e des requêtes au Conseil d'Etat sous l'Empire, alors que Lavalette siégeait comme conseiller.
L'accusé fondait quelque espoir sur lui, tandis qu'il se sentait un ennemi dans Jurien, ancien émigré.
L'accusation comprenait deux chefs principaux : 1° Complicité dans le complot ayant pour but le retour do l'Usurpateur et le renversement du gouvernement légitime ; 2" usurpation de fonctions publiques.
L'acte d'accusation commençait par chercher à établir la part que Lavalette avait prise à la Révolution du 20 mars.
« Le 20 mars, à sept heures du matin, racontait le ministère public, l'accusé s'est présenté à l'Hôtel des Postes, et pénétrant dans les appartements du directeur, il a frappé violemment avec sa canne sur le parquet en s'écriant d'une voix forte : — Au nom de l'Empereur, je prends possession de la Poste. Il a ensuite, en qualité de directeur général, délivré un permis de poste au comte Ferrand, son prédécesseur. Enfin le même jour, et agissant en même qualité, il a adressé à tous les directeurs de poste du royaume la circulaire suivante :
« L'Empereur sera à Paris dnns deux heures et peut-être avant. La capitale est dans le plus gr.md enthousiasme et, quoiqu'on puisse faire, la gunTe civile n'aura lieu nulle part. Vive l'Empereur !
Le conseiller d'État, directeur générai des Postes,
Le matin du 20 mars, l'accusé était entré à l'Hôtel deâ Postes, il le reconnaissait, maispar simple curiosité, pour connaître les nouvelles de la nuit. Quant à avoir frappé avec sa canne en déclarant qu'il prenait possession des Postes, un tel fait était indigne d'un homme de son caractère et ne pourrait être cru de ceux qui connaissaient son respect pour les bienséances.
Il donnait à M. Macarel, secrétaire intime de M. Ferrand, le seul qui en témoignât contre lui, le plus formel démenti.
11 ajouta en s'adressant au faux témoin : « Quelques jours après le 20 mars, vous m'avez écrit une lettre d'excuses, vous m'avez demandé une audience; je vous l'ai accordée et j'ose dire que vous n'avez pas eu à vous en plaindre.
Macarel supporta sans broncher ce démenti et cette leçon qui, ailleurs et en d'autres circonstances, eussent suffi à le déshonorer. Il invoqua le témoignage de deux garçons de bureau. Ceux-ci furent appelés et déclarèrent n'avoir rien. entendu.
Il s'agit ensuite d'un permis de poste, délivré le matin même du 20 mars, à M. Ferrand, son prédécesseur. Il fut prouvé que c'était à son domicile particulier, et sur les instances les plus pressantes de M"° Ferrand, que M. de Lavalette avait délivré cette pièce.
Quand à la circulaire aux directeurs des Postes des départements, l'accusé avouait l'avoir écrite à quatre heures et demie du soir, dans le seul but de prévenir des désordres administratifs et politiques.
Cette partie de l'accusation ayant été complètement réfutée, il restait celle d'avoir participé au retour de Napoléon et au renversement du gouvernement royal, le ministère public ne possédait aucune preuve, il fit un procès de tendances. Il fit un crime à Lavalette de ses idées et de ses sympathies.
— Quiconque, dit l'avocat général Hue, ne verrait dans cette cause que le fait d'usurpation de fonctions et ne verrait pas l'intention de servir l'Usurpateur, n'en verrait qu'un côté, et le moins important. Les débats que vous avez entendus sont la chose la moins importante, et je dirai même la plus inutile. L'accusé n'est pas venu aux Postes dans son intérêt, ni dans l'intérêt de l'administration, mais pour servir Bonaparte et il l'a servi. Il a préparé la marche de Fontainebleau à Paris, il a tendu la main de Paris à Fontainebleau.
Quand l'Usurpateur n'aurait pas eu besoin de ce secours, l'intcn-
tion de l'accusé a été de coopérer à l'attentat de l'usurpation : — L'instruction fait le crime. Cette doctrine, messieurs, n'est pas extraordinaire, la tentative du crime est assimilée au crime lui-même. Attendra-t-on que la victime soit immolée pour punir l'assassin ?
Cette doctrine, pour n'être pas extraordinaire, n'en était pas moins d'une iniquité révoltante. Il yajouta une injustice plus criante encore. Au lieu de séparer les chefs d'accusation et d'interroger le jury séparément sur chacun d'eu.x, il ne posa qu'une question, et les jurés n'eurent à répondre par oui ou par non que sur le fait de culpabilité générale. En vain M. Tupier, avocat de l'accusé, s'éleva-t-il contre cette perfidie, l'avocat général, après un discours passionné, obtint de la Cour que l'on posât une question unique : — L'accusé est-il coupable? 11 était neuf heures lorsque les jurés se retirèrent pour délibérer. M. de Lavalette, reconduit à la Conciergerie, y trouva un de ses jeunes parents, ancien aide de camp du prince Eugène, M. Tascher de Sainte-Rose, qui, en son état valétudinaire passait tout le temps qu'il pouvait près du prisonnier. Ils firent une partie d'échec.
A dix heures, on obligea M. Tascher à se retirer et le jury prolongea ses délibérations jusqu'à minuit.
Huit voix contre quatre avaient déclaré l'accusé coupable et, après une courte délibération, la Cour prononça la peine de mort.
Lavalette, en entendant sa sentence, tira sa montre, regarda l'heure et se penchant vers son avocat qui semblait accablé :
— « Que voulez-vous, moucher ami, lui dit-il, c'est un coup Jj canon. »
Il se pourvut en cassation, mais sans conserver d'espéranco
l'évasion
M"* de Lavalette ne connut le verdict que le lendemain, ce fut la princesse de Vaudéraont qui lui porta la triste nouvelle. Cet excellent cœur soutint son courage et l'obligea à écrire immédiatement au duc de Duras, premier gentilhomme de la Chambre, pour obtenir une audience du roi.
Elle porta elle-même la lettre aux Tuileries une heure après. A sa ffrande surprise, la réponse ne se fit pas attendre. Le roi attendait W" de Lavalelte dans son cabinet.
[.'infortunée se rendit au palais et sejeta aux genoux de Louis XVIII.
?a Majesté lui répondit :
— « Madame, je vous ai reçue pour vous donner une marque de roon intérêt. »
l'>lle attendit qu'U continuât; c'était tout ce qu'il avait à lui dire. On la releva, et M. de Duras la reconduisit hors de l'appartement. M"" de Vaudémont se tourna vers M. Pasquier, alors ministre de la Justice et ancien ami du condamné.
— Le roi n'est plus le maître, lui répondit le ministre; il est dominé par son entourage et par la Chambre. Adressez-vous à l.a duchesse d'.\ngoulême, on ne peut rien lui refuser.
Mais aborder la fille de Louis XVI n'était pas facile; elle avait prévu cette démarche et, à l'imitation du roi, son oncle, afin de se défendre à la fois et contre la pitié et contre l'ennui d'un refus, elle s'était barricadée. Des factionnaires gardaient toutes les issues des appartements, il y en avait jusque sur les combles. Un jour même, comme on avait annoncé que M™' de Lavalette attendrait le roi à la sortie du palais, Louis XV^III avait renoncé à sa promenade habituelle.
Cependant Marmont, duc de Raguse, ancien compagnon à l'armée d'Egypte de Lavalette, favorisa une dernière tentative, il prit le bras de M"" de Lavalette que lui avait amenée le général Foy et la conduisit vers la salle des gardes oîi le roi et sa nièce, en sortant de la chapelle devaient passer.
Une permission spéciale était nécessaire pour pénétrer dans celte salle, le garde de faction arrêta la comtesse, Marmont intervint, M. de Glandevès, major des gardes, lui rappela les ordres donnés pour la comtesse de Lavalette.
— Mais elle est entrée, avez-vous des ordres pour la faire sortir?
— Non.
— Eh bien 1 je reste, dit la suppliante.
Au même moment la messe finissait; le roi parut au fond de la galerie ; apercevant la comtesse, il s'arrêta, puis reprit sa marche. Lorsqu'il passa près d'elle, M°" de Lavalette se jeta à ses pieds.
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE iiW
— « Madame, répondit-il sans suspendre sa marche, je ne puis faire autre chose que mon devoir. »
Après le roi venait M°" d'Angoulême; M"° de Lavalette se précipita à ses genoux en étendant les bras; mais M. d'Agoult, chevalier d'honneur de la princesse, se place aussitôt entre elle et la suppliante, M°* d'Angoulême jette un regard irrité à Marmont et poursuivit son chemin.
Le maréchal, pendant un mois, fut en disgrâce.
Le pourvoi venait d'être rejeté; il ne restait plus que Téchafaud ou l'évasion.
L"évasion fut tentée et elle fut aussi émouvante que celles do Latude ou du baron de Trenck.
Le plan fut combiné entre M°° de Lavalette, sa fille Joséphine, enfant de douze ans. M""' de Vaudémont, MM. Baudus et do Chassenon.
On était au 20 décembre, l'exécution devait avoir lieu le lendemain matin.
Des ordres sévères avaient été donnés et comme si l'idée d'une évasion était dans l'air, le greffier-concierge avait été averti de redoubler de surveillance. Il ne devait admettre personne auprès du pri sonnier sans une lettre du procureur général. Lavalette, en apprenant cela, écrivit à Bellart pour qu'il lui fût permis de communiquer avec sa famille et avec quelques personnes qu'il désigna.
Cette demande lui fut accordée.
Le 20 décembre, à cinq heures du soir, le concierge Roquette introduisit M"" de Lavalette et sa fille auprès du condamné. Elles étaient accompagnées d'une vieille gouvernante, la veuve Dutoit, qui fut laissée dans la salle du greffe. Elle s'était fait amener en chaise à porteurs qu'elle avait laissée dans la grande cour du Palais de justice.
Vêtue d'une jupe noire, d'une ample robe-redingote de mérinos rouge doublée de fourrures, d'un chapeau noir à plumes mélangées, elle s'est habillée de façon à pouvoir facilement substituer ses vêtements à ceux de son mari. Le cachot du condamné n'était séparé de l'avant-grelTe, situé à l'entrée même de la conciergerie, que par deux portes; l'une donnant sur le premier vestibule, l'autre sur un couloir.
Celte disposition des lieux devait merveilleusement faciliter a M"' de Lavalette le plan qu'elle avait conçu.
Les deux époux et leur fille dînèrent ensemble, servis par un des guichetiers nommé Eberle.
A sept heures du soir, celui-ci se retira dans l'avant-grefFe.
Le repas avait été triste. Les trois convives, le cœur serré par l'anxiété, échangèrent à peine quelques paroles.
L'heure d'agir sonna, quand tout à coup la porte du cachot s'ouvrit et un des gardiens entra, amenant la vieille gouvernante. La chaleur du poêle, le chagrin ont tellement agi sur la pauvre femme qu'elle est tombée en défaillance en poussant de pénibles gémissements.
M"® de Lavalette s'approche d'elle et lui dit rapidement, d'une voix basse mais' ferme :
« Pas d'enfantillage!... Le moindre cri peut coûter la vie à mon mari; quoique vous voyiez, pas un mot; respirez ce flacon d'odeurs, dans quelques instants vous serez à l'air libre. »
Le gardien s'est retiré.
Les deux épou.x passent derrière un paravent qui divise la pièce on deux et le travestissement s'opère.
Il fut plus facile qu'on n'eût pu le croire
M. de Lavalette était petit et corpulent, mais les privations et les tourments de sa captivité l'avaient fait maigrir; de sorte que, lorsqu'il reparût sous les habits de sa femme jeune et mince, l'œil le plus exercé n'eut pu soupçonner la substitution qui venait de s'opérer.
La jeune Joséphine y fut prise et ne reconnut pas d'abord son père.
Tous^ les soirs, après que vous m'avez quitté, dit Lavalette, le concierge vient me voir; ayez soin de vous tenir derrière le paravant ot de remuer quelques meubles; il me croira derrière et sortira, pendant les quelques minutes qui me sont indispensables pour m'éloigner.
La porte s'ouvrit.
Lavalette avait à traverser un corridor, la grande salle du greffe, un grille intérieure, puis la porte de sortie; un gardien, assis dans l'étroit couloir placé au delà de cette grille, vis-à-vis de la porte de sortie, avait une main appuyée sur la clef ouvrant la grille.
En dehors, se trouvait une petite cour ouverte, gardée par un poste nombreux de gendarmerie.
LES QUATRE SERGENTS DE L\ ROGHELLlî 1281
Maître u" accident arrivé à sa chaire Je [.uao, .M, i.m-i.r-; lini i.-jc.iiiu.i; -.c-, aiu.-
LIt. li'.l. — FATAnn frôrin. éditeurs.
Les gardiens, dans la salle du greffe, se tenaient à gauche des portes; dans la petite cour les gendarmes étaient habituellement groupés à droite, la leçon avait été faite à la jeune Joséphine; dans le greffe elle devait prendre le bras gauche; dans la cour le bras droit de son père, afin de se trouver constamment entre lui et les gendarmes ou les gardiens.
Lo corridor fut facilement franchi; cinq guichetiers étaient debout dans le greffe lorsque Lavalette y entra, coiffé du chapeau de la comtesse et enveloppé dans son châle et dans ses fourrures. Il paraissait abîmé dans la douleur, avait la tête inclinée sur la poitrine et se cachait le visage en tenant son mouchoir sur ses yeux.
Les gardiens se rangèrent sur son passage.
Le concierge parut en ce moment, et s'approchant du côfé opposé à celui où se trouvait la jeune Joséphine, il posa la main sur le bras du co:idamné.
— Vous vous retirez de bonne heure, madame la comtesse, lui dit le concierge.
Lavalette répond par un gémissement.
Le concierge, placé entre la grille et la porte de sortie, au lieu d'ouvrir le regardait.
Un inexprimable malaise s'empara du condamné, il est à bout de forces. Enfin, faisant appel à toute son énergie, il passe la main à travers la grille et fait signe d'ouvrir.
Les clefs tournent, les portes livrent passage, le groupe toujours dans la même attitude, passe près des gendarmes. On atteint enfin la grande cour du Palais de Justice. La chaise à porteurs était près du grand escalier, le comte et sa fille y prennent place. Mais un conlre-temps s'est produit. La chaise reste immobile, les porteurs et le domestique chargé de les surveiller ont disparu.
Une incroyable imprudence a fait soupçonner aux porteurs la substitution qui doit s'opérer, et malgré l'espoir d'une riche aubaine, ils s'éloignent, sans pourtant divulguer le secret qu'ils ont pénétré.
Lavalette s'attend à voir accourir les gardiens de la Conciergerie ; il se sent perdu, mais il a des armes, il se défendra et vendra chèrement sa vie.
Enfin deux minutes à peine se sont écoulées, le domestique a trouvé d'autres porteurs, la chaise est enlevée.
On tourne à droite, par le quai des Orfèvres et l'on arrive rapidement rue de Harlay, où stationue un cabriolet, Lavalette y est entraîné par M. Baudus.
La voiture part au galop, gagne le pont Saint-Michel, la rue de la Hnrpe et prend à droite, larue de Vaugirard.
Là, seulement, le fugitif reprend possession de lui-même et reconnaîl ;'i ses côtés, le comte de Chassenon.
— Quoi, c'est vous? s écrie Lavalette.
— Oui, répond le comte et vous avez derrière voua une paire de pistolets doubles, chargés, dont vous ferez, j'espère, bon usage en cas de besoin.
— Non, en vérité, je ne veux pas vous perdre.
— Eh bien! je vous donnerai l'exemple et malheur à qui viendra vous arrêter.
Il était neuf heures quand ils s'arrêtèrent au coin du boulevard Neuf et de la rue Plumet. L'endroit était désert, l'obscurité à souhait, Lavalette quitta ses vêtements de femme, pour revêtir un ample carrick et se cuiller d'un chapeau galonné. .\I. Baudus les rejoignit là, ainsi qu'il en était convenu.
Lavalette suivit ce dernier dans la rue du Bac, en se tenant à distance comme un domestique. Plusieurs fois des gendarmes, courant au galop aux barrières, les croisèrent en chemin.
Parvenu devant un hôtel de belle apparence, M. Baudus dit à l'évadô :
— .le vais entrer, tandis que je parlerai au suisse, avancez dans la Cûur, vous trouverez à gauche un escalier, vous le monterez et au dernier étage, vous prendrez, adroite, un corridor au fond duquel est une pile de bois, tenez-vous là et attendez.
Lavalette suivit ces indications et se blottit près de la pile de bois. A peine y était-il, qu'il entendit le frôlement d'une robe. On lui prit la main et on le conduisit dans une chambre qui s'ouvrit tout à coup et où brûlait un bon feu, puis la porte se referma.
Pendant ce temps-là, que devenait M°" de Lavalette?
Aussitôt après le départ du comte, le concierge était entré. La comtesse fit un bruit derrière le paravent, il se retira pour revenir cinq minutes après. Ne voyant pas encore son prisonnier, il écarte le paravent et aperçoit M"' de Lavalette. 11 jette un cri de fureur et s'é-
lance vers la porte, la courageuse femme se cramponne à ses vêtements pour l'empêcher d'aller donner l'alarme.
— Attendez une minute, lui dit-elle. Laissez-le se sauver, je vous en supplie.
— Mais, madame, vous me perdez! se récrie le concierge en s'efforçant de se débarrasser de ses étreintes.
Il n'y parvint qu'en lui laissant dans les mains des lambeaux de ses vêtements.
Il ouvre la porte du cachot, et crie de toutes ses forces, à plusieurs reprises :
— Le prisonnier est sauvé !
Ce cri se répète de tous côtés. Geôliers, guichetiers, gendarmes coururent affolés, et beaucoup sans savoir ce qu'ils font. Les mieux avisés pensent à la chaise à porteurs, ils l'aperçoivent à l'extrémité de la rue, tournant sur le quai, — elle n'avait donc sur eux que bien peu d'avance, — les gendarmes se précipitent à sa poursuite. Heureusement que la rue de Harlay n'est pas éloignée et que le cabriolet du comte de Chassenon y attend le fugitif.
Le cabriolet a déjà disparu quand les gendarmes ont rejoint la chaise. Us l'ouvrent... ô déception!... Ils n'y trouvent que la jeune Joséphine !
Cependant la nouvelle de l'évasion est parvenue à M. Auglès, suc cesseur à la police de M. Decazes, et à M. Bellart, procureur général. Ces messieurs, furieux, descendent à la Conciergerie. Leur colère confirme Tespérance de l'héroïque femme sur laquelle ils vont se venger.
— Madame, s'écrie Bellart, vous avez manqué à la justice et violé la loi.
De quelle justice de procureur lui parlait-il? Il ne concevait pas qu'il était odieux et ridicule, ridicule de s'indigner d'un acte d'humanité et d'amour conjugal, odieux de menacer une femme résignée à tout, à Samson comme à Bellart.
II l'interroge, il verbalise et la fait mettre au secret.
Quand à Decazes, il se sent compromis. Il se voit en disgrâce et en perd l'esprit. Il prend des mesures de salut public, on croirait la patrie en danger.
Toutes les barrières de Paris sont fermées. Des dépêches télégra-
phiques, des courriers portent à toutes les villes du royaume, les ordres les plus sévères à l'égard des voyageurs, des perquisitions sont faites nuit et jour chez tous ceux qui se sont trouvés en relations avec l'ancien Directeur des Postes. Cet intrigant si roué, cet ambitieux d'un si remarquable aplomb s'emballe et ne sait plus ce qu'il fait.
D'ailleurs, tous les royalistes en sont tombés au même degré et les femmes, les jeunes filles (ce qui prouve combien nous vivons moralement par des conventions de parti pris, de mode, de tout ce qui constitue l'automatisme moral), oui des mères, des épouses s'écriaient :
1 « Comment a-t-on pu sauver ce Lavalette! »
Quand la jeune Joséphine rentra au couvent où elle faisait son éducation ses petites camarades et les religieuses la fuyaient et bon nombre de parents déclarèrent qu'il retireraient leurs filles, plutôt que de les laisser en contact avec une enfant qui avait eu une pareille conduite !...
Ils ne s'apercevaient pas, ces imbéciles, qu'ils enseignaient ainsi à leurs enfants le parricide.
Enfin, M"" de Lavalette, lorsque six semaines après l'évasion do son mari, elle recouvra la liberté, fut obligée de reprendre sa fille.
A la Chambre ce fut du délire.
Le 22 décembre, M. de Sestnaisons annonça qu'il interpellerait la lendemain les ministres de la justice et de la police.
Le 23, il monta à la tribune et s'exprima en ces termes :
« Le coupable devait recevoir le prix de ses attentats, car le roi, malgré sa clémence, avait fait prévaloir la loi de la justice sur les sentiments de son cœur. Le long retard qui a eu lieu entre le jugement et son exécution ouvre un vaste champ aux conjectures. La fuite de Lavalette se lie-t-elle à un complot? Toutes les précautions nécessaires à la garde d'un prisonnier ont-elles été prises?
« Pour tout autre individu le jugement eut-il été aussi long? Pour un condamné ordinaire n'y aurait-il pas eu des surveillants de jour et de nuit? Aurait-il obtenu autant de temps pour se préparer à la mort ou pour préparer sa fuite? Et quand la France attendait avec impatience la punition d'un aussi grand coupable, les règles ordinaires ne devaient-elles pas moins être employées à son égard? Un maréchal de France a payé de sa tête le crime de haute trahison, et le complice de
l'attentat, un des principaux agents de la conspiration du 20 mars, trouve le moyen de se soustraire?
« Un tel événement a-t-il été dirigé par une main ennemie?
« N'accuserons-nous que la fatalité?
« Dans le doute, nous devons chercher la lumière. Auprès de qui? Sans doute auprès des agents de l'autorité. Il est dans l'intérêt de la Chambre et de la France de connaître les détails d'un pareil événement Quoiqu'on puisse dire, du peu d'importance de la faute de Lavalette, le conspirateur du 20 mars peut avoir trouvé d'anciens et de nouveaux complices et, rendu à la liberté, faire encore beaucoup de mal à son pays.
« Je demande que la Chambre s'informe, près des ministres responsables, des causes d'un tel événement. Puissent-ils, dans leurs éclaircissements, s'affranchir du fardeau de l'effrayante respunsabilité qui pèse sur eux. »
M. Bouville fut plus violent encore :
-- Il s'agit d'un criminel d'État, dit-il, d'un condamné que la clémence du souverain n'a pas défendu contre la sévérité des lois et qui n'avait plus qu'à subir le jugement. La vengeance publique l'attendait, la nation semblait veiller sur lui comme sur le grand coupable qui l'avait précédé (Ney). Il était sous la surveillance, presque immédiate, de deux ministres et c'est malgré tout cela qu'il a échappé au supplice par une ruse première, à l'aide de laquelle un scélérat obscur n'aurait pas échappé.
« Comment le concierge est-il encore en place? A qui fera-t-on croire qu'il n'a pas vu qu'une femme grande et mince n'avait rien de commun avec un homme petit et gros, et dont la tournure devait être aussi ridicule que grotesque sous le déguisement dont il s'est servi pour assurer le succès de cette sccnc de comédir-^
« Le garde des sceaux, s'il n'a point favorisé l'évasion du sieur de Lavalette favorisait, du moins, ses espérances pour la grâce et les obsessions de sa femme auprès de Sa Majesté.
« L'instruction a commencé le 3 novembre, la condamnation est du 20. Le pourvoi en cassation est rejeté, le jugement devait être exécuté dans les vingt-quatre heures. Les gens du métier assurent qu'en vingt jours tout devait être terminé, et cependant l'affaire a duré du 20 novembre au vingt et un décembre. On assure qu'elle
s'est arrêtée, dans les bureaux de la justice, beaucoup plus qu'elle ne devait. Le rejet du pourvoi y est arrivé le lundi 18 décembre, et il n'a éU transmis, à la Cour d'assises, que le mercredi suivant à une heure de l'après-midi. L'évasion a eu lieu le mercredi soir et l'exécution étnit fixée au jeudi. — On trouve, ici, un système'de temporisation et de lenteur difficile à excuser. Puistjue le sort de l'accusé étaii fixé, il était urgent de terminer.
■( Je demande que la Chambre nomme une commission d'enquête. »
Les miniït.'-cs demandèrent l'ordre du jour. La Chambre renvoya la
proposition de M. de Sesmaisons dans les bureaux. Elle y fut étouffée.
Cependant, Lavalette restait introuvable. Lui-même ignorait qui lui donnait asile.
11 lui eut été difficile de deviner qu'il se trouvait à l'hôtel des affaires étrangères, chez le duc de Richelieu, dans l'appartement de M. Bresson, caissier principal.
Cela tenait du roman.
En 93, M. Bresson, poursuivi comme royaliste, n'avait échappé à la mort que par la fuite. Errant dans les montagnes du Dauphiné il allait tomber aux mains des autorilés républicaines, alors implacables pour les émigrés, lorsqu'il fût recueilli et sauvé par des paysans qui, bien que bons patriotes, n'hésitèrent pas à lui donner asile.
Sa femme fit alors le vœu de sauver, à son tour, un proscrit.
Instruit de cette particularité, M. Baudus intéressa facilement M"" Bresson au sort de Lavalette, et cette dame put accomplir, sous la Terreur blanche, le vœu qu'elle avait fait sous la Terreur rouge dixhuit ans auparavant.
Cependant, l'évasion de Lavalette n'était pas terminée et ses amis songeaient au moyen de le faire franchir la frontière.
Les difficultés étaient nombreuses. Les portraits du condamné avaient été multipliés et répandus à profusion; et, d'ailleurs, ses traits prononcés étaient connus de tous les maîtres de postes et des postillons de France. Ce fut encore la princesse de Vaudémont qui imagina les moyens de salut. Elle mit dans son secret un gentilhomme anglais, M. .Michel Bruce, et celui-ci s'entendit avec trois de ses compatriotes : le général-major Thomas "Wilson, qui déjà avait fait de nobles efforti pour sauver le maréchal Ney, par qui il avait été, pourtant, battu en Espagnp; le capitaine Hutchinson et l'officier IJIlisturs.
Le 16 janvier 1816, par une soirée sombre et pluvieuse, Lavalelte fut conduit chez le capitaine Hutchinson. On avait demandé à lord Stuart un passeport pour lui sous le nom du colonel Loueska. Il cacha ses cheveux grisonnants sous une perruque d'un blond ardent, revêtit un uniforme anglais et le 8 au matin prit place dans un cabriolet découvert à côté du général Wilson.
M. Hutchinson et un domestique les accompagnaient à cheval.
La barrière de Glichy, qu'ils devaient franchir, était gardée par des gendarmes. Ceux-ci les examinèrent avec une grande attention, mais les laissèrent passer.
On ne fit qu'une traite jusqu'à Gompiègne oia M. Ellisters rejoignit ses amis malgré un accident arrivé à sa chaise de poste.
Ils gagnèrent la Belgique par Cambrai et Valenciennes.
En relayant dans cette dernière ville, Lavalette fut reconnu par le maître de poste. Mais celui-ci, ennemi des Bourbons, avait en outre obtenu, dans une circonstance particulière, la protection du fugitif. Au moment oij tant de lâchetés et tant d'ingratitudes se produisaient, il se montra reconnaissant.
S'approchant du faux Loueska :
— Colonel, lui dit-il, vous allez en Belgique. Le bruit court que M. de Lavalette s'y est réfugié; il fut mon protecteur et voulut bien m'obliger autrefois en m'avançant, généreusement, une somme dont j'avais besoin. Vous le verrez sans doute; voudriez-vous me rendre un grand service et me procurer le moyen de m'acquitter envers lui.
En même temps, il tendait au faux colonel un rouleau de cinquante louis.
Lavalette eut peine à dissimuler son émotion.
Quelques heures plus tard, il franchissait enfin la frontière.
De Bruxelles, il passa en Bavière et se fixa à Munich, où il vécut sans bruit. Malgré les plaintes du gouvernement français, il ne fut pas inquiété.
Ne pouvant arracher sa victime à l'hospitalité étrangère, le ministre furieux s'en prit aux officiers anglais. Une lettre du général Thomas Wilson, adressée à un de ses frères résidant à Londres, fut saisie au Cabinet noir, et révéla dans tous ses détails la seconde partie de l'évasion du condamné à mort.
Le 22 avril 1810, MM. Tliomas Wilson, Hnlchinson et Bruce,
Un corps de hussards contribua à la dolaltc dos Autrichiens.
Liv. 162. — Fayard frères, édltaaa.
étaient traduits devant le jury de la Seine, sous l'inculpation d'avoir, de complicité, recelé un prisonnier condamné à la peine de mort, et d'avoir facilité et consommé sa fuite.
Roquette, Eberle, un valet de chambre et un porteur au service de M"° de Lavalette, comparaissaient sous la même prévention.
Tous les cœurs vraiment français sympathisaient avec les généreux officiers anglais, dont la bonne foi avait été surprise par l'odieuse violation du secret des lettres.
Le général Wilson déclara dans ses interrogatoires, qu'en concourant à arracher un prisonnier politique à la mort, il avait voulu laver le gouvernement anglais de l'opprobre attaché à la violation de la capitulation de Paris.
Et Michel Bruce adressa à la Cour des assises cette leçon d'humanité :
— Messieurs, je suis encore jeune, mais j'ai beaucoup voyagé; j'ai toujours observé, même chez les nations les plus barbares, chez celles qui sont presque dans l'état primitif de la nature, que secourir ceux qui avaient recours à leur protection était une chose sacrée, un devoir commandé par leur religion, par leurs lois, par leurs mœurs. Le Bédouin du désert, le Druse du Liban sacrifierait plutôt sa vie que de trahir celui qui lui aurait demandé un asile, quel que soit son pays, quel que soit son crime, il ne voit que le devoir de l'humanité, j'ai cru, homme civilisé, devoir imiter les vertus des barbares.
Les juges, croyant n'avoir plus rien à emprunter aux barbares, condamnèrent les trois officiers anglais, chacun à trois mois de prison.
L'exil de Lavalette ne dura que .cinq ans.
Une ordonnance royale de 1821, annula sa condamnation. Il rentra en France, mais il devait y être frappé dans ses affections les plus chères. M™" de Lavalette ne devait pas recevoir le prix de son noble dévouement. Elle n'avait pu résister aux terribles émotions qu'elle avait éprouvées, et quand son mari accourut la rejoindre, elle ne le reconnut plus : elle était folle.
Aussi, le roi n'avait pas tout perdu; la feniuie avait payé pour le mari; il avait pu faire grâce.
7tE DE MICHEL NEY
.\ey fut un soldat héroïque, mais il ne fut qu'un citoyen faible et déloyal en politique. 11 était très intelligent et possédait toutes les qualités du cœur, ce qui rend très difficile à juger sa conduite en 1815, Sa conduite, à l'entrée à Paris du comte d'Artois; ses promesses d'une fidélité exaltée faites à Louis XVIII, rendent nécessaires le souvenir de sa vie entière pour être pardonnées, et peut-être aussi, que par une étude plus approfondie de sa vie morale, on parviendrait à s'expliquer les odieuses défaillances d'un si grand caractère.
C'est à sa jeunesse, croyons-nous, qu'il faut remonter pour se rendre compte de ses actes en 1814-1815.
Nous allons esquisser rapidement sa vie.
Michel Ney naquit à Sarrelouis, en 1769. Son père, ancien soldat, s'était fait tonnelier et avait amassé quelques économies, il envoya son fils pendant quelques années au collège des Augustins, puis l'en retira pour le placer chez un notaire, et de là, chez un avocat et dans les bureaux 3es mines d'Alpenweier. Las de la vie de bureaux qui convenait peu au développement de ses forces physiques et à leur besoin d'activité, "il s'enrôla, en 1788, dans les hussards. Il avait dix-neuf ans.
Il appartenait donc, par son éducation autant que par son existence matérielle dans la première partie de sa vie, à l'ancien régime. Croyances, erreurs, préjugés, premières impressions chez lui profondément gravés, étaient antérieures à la Révolution.
Nous attirons sur cela votre réHexion, parce que nous rroyons que celte éducation première infiua d'un grand poids dans la conduite de Ney après la première abdication de Napoléon, et k son retour do l'île d'Ëlho.
Eu se faisant soldat, Ney avait trouvé su voie. II se lit an^3ilùt
1292 LES QUATFxE SERGENTS DE LA ROCHELLE
remarquer par sa rare aptitude au métier des armes, et franchit assez rapidement les grades subalternes. Cependant, — bien qu'il ne fut pas sans exemple que des soldats sans naissance se fussent élevés aux plus hauts grades, — Ney, pouvait être condamné à végéter, quand la Révolution lui fournit l'occasion de parvenir par son seul mérite.
« La vie de Michel Ney, dit un historien, tient de l'épopée. Il est admirable pendant les guerres de la République, il est plus merveilleux encore dans les grandes luttes de l'Empire. Vingt-neuf ans de combats et de batailles oîi il apparaît toujours comme un héros! Il dépasse les grands guerriers d'Homère. Cétnit le grand soldat adore de ses troupes, et sa popularité était immense.
« Ah! que n'a-t-il succombé dans cette horrible mêlée de Waterloo oij il implora vainement un boulet anglais. Enseveli dans sa gloire, il eut lavé de son sang les quelques taches que ses faiblesses et son manque de caractère ont faites à sa renommée, et il eut échappé à cette triste destinée qui l'a fait tomber, sous les balles des douze volontaires royaux. »
Son avancement est rapide.
Brigadier en 91, il est lieutenant en 92. En 93, il est aide de camp du général Lecourbe, et capitaine en 9i. Placé, par Kléber, à la tète de cinq cents cavaliers pour harceler un corps autrichien, il se distingua si bien qu'il mérita le grade de chef d'escadrons. Un mois plus tard, au combat d'.\ldenhoven, il fut fait chef de brigade, ensuite, il prit part aux sièges de Maestricht et de .Mayence. *
Blessé légèrement devant cette dernière place, il reprit les armes en 95, se distingua dans différents combats et enleva la citadelle de Wurtzbourg, où il fit 2,000 prisonniers.
Une bataille sanglante et victorieuse lui livra la ville de Forzheim. Ce brillant fait d'armes lui valut le grade de général de brigade. Dans cette campagne, il s'était montré aussi humain après la victoire que redoutable pendant le combat : il avait sauvé la vie à un grand nombre d'émigrés, faits prisonniers en combattant contre la France.
Il en fut bien récompensé plus tard!...
Parmi ceux qui le condamnèrent à mort, se trouvaient peut-être des prisonniers de Forzheim.
En 1797, Ney, à qui Hoche avait confié un corps de hussards, contribua à la défaite des Autrichiens, à Neuwied. Mais au Giesen, en poursuivant l'ennemi, il eut son cheval tué et, malgré une défense désespérée contre les cavaliers qui l'enveloppaient, fut fait prisonnier.
On ne pouvait abandonner un officier aussi brillant, et un premier échange de prisonniers le rendit à la France.
Envoyé à l'armée que commandait Bernadette, il s'y fit remarquer par un coup d'une rare audace.
Ayant reçu l'ordre de s'emparer de Manheim, il ne prit que cent cinquante hommes, s'introduisit furtivement dans la place, et s'en rendit maître. Cette action d'éclat lui valut le grade de général de division (1799). Il passa ensuite à l'armée de Masséna, et après une série de combats, reçut le commandement de l'avant-garde de l'armée du Rhin; grâce à une diversion qu'il opéra, il retint l'archiduc Charles, et permit à Masséna de battre Souvarow à Zurich, mais dut ensuite céder son commandement au général Lecourbe.
Sur ces entrefaites, le général Bonaparte arriva d'Egypte, prévenu de la décomposition de la République.
Disons un mot de cette crise sociale, en regrettant de ne pouvoir en tracer le tableau complet.
n Dès l'origine de la Révolution, dans le fracas des protestations patriotiques, au milieu de tant d'effusions populaires, de dévouement à la cause du peuple et de la liberté, il n'y eut jamais, dans les partis, qu'une conception fondamentale, celle de s'emparer du pouvoir, après l'rivoir institué, de s'y affermir par tous les moyens et d'en exclure le plus grand nombre, pour le renfermer dans un comité privilégié... Aussitôt qu'il avait broché ses articles de constitution et saisi les rênes de l'Etat, le parti dominant conjurait la Nation de s'en fier à lui... Pouvoir et argent, argent et pouvoir pour garantir leurs tètes et disposer de celles de leurs compétiteurs, tous les plans finissent là. Depuis; les agitateurs de ITS'J jusqu'aux tyrans de 179S, de Mirabeau à Bîirras, chncun n'a travaillé qu'à s'ouvrir de force la porte des richesses et de l'autorité, et à la refermer sur soi (1^. ■■
Après la Révolution, le niroctuire républicain, par lincapacilé de