SCITE ET FIN DE LA BIOGRAPHIE DE NEV
L'ennemi nous repoussa jusqu'au delà de nos frontières.
Ney, infatigable, retrouva l'activiS' et la vaillance qu'il avait déployée contre la Russie.
Sans commandement fixe, sans but arrêté pendant cette fatale campagne où rien n'était prévu, parce qu'il n'était pas possible de rien prévoir, le prince de la Moscowa courait à l'ennemi, s'efforçait de lui faire face partout; remportant presque partout des avantages dont il regrettait de ne pouvoir tirer parti. A Brienne (29 janvier iSli), à Champaubert, à .Montmirail, à Craone (9 mars), à Château-Thierry, il fut constamment au feu. A peine avait-il 53,000 hommes, disséminés
1300 LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCliEIXE
sur un grand espace, à opposer à une masse de 300,000 ennemis rangés de front. Tant d'efforts devinrent inutiles, et tandis que Napoléon, après avoir traversé Nôgent-sur-Seine, arrive à Fontainebleau, les Alliés entrent dans Paris le 21 mars, et le 2 avril le Sénat prononce la déchéance.
Ce fut Ney qui annonça à l'Empereur le décret du Sénat.
Dès qu'il aperçût le maréchal. Napoléon lui demanda :
— Eh bien! avez-vous réussi?
— En partie, sire, votre vie et votre liberté sont garanties, mais la régence n'est pas admise. Il était déjà trop tard. Demain, le Sénat reconnaîtra les Bourbons.
— Où me retirerai-je?
— Oîi voudra Votre Majesté; à l'île d'Elbe, par exemple, avec six millions de revenus.
Napoléon ne fit entendre ni une plainte ni une objection, il se retira et signa, le 11 avril, son abdication.
Alors, ces hommes qu'il avait comblés et élevés presque jusqu'à lui, donnèrent au monde le spectacle démoralisateur de leur bassesse morale en se précipitant, avec la plus lâche servilité, vers cette famille des Bourbons, rentrée dans les fourgons de l'étranger. Oubliant l'Empereur et la France ils ne songèrent qu'à conserver leurs grades, leurs diffnités, leur fortune.
Ney n'échappa point à celle honteuse contagion. Au lieu d'entrer dignement dans la retraite, le 11 avril, lorsque le comte d'Artois entra à Paris, le maréchal Ney accourut au devant du prince émigré et, se faisant l'interprète des anciens généraux de la Révolution, il lui adressa ces paroles :
— « Monseigneur, nous avons servi avec zèle un gouvernement qui nous commandait au nom de la France, Votre Altesse Royale et Sa Majesté verront avec quel dévouement nous saurons servir notre roi légitime. »
Louis XVIII, qui tenait à l'attacher à sa cause, publia, le 20, l'ordonnance suivante :
« Notre cousin, le maréchal Ney, est nommé commandant en chef du corps royal des chasseurs et chevau-légers lanciers de France. »
Puis il le nomma chevalier de Saint-Louis, puis gouverneur de la
6* division militaire et pair de France. Le prince de la Moscowa se rendit aux réceptions des Tuileries avec sa femme, mais la maréchale s'y vit en butte au mépris et aux sarcasmes de l'ancienne noblesse et profondément atteinte, même dans son mari chez qui on affectait de ne voir que le fils d'un ancien tonnelier, il lui arriva souvent de verser des larmes en sortant des Tuileries.
Ney quitta Paris et se retira près de Châteaudun, dans sa terre des Coudreaux.
C'est là que le 6 mars 1815, il reçut du ministre de la guerre, le maréchal Soult, le commandement de la 6° division militaire. Il se rendit de suite à Paris pour prendre ses ordres. En y arrivant il apprit, de son notaire, le débarquement de Napoléon à Cannes.
— Voilà un bien grand malheur ! s'écria-t-il, que va-t-on faire? Qui pourra-t-on envoyer contre cet homme?
Soult lui dit que le gouvernement le chargeait d'arrêter Napoléon et qu'on lui ferait savoir, à Besançon, la conduite à tenir.
Avant de partir pour cette ville, il voulut voir le roi. Ayant obtenu une audience, il montra une vive colère contre Bonaparte, parut fier d'être choisi pour arrêter ce criminel et promet « de le ramener dans une cage de fer ».
he Journal de Paris publiait, le II mars, l'entrefilet suivant:
« Sa Majesté a assuré le maréchal Ney qu'elle comptait sur sa fidélité. M. le maréchal a baisé la main du roi avec un enthousiasme respectueux, et lui a dit que le plus beau jour de sa vie serait celui où il pourrait lui donner des preuves de son dévouement. »
En arrivant à Besançon, Ney apprit que le comte d'.\rtois, frère du roi, était à Lyon où il avait pris le commandement des troupes. Il lui écrivit, aussitôt, que le peu de troupes qu'il avait à Besançon ne lui paraissait pas nécessiter son séjour dans cette ville, il suppliait donc Son Altesse de l'employer près d'elle et à l'avant-garde s'il était possible.
Le lendemain, M. de .Maillé, premier gentilhomme du comte d'Artois, vint lui apprendre le départ de Lyon du prince et l'arrivée de Napoléon à Grenoble.
Ney se décida, alors, à transporter son état-major à Lons-le-Saulnier, bien résolu, écrivait-il au ministre, d'attaquer l'ennemi à la première occasion (12 mars). II apprit, en même temps, l'entrée do
Napoléon à Lyon. Il concentra ses forces et donna ses instructions à ses généraux.
Un de ses officiers lui ayant dit que les soldats se mutinaient et, frémissants d'enthousiasme, criaient : Vive l'Empereur!
— Il faudra bien, répondit-il, qu'ils se battent. Je prendrai un fusil et j'engagerai l'action. Je passerai mon sabre à travers le corps du premier qui refusera de me suivre.
Le 13, il apprit que Napoléon était partout acclamé. Mâcon, Dijon, venaient de proclamer le rétablissement de l'Empire et que l'artillerie qu'il attendait venait d'aller grossir les troupes de l'Empereur. H était déjà dans une profonde perplexité lorsque, dans la nuit du 14, des émissaires de Napoléon vinrent le trouver. Ils lui dirent que l'Empereur avait l'assentiment de l'Autriche et de l'Angleterre et que, d'ailleurs, le mouvement de l'opinion était partout irrésistible et faisait, du retour de Napoléon, une marche triomphale.
Incertain, Ney consulta Lecourbe et Bourmont, placés sous ses ordres, et ceux-ci lui répondirent que l'on ne pouvait résister au courant et qu'il fallait abandonner la cause royale.
Ney, alors, tit volte-face.
Il ordonna aussitôt de réunir les troupes sur la place de Lons-Ie- Saulnier, le 14 au matin. A l'heure fixée, au milieu d'une foule énorme et silencieuse, le maréchal, entouré de son état-major, arriva sur la place, tira son épée et d'une voix forte lut la proclamation suivante, qui lui avait été remise par les envoyés de Napoléon *
Officiers, sous-officiers et soldats,
<i La cause des Bourbons est à jamais perdue. La dynastie que la nation française a adoptée va remonter sur le trône. C'est à l'empereur Napoléon, notre souverain, qu'il appartient seul de régner sur notre beau pays. Que la noblesse des Bourbons prenne le parti de s'expatrier, ou consente à vivre encore au milieu de nous, que nous importe? La cause sacrée de notre liberté et de notre indépendance ne souffrira plus de leur funeste influence. Ils ont voulu avilir notre gloire militaire, mais ils se sont trompés. Cette gloire est le fruit de trop nobles travaux pour que nous puissions, jamais, en perdre le souvenir.
« Soldats! Les temps ne sont plus ou l'on gouvernait les peuples en
étouiïant leurs droits. La liberté triomphe enfin, et Napoléon, notre auguste empereur, va l'affermir à jamais. Que désormais cette cause si belle soit la nôtre et celle de tous les Français! Que tous les braves que j'ai l'honneur de commander se pénètrent de cette grande vérité.
« Soldats! Je vous ai souvent conduits à la victoire, et maintenant je vnis vous conduire à cette phalange immortelle que l'Empereur conduit à Paris et qui y sera sous peu de jours et, là, notre espérance et noire bonheur seront à jamais réalisés. Vive l'Empereur! »
Dès les premiers mots de cette proclamation le peuple et l'armée, qui haïssaient profondément les Bourbons, firent entendre des acclamations frénétiques. Une joie furieuse, dit M. Thiers, éclata comme le tonnerre dans les rangs des soldats. .Mettant leurs schakos au bout de leurs fusils, ils poussèrent ces cris : Vive l'Empereur! Vive le maréchal Nev! avec une violence inouïe; puis, rompant les rangs, ils se précipitèrent sur le maréchal, baisant, les uns ses mains, les autres les basques de son habit; ils le remerciaient, à leur façon, d'avoir été au vœu de leur cœur.
Ci.'ux qui ne pouvaient l'approcher entouraient ses aides de camp, un peu embarrassés de leurs hommages.
> Vous êtes de braves gens, disaient-ils, nous savions bien que vous et le maréchal ne resteriez pas longtemps avec les émigrés. »
Les habitants, non moins expressifs dans leurs témoignages, s'étaient joints aux soldats, et Ney rentra chez lui escorté d'une foule remplie d'allégresse.
Cependant, en revenant à sa résidence, il trouva la gène et même l'improbation sur le visage de la plupart de ses aides de camps. Un d'eux, ancien émigré, brisa son épée en lui disant : « Monsieur le Maréchal, il fallait nous avertir et ne pas nous rendre témoins d'un pareil spectacle. »
— Et que voulez-vous que je fasse, dit le maréchal, est-ce que je puis arrêter la mer avec mes mains .'
D'autres, en convenant qu'on ne pouvait l'aire marcher les soldats contre Napoléon, lui exprimèrent néanmoins leurs regrets qu'en si peu de temps il eût joué deux rôles contraires.
— Vous êtes des enfants! leur répliqua-l-il. Il faut vouloir une chose ou une autre. Puis-je aller me cacher comme un poltron, en, fuyant la responsabilité des événements?
Le maréchal Ney ne peut pas se réfugier dans l'ombre. D'ailleurs, il n'v a qu'un moyen de diminuer le mal, c'est de se prononcer de suite pour se débarrasser de la guerre civile, pour nous emparer de l'homme qui revient, et pour l'empêcher de recommencer ses folies ; car je n'entends pas me donner à un homme, mais à la France, et si cet homme voulait nous ramener sur laVistule, je ne le suivrais point.
Ney reçut ensuite à dîner, non tous ses généraux, mais tous les chefs du régiment, un seul excepté, qui refusa de s'y rendre. Sauf un peu de gène provenant de la violation du devoir militaire que l'on se reprochait intérieurement, ce ne fut qu'une longue récapitulation des fautes des Bourbons qui, sans le vouloir, ou le voulant (chacun en jugeait à sa manière) s'étaient livrés à l'émigration, à l'étranger, et avaient affiché des sentiments qui n'étaient pas ceux de la France. Ce ne fut aussi qu'une protestation unanime contre les anciennes fautes de l'Empereur, contre sa folie belliqueuse , contre son despotisme, contre son refus d'écouter les représentations de ses généraux en 1812 et en 1813; ce ne fut enfin qu'une résolution énergique de lui dire la vérité et d'exiger, de sa part, des garanties de liberté et de bonne politique.
Les généraux Lecourbe et de Bourmont ne prirent que peu de part à la conversation, mais ils admettaient comme inévitable et trop motivée par les fautes des Bourbons, la révolution qui s'accomplissait.
Le maréchal quitta ses convives. Il adressa à sa femme une lettre, dans laquelle il racontait ce qu'il avait fait, et qu'il terminait par ces mots caractéristiques : — « Mon amie, tu ne pleureras plus en sortant des Tuileries. »
Dans la nuit du 14, le maréchal partit avec ses troupes au devant de Napoléon, il le rencontra à .\uxerre. 11 était très décidé à faire ses conditions, et se présenta tenant un manifeste explicatif où il faisait ses réserves. En le voyant. Napoléon lui ouvrit les bras en lui disant : « Embrassons-nous, mon cher maréchal. »
Et comme Ney voulait commencer sa lecture.
— "Vous n'avez pas besoin d'excuses, lui dit-il, votre excuse, comme la mienne, est dans les événements qui ont été plus forts que les hommes. Ne parlons plus du passé, mais ne nous en souvenons que pour nous mieux conduire. »
LES QUATRE SERGP^NTS DE L.V ROCHELLE 1305
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A Kiouj, le ten'iral JCxccliuaiii lil proposer ùNoy de l'enlever.
J.v. 161- — KAViiiii fri;ros, éditeur».
Le maréchal, interloqué, dut remettre son manifeste dans sa poche. Mais, le lendemain, il l'écrivait à Napoléon :
« Je ne suis pas venu vous joindre ni par considération, ni par attachement à votre personne. Vous avez été le tyran de ma patrie ; vous avez apporté le deuil dans toutes les familles, et le désespoir dans plusieurs. Vous avez troublé la paix du monde entier. Jurez-moi, puisque le sort vous ramène, que vous ferez le bonheur du peuple! Je vous somme de ne plus prendre les armes que pour maintenir nos limites, de ne plus les dépasser pour aller tenter au loin d'inutiles conquêtes ; à ces conditions, je me rends pour préserver mon pays des déchirements dont il est menacé. » Le maître qui veut se faire obéir, ne peut subir les conditions de son subordonné, et d'ailleurs, il y avait plus de faiblesse mal déguisée dans cette rodomontade, que de véritable courage. Napoléon le chargea de l'inspection des frontières du Nord-Est. Lorsque le l" juin, il réunit le Corps électoral au Champ-de-Mai. apercevant Ney, qui n'avait pas paru aux Tuileries depuis un mois, il l'apostropha en ces termes :
— Je croyais que vous aviez émigré?
— J'aurais dû le faire plus tôt, répondit le maréchal, maintenant, il est trop tard.
Néanmoins, Napoléon nomma, le lendemain, le maréchal membre de la Chambre des Pairs, et lappela au commandement du 1" et du 2° corps d'armée.
Quelques jours plus tard. Ney se battait héroïquement aux Quatre- Bras, puis à Waterloo où il cherchait vainement la mort.
« Ney éperdu, dit V. Hugo, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, s'offrait à tous les coups dans cette tourmente. 11 eut là son cinquième cheval tué sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'écume aux lèvres, l'uniforme déboutonné, une de ses épaulettes coupée par un coup de sabre d'un horsegard, sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle, sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait : Venez voir comment meurt un maréchal de France sur un champ de bataille! » Mais en vain, il ne mourut pas. Il était hagard et indigné.
Il jetait à Drouet d'Erlon cette question :
— Est-ce que tu ne te fais pas tuer, toi ?
Il criait, au milieu de toute cette artillerie écrasant une poignée d'hommes :
— Il n'y a donc rien pour moi? Oh! que je voudrais bien que tous ces boulets anglais m'entrassent dans le ventre î
Tu étais réservé à des balles françaises, infortuné ! »
De retour à Paris, la grandeur héroïque de Ney s'évanouit. Le caractère, chez lui, n'est pas à la hauteur du courage. Au lieu de faire son devoir de citoyen et à^ parler en patriote, il se rend au Sénat stupéfait de l'entendre dire : « Il ne nous reste plus, messieurs, qu'à entamer des négociations. 11 faut rappeler les Bourbons, et moi. je vais prendre le chemin des États-Unis.
On ne lui donna aucun commandement dans larmée qui s'organisait sous les murs de Paris.
Il ne serait pas resté en sûreté au milieu des soldats indignés, a dit Caulaincourt.
Le 3 juillet, le gouvernement signait une capitulation, dont l'article 12 était conçu en ces termes :
« Seront respectées, les personnes et les propriétés particulières, les habitants et en général, tous les individus qui se trouvent dans la capitale continueront à jouir de leurs droits et liberté sans pouvoir être inquiétés ni recherchés en rien relativement aux fonctions qu'ils occupent, on auraient occupés, à leur conduite et à leurs opinions politiques. »
Cet article semblait protéger Ney contre la vengeance des Bourbons. Cependant le maréchal quitta Paris avec des papiers au nom du major Heiset et, après avoir songé à se réfugier en Suisse, il accepta l'hospitalité d'un de ses amis.
Nous avons raconté ailleurs, comment les royalistes, surtout dans le Midi, respectèrent l'article 12 do la capitulation et comment Fouché dressa des listes de générau.x accusés de haute trahison.
On se souvient comment la retraite du maréchal fut découverte, par un individu qui avait reconnu le magniflque sabre turc que Napoléon avait donné à Michel Ney, et enfin comment celui-ci était allé au devant des gendarmes envoyés pour l'arrêter.
Conduit à Aurillac, il y resta cinq jours, sous la garde du préfet Locard, puis il fut acheminé vers Paris, sous l'escorte de deux officiers de gendarmerie auxquels le préfet recommanda la surveillance la plus sévère.
L'un d'eux, qui avait servi sous le maréchal, répugnant à ces
mesures de rigueur, dit au prisonnier qu'il aurait en lui et son camarade non des gardiens, mais de simples compagnons de voyage, s'il leur donnait sa parole de ne point chercher à s'échapper.
Le maréchal donna sa parole.
Engagement regrettable, car une partie de l'armée de la Loire se trouvait sur son chemin, entre autres, le corps de dragons d'Excelmans, cantonné à Riom, ville que Ney devait traverser.
Excelmans, en effet, lui fit proposer de l'enlever, Ney refusa parce que sa parole était engagée.
Il entra à Paris sous de sombres présages. On venait d'y apprendre l'assassinat du maréchal Brune à Avignon, à l'heure où il entrait à la Conciergerie, Labédoyère sortait de l'Abbaye pour être fusillé.
Peu de jours après, le comte de Lavalette était enfermé dans un cachot voisin de celui du maréchal.
M. Decazes fit subir trois longs interrogatoires à ce dernier et deux jours plus tard, le 21 août, un arrêté du ministre de la guerre constitua, pour le juger, un Conseil de guerre spécial. Le maréchal Moncey, nommé président, répondit par un refus écrit à la notification de sa nomination. Le lendemain, un des ministres vint, an nom du roi, lui donner l'ordre d'accepter, et le maréchal répondit au roi par l'admirable lettre suivante :
« Sire, placé dans la cruelle alternative de désobéir à Votre Majesté ou de manquer à ma conscience, je dois m'expliquer à Votre Majesté. Je n'entre pas dans la question de savoir si le maréchal Ney est innocent ou coupable ; votre justice et l'équité de ses juges enrépo?idront à la postérité, qui juge dans lamême balance les rois et les sujets. Ah ! Sire, si ceux qui dirigent vos conseils ne voulaient que le bien de Votre Majesté, ils lui diraient que l'échafaud ne fit jamais des amis. Croient-ils donc que la mort soit si redoutable pour ceux qui la bravèrent si souvent ?
« Sont-ce les Alliés qui exigent que la France immole ses citoyens les plus illustres? Mais, Sire, n'y a-t-il aucun danger pour votre personne et votre dynastie à leur accorder ce sacrifice ?
Et après avoir désarmé la France à ce point que dans les deux tiers de votre royaume il ne reste pas un fusil de chasse, pas un seul homme sous les drapeaux, pas un canon attelé, les Alliés veulent-ils
donc faire tomber les têtes de ceux dont ils ne peuvent prononcer tes nonis sans rappeler leur humiliation?
« Qui, moi, j'irais prononcer sur le sort du maréchal Ney ! Mais, Sire, permettez-moi de demander à Votre Majesté où étaient les accusateurs, tandis que Ney parcourait tant de champs de bataille? Ah ! si la Russie et les Alliés ne peuvent pardonner au prince de la Moscowa, la France peut-elle donc oublier le héros de la Bérésina?
« C'est à la Bérésina, Sire, que Ney sauva les débris de l'armée. J'y avais des parents, des amis, des soldats enfin qui sont les amis de leurs chefs et j'enverrais à la mort celui à qui tant de Français doivent la vie? Tant de familles leurs fils, leurs époux, leurs pères! Non, Sire, et s'il ne m'est pas permis de sauver mon pays et ma propre existence, je sauverai du moins l'honneur. S'il me reste un regret, c'est d'avoir trop vécu, puisque je survis à la gloire de ma patrie. Quel est, je ne dis pas le maréchal, mais l'homme d'honneur qui ne sera pas forcé de regretter de n'avoir pas trouvé la mort dans le champ de Waterloo?
Ah ! Sire, si le malheureux Ney eut fait là ce qu'il avait fait tant de fois ailleurs, peut-être ne serait-il pas traîné devant une commission militaire, peut-être, ceux qui demandent aujourd'hui sa mort, demanderaient-ils sa protection.
« Excusez, Sire, la franchise d'un vieux soldat qui, toujours éloigné des intrigues, n'a jamais connu que son métier et la patrie. 11 a cru que la même voix qui a blâmé les guerres d'Espagne et de Russie, pouvait aussi parler le langage de la vérité au meilleur des rois.
Je ne me dissimule pas qu'auprès de tout autre monarque, ma démarche serait malheureuse et qu'elle peut m'attirer la haine des courtisans, mais si en descendant dans la tombe, je peux m'écrier avec un de vos illustres aïeux : Tout est perdu hormis Pkonneur » alors je mourrai content. »
'( Cette lettre, dit de Vaulabelle, est l'éternelle condamnation des juges du prince de la Moscowa. » Elle provoqua chez le roi et dans son entourage une explosion de colère et d'indignation. Princes, ministres, courtisans réclamèrent un châtiment.
Le ministre de la guerre, Gouvion-Saint-Cyr, avec la servile docilité de Soult eut la honte de rédiger, contre le défenseur de la barrière de Clichy, l'ordonnance qui suit :
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Louis, vu nos ordonnances des 24 et 25 août, en vertu desquelles le maréchal Ney est traduit devant le conseil de guerre de la première division, vu l'arrêté du 21 août par lequel notre ministre de la guerre a désigné les membres qui doivent composer ce conseil, vu les lettres du maréchal Moncey, desquelles il résulte qu'il n'a point, pour se dispenser de siéger, la seule excuse qui, d'après l'article 6 de la loi du 15 brumaire an V, puisse être valable ; considérant que le refus du maréchal Moncey ne peut être attribué qu'à un esprit de résistaiîce et d'indicipline, d'autant plus coupable qu'on devait attendre un exemple tout à fait contraire du rang éminent qu'il occupe dans l'armée et des principes de subordination que, dans sa longue carrière, il a dû ap prendre à respecter, nous avons résolu de lui appliquer la peine portée par l'article 6 de la loi du 15 brumaire an V, contre tout officier qui, sans excuse valable, refuse de siéger dans le Conseil de guerre oîi il est appelé. A ces causes, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
Le maréchal Moncey est destitué, il subira une peine de trois mois d'emprisonnement.
Donné à Paris, à notre château des Tuileries, le 29 août de l'an de grâce 1815, et de notre règne le vingt et unième.
Signé : LOUIS.
Pcnir le Roi, Gouvion-Saint-Cyr.
Ainsi « le meilleur des rois » trouva injurieuse pour lui une lettre qu'aujourd'hui tout le monde admire et, au malheur de faire fusiller le maréchal Ney, sut ajouter encore l'odieux de destituer de la plus haute dignité militaire et d'emprisonner le maréchal Moncey.
Celui-ci fut envoyé au fort de Ham, mais le fort était encore occupé par les Prussiens, qui refusèrent de recevoir le prisonnier.
Le maréchal fit ses trois mois de détention dans une auberge située en face du château.
Ney, aussitôt après la formation d'un Conseil de guerre, fut enfermé à la Conciergerie avec la plus grossière et la plus méprisable barbarie. Il fut traité comme le plus vil des malfaiteurs et tenu au secret pendant trois semaines.
San cachot était situé à l'extrémité d'un couloir long et obscur. Il ne recevait d'air et de lumière que par une seule fenêtre obstruée d'une hutte en planche.
Les murs étaient nus et sales. Le mobilier se composait d'un mauvais grabat, d'une vieille table, d'une chaise et de deux baquets infects. Il y resta un mois. On le transféra, ensuite, dans un cachot au-dessus de celui du comte de Lavalette, où on lui accorda un poêle, mais on ne négligeait rien qui put lui être désagréable. Il jouait assez bien de la flûte et, comme il recourait à ce passe-temps, on le lui interdit. Pour toute distraction, il avait de courtes promenades dans un couloir gardé par deux factionnaires, vêtus ordinairement de l'uniforme des grenadiers de la garde impériale, mais qui n'étaient que des gardes du corps ou des agents de police déguisés, ainsi que Lavalette en acquit la preuve et l'a raconté dans ses Mémoires.
Après une longue instruction dirigée par le général Grundler, rapporteur, le Conseil de guerre se rassembla dans la salle réservée aux assises criminelles. Cette vaste salle était à peine assez grande pour contenir les amis de l'accusé, auxquels disputaient leurs places beaucoup de dames françaises et étrangères, et d'officiers anglais et allemands, pleins de sympathie pour le héros militaire.
On remarquait, derrière les juges, le prince Auguste de Prusse, le prince de Metternich, lord et lady Castlereagh.
Le Conseil n'arait pas permis que le maréchal fut assis au banc des voleurs et des assassins et lui avait fait donner un fauteuil, dans l'enceinte demi-circulaire qui fait face au bureau des juges.
L'ouverture de l'audience fut retardée par le refus de siéger du maréchal Masséna. Le maréchal alléguait des différends survenus en Portugal, entre Ney et lui; mais ces raisons furent repoussées comme insuffisantes. A dix heures et demie, les conseillers tirent leur entrée dans l'ordre suivant :
Le maréchal Jourdan, président;
Les maréchaux Masséna, Augereau, Mortier;
Les lieutenants-généraux Gazan, Claparède et Vilai te, jugea;
Le maréchal de camp (îniiidlcr. rapporteur;
M. Joinville, commissaire du roi, ordonnateur en chef.
Au milieu d'un silence profond, l'auditoire attendait l'arrivée de raccusé; mais, à la surprise générale, cette attente fut vaine. Toute
l'audience se passa en lectures d'interrogatoires et de différentes pièces de procédure. A cinq heures et demie, l'audience fut renvoyée au lendemain.
Le 10, la lecture des pièces continua. Nous en donnerons, ici, les principaux passages. Les interrogatoires du juge rapporteur sont la matière même du procès :
D. — Vous avez déclaré que vous aviez vu les agents de Bonaparte dans la nuit du 13 au 14, pourquoi donc votre proclamation est-elle datée du 13?
R. — C'est à tort qu'elle porte cette date, elle est vraiment du 14. Je l'ai lue moi-même à une fraction des troupes. Le reste a été connu par l'ordre du jour. J'ai eu connaissance, mais seulement par les journaux et non officiellement, de l'ordonnance du roi qui déclarait Bonaparte traître et rebelle et qui ordonnait à tous les citoyens de lui courir sus. Une grande partie des troupes avait déjà abandonné la cause du roi avant qu'il eût publié sa proclamation. Deux bataillons du 76° s'étaient même permis de garder prisonnier, à Bourg, leur général, le maréchal de camp Gauthier. Les agents de Bonaparte avaient déjà réussi à influencer la totalité des troupes.
Déjà, depuis le 10 et le 11, une grande partie des soldats avaient commencé à discuter. Un grand nombre d'agents s'étaient mêlés parmi eux. J'ai su, depuis, que deux aigles avaient été apportées. L'exaltation était à son comble; un silence sinistre annonçait que les troupes étaient prêtes à lever l'étendard de la révolte. Les soldats menaçaient de me tuer, ainsi que cela me fut rapporté par le général de Bourmont et plusieurs autres officiers. J'étais, moi-même, troublé de la position affreuse où la France allait se trouver, et j'ai plutôt suivi l'entraînement général, que je n'ai donné l'exemple.
Le matin du jour où je lus la proclamation aux troupes, je fis appeler chez moi les généraux Lecourbe et Bourmont et je leur en donnai communication. Je sommai ce dernier, aie nom de C honneur, de me dire ce qu'il pensait. Ils en approuvèrent le contenu et m'accompagnèrent sur le terrain où le général Bourmont avait fait rassembler les troupes.
D. — Lorsque vous eûtes pris le parti de rejoindre Bonaparte, ccrivîtes-vous aux maréchaux Suchet et Oudinot?
ft. — Non, je crois me rappeler que je leur écrivis quelques jours
Le jiiar>:cliul paruit, uccoiii|iu^iiu Je Uuux ofliuiors du f^'uiiJurijierio.
Llv. IC ' — /''Ay*fii) frères, ôditoiirj.
après, pour leur transmettre les ordres qui m'avaient été adressés par le général Bertrand.
D. — Oij avez-vous rejoint Bonaparte?
R. — A Auxerre, direction qu'il m'avait fait indiquer pour la direction des troupes.
D. — Avez-vous reçu, du 13 au 14 mars, des ordres des ministres du roi?
R. — J'ai reçu une lettre du ministre de la guerre, à Besançon, qui me faisait connaître les mouvements ordonnés, par lui, aux maréchaux Suchet et Oudinot, mais je ne me rappelle pas précisément la date.
D. — N'avez-vous pas donné Tordre de faire arrêter plusieurs officiers généraux et supérieurs, employés dans votre département; entre autres, les généraux de Bourmont, Lecourbe, Delort, Jarry, M. le comte de Scey, préfet du Doubs et le maire de Dôle?
R. — Oui, d'après l'ordre que je reçus de Bonaparte, c'était une mesure que l'on croyait nécessaire, mais qui ne les a pas atteints, la plupart de ceux que vous me désignez étant arrivés à Paris presque en même temps que Bonaparte. J'ai su, depuis, qu'ils n'avaient pas été inquiétés, et que l'ordre avait été envoyé au général Mermet, commandant à Besançon, de mettre en liberté ceux qui avaient été arrêtés, excepté le préfet de Besançon qu'on fit sortir de la ville.
D. — Connaissez-vous M. Cayrol, commissaire-ordonnateur?
R. — Oui.
D. — Pourquoi l'avez-vous fait arrêter à Lons-le-Saulnier?
R. — Je ne me rappelle pas avoir donné cet ordre-là. Je crois mo souvenir, que lui ayant reproché de n'avoir pas pris toutes les mesures nécessaires pour assurer la subsistance des troupes, je lui ordonnai d'aller à Besançon pour y pourvoir.
D. — En arrivant à Besançon, avez-vous donné l'ordre de désarmer la place?
R. — Non.
D. — Savez-vous si le directeur d'artillerie fit retirer les canons de dessus les remparts et par quel ordre?
R. — Je n'en ai rien su. On peut en demander compte au général de Bourmont, pour savoir s'il y avait des ordres matériels à cet égard.
D. — Vous rappelez-vous avoir fait demander, par votre chef d'état-major, une somme de 15,000 francs à M. le préfet de Besançon?
R. — Non.
D. — De qui le général Gauthier reçut-il l'ordre de rétrograder sur Bourg avec le 76°?
R. — Je suppose que c'est du général de Bourmont.
D. — Par qui Votre E.xceilence apprit-elle la révolte du 76° et son départ pour rejoindre Bonaparte?
R. — Par le préfet de l'Ain et deux autres personnes qui arrivaient de Lyon.
D. — Quelles étaient les forces sous vos ordres à Lons-le-Saulnier, tant infanterie que cavalerie ou artillerie?
R. — Il y avait, à Lons-le-Saulnier, les 60° et 77« de ligne, 8* de chasseurs et 5° dragons; l'artillerie n'était point encore arrivée.
D. — D'oîi Votre Excellence attendait-elle son artillerie?
R. — De Besançon. Le général Mongenet avait l'ordre de la diriger sur Lons-le-Saulnier. Je crois qu'il y arriva une batterie le 15, mais je ne puis pas l'affirmer, parce que j'étais déjà parti de cette ville.
D. — Votre Excellence a écrit le 13, de Lons-le-Saulnier, une lettre au ministre de la guerre, dans laquelle elle lui faisait connaître la composition des deux divisions sous vos ordres. Ces troupes étaient donc à Lons-le-Saulnier ou dans les environs?
R. — Je vous ai déjà répondu que deux régiments étaient à Lons-le-Saulnier, le reste était cantonné dans les environs, à l'exception du 3* hussards, dont une grande partie était déjà passée à Bonaparte, du 6' de hussards que j'avais dirigé sur Auxonne et du 76° qui était à Bourg. Quant à l'artillerie, elle n'était pas encore arrivée en totalité, et les divisions dont j'ai fait connaître la composition au ministre n'auraient pu être réunies que le 15.
D. — De quoi se composaient vos approvisionnements de guerre à Lons-le-Saulnier?
R. — Je ne puis répondre positivement à cette question, je sais seulement que quelques régiments d'infanterie devaient avoir cinquante cartouches par homme. D'autres régiments n'en arment pas du tout. On avait mis une telle précipitation à faire partir les troupes, que le général de Bourmont avait oublié de faire donner des cartouches
à quelques-uns des régiments. A mon avis, à Besançon, il n'y avait pas encore im seul cheval réuni pour le service de l'artillerie de mon corps d'armée.
D. — Avez-vous fait à M. Pessonges de Préchamp, votre chef d'état-major, quelque confidence sur votre projet de vous réunir à Bonaparte?
R. — Non.
D. — Pourriez-vous nous représenter et la lettre que vous reçûtes du général Bertrand de la part de Napoléon, dans la nuit du 13 mars, et l'original de la proclamation que vous avez lue aux troupes et qui, dites-vous, était jointe à la lettre?
R. — Ces deux pièces doivent se trouver dans mes papiers.
D. — Vous rappelez-vous avoir dit, sur la place de Lons-le- Saulnier, aux personnes qui vous entouraient, après la lecture de la proclamation, que le retour de Bonaparte était préparé depuis plus de trois mois?
R. — Non, je ne me rappelle pas cela.
D. — N'avez-vous pas dit a l'ordonnateur Cayrol : Il y a plus de trois mois que je savais cela de l'île d'Elbe.
R. — Non.
D. — Avez-vous donné, à DôIe, l'ordre d'afficher une proclamation?
R. — Je ne me le rappelle pas.
D. — Avez-vous dit, le 15 mars, au maire de Dôle, en présence du sous-préfet, que depuis trois mois, MM. les maréchaux de France avaient formé le projet de renverser le gouvernement des Bourbons^ et que, depuis un mois, ce projet avait été définitivement arrêté?
R. — C'est une fausseté, je ne connaissais pas le maire de Dôle, je crois l'avoir vu à mon passage en cette ville, mais je ne lui ai fait aucune espèce de confidence et de déclaration de ce genre.
Quelques jours plus tard, le juge d'instruction revient sur les deux pièces du 13 mars.
D. — Avez-vous fait faire la recherche des deux pièces dont je vous ai parlé : la lettre de Bertrand et la proclamation que vous assurez y avoir été jointe?
R. — J'en ai fait la demande à ftP" la maréchale. Elle m'a répondu qu'à l'époque où elle apprit mon arrestation et l'exécution
de Labédoyère, un premier mouvement d'inquiétude la détermina à donner l'ordre à son régisseur des Coudraies, de brûler tous les papiers qui se trouvaient dans mon château, au nombre desquels se trouvaient les deux pièces que vous me demandez. Cet ordre a été exécuté.
Dans un autre interrogatoire, Ney fait ainsi l'historique de la mission qui lui fut confiée par l'Empereur à son retour de l'île d'Elbe :
— Je suis parti de Paris le 23 mars, par ordre de Bonaparte, pour me rendre à Lille. Je reçus, dans cette ville, une lettre très longue de lui, le 25 ou le 2G, dans laquelle il me prescrivait de parcourir toute la frontière du nord et de l'est de la France, depuis Lille jusqu'à Landeau ; de passer la revue des troupes, de visiter les places pour m'assurer de l'état des fortifications et de la situation de leur approvisionnement de guerre et de bouche, ainsi que les hôpitaux militaires.
J'étais également chargé de donner des renseignements sur les fonctionnaires civils et militaires, de les suspendre provisoirement quand je le croirais convenable et de proposer leur remplacement. On sait que je n'ai usé, qu'avec une extrême réserve, de ce pouvoir et que personne n'a été déplacé par moi. Lorsque j'arrivais dans une ville les autorités militaires et civiles venaient me rendre visite. Je m'informais auprès d'elles de l'état des choses ; je leur faisais part des ordres que j'avais reçus et des pouvoirs qui m'étaient confiés. 11 était tout simple que je leur parlasse dans le sens du gouvernement d'alors, mais je nie formellement avoir tenu aucun discours ou propos insultants pour le roi ou pour les princes de sa famille ; mes instructions portaient l'ordre exprès d'annoncer partout que l'Empereur ne voulait et ne pouvait plus faire la guerre hors de France, d'après les arrangements faits et conclus à l'île d'Elbe entre lui, l'Angleterre et l'Autriche; que l'impératrice Marie-Louise et le roi de Rome devaient rester à Vienne comme otages, jusqu'à ce qu'il eût donné à la France une Constitution libérale et exécuté toutes les conditions du traité. Après quoi elle viendrait, avec son fils, le rejoindre à Paris.
<i J'avais en outre l'ordre, dans le cas ou le roi ou quelques princes de la famille royale tomberaient en mon pouvoir, de ne rien faire pour les retenir, mais de les laisser aller où ils jugeraient convenable, et de protéger même leur sortie du territoire français. Je devais rendre compte, tous les jours, à Bonaparte lui-même. »
La lecture des pièces l'ut terminée le 10, ù midi.
Î319 LES QUATRE SERGENTS DE LA koCHELLE
Le président, s'adressant aux gardes, leur dit :
— Priez le Maréchal accusé de vouloir bien comparaître devant le Conseil.
Un murmure d'approbation s'éleva de l'auditoire à ces paroles pleines de convenance, et le silence se rétablit aussitôt.
Ney parut, accompagné de deux officiers de gendarmerie; les soldats de service lui portèrent les armes. Il prit place sur le fauteuil auprès duquel s'étaient assis ses trois défenseurs : MM. Berryer, pèro et fils, et M. Dupin.
Les officiers de gendarmerie se tinrent à quelque distance eu arrière.
Le Maréchal portait l'habit bleu d'uniforme sans broderies, avec les épaulettes de son grade et la plaque de la Légion d'honneur.
Un crêpe, à son bras gauche, rappelait la mort de son beau-père, M. Auguié, qui, en apprenant son arrestation, avait été frappé d'apoplexie foudroyante.
Le président, selon l'usage, lui demanda ses nom, le lieu de sa naissance et ses qualités.
Le Maréchal se leva, mais au lieu de répondre, il lut une protestation rédigée par ses avocats, et dans laquelle il déclarait que si, dans l'instruction, il avait daigné répondre aux questions faites, au nom du Conseil, par le général rapporteur, c'était uniquement par déférence pour les maréchaux et les généraux composant le' tribunal ; maintenant, ajoutait-il, obligé de comparaître, il déclinait la compétence du Conseil, et que, pair de France, il demandait, aux termes des articles 33 et 34 de la Charte, son renvoi devant la Chambre des pairs.
— Etranger aux matières judiciaires, dit-il, n'ayant aucun© connaissance personnelle des lois ni de la procédure, j'attends de l'indulgence de MM. les maréchaux et lieutenants-généraux, qu'ils voudront bien m'admettre à motiver mon déclinatoire par l'organe de mon défenseur, M. Berryer...
Idée funeste, qui lui avait été suggérée par ses maladroits défenseurs, et que ses amis, mieux éclairés, accueillirent avec un douloureux étonnement. Il récusait un tribunal d'amis pour demander à être jugé par ses ennemis déclarés et impitoyables. Il n'aurait pu être condamné à mort par ces maréchaux et lieutenants-généraux qui, avec lui, avaient fait la campagne de Belgique; plusieurs, après
Waterloo, avaient combattu Ney lui-même, qui conseillait de se soumettre aux Alliés. Ils l'auraient tout au plus condamné à l'exil, et lui auraient sauvé la vie.
Après la lecture faite par l'accusé, le président reprit la parole :
— Maréchal, avant d'entendre les motifs de votre déclinatoire, le Conseil doit constater votre identité ; votre réponse à la question que je vous ai faite ne peut vous engager en rien; votre défenseur aura ensuite la parole pour développer vos moyens d'incompétence.
Le Maréchal répondit :
— Je me nomme Michel Ney, duc d'Elchingen, prince de laMoscowa, chevalier de Saint-Louis, grand cordon de la Légion d'honneur, chevalier de la Couronne de fer, grand-croix de l'Ordre du Christ, maréchal de France, né à Sarrelouis, le 10 janvier 1769.
Berryer père, dans un langage ampoulé jusqu'au burlesque, plaida longuement en faveur du déclinatoire. La promotion de Ney à la pairie était, disait-il, heureuse et fatafe, « puisque, semblable au majestueux vaisseau que la foudre a brisé, elle offrait au navigateur, perdu dans un océan de misère, la planche du naufragé, sans laquelle il eût peut-être péri. »
En terminant, il invitait les juges à lire les titres du maréchal Ney dans la Charte, « le livre saint de nos libertés ».
Le général Grundler, rapporteur, puis le commissaire du roi, Joinville, s'efforcèrent de combattre le déclinatoire, et, un moment, les vrais amis du Maréchal espérèrent que Jourdan et ses collègues se laisseraient convaincre. Malheureusement, ils cédèrent à la facilité qui leur était offerte de satisfaire au désir de leur infortuné compagnon d'armes sans s'attirer la colère des royalistes.
Après un courte délibération, le Conseil rentra dans la salle d'audience, et Jourdan prononça le jugement suivant :
« Le Conseil, après avoir délibéré sur la question de savoir s'il est compétent pour juger le maréchal Ney, accusé de haute trahison, se déclare incompétent, à la majorité de cinq voix contre deux. «
— Ah! nous avons été des lâchps! s'écriait Augereau six mois plus tard, alors que, se mourant seul, abandonné des siens, il faisait un retour vers le passé. — Nous devions nous déclarer compétents, le juger malgré ses avocats, malgré lui... Il vivrait, du moins!...
Le lendemain, 11 novembre, le .Maréchal fut renvoyé devaiil la
niO LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
Chambre des pairs par une ordonnance de M. de Richelieu. Ce ministre, qui a rendu de grands services à la France, et dont l'élévation de caractère est indéniable, prononça un discours d'une violence extraordinaire :
— Ce n'est pas, messieurs, seulement au nom du roi que nous remplissons cet office, c'est au nom de la France, depuis longtemps indignée, et maintenant stupéfaite; c'est même au nom de l'Europe que nous venons vous conjurer et vous requérir à la fois de juger le maréchal Ney.
a Nous osons dire que la Chambre des pairs doit au monde une éclatante réparation : elle doit être prompte, et il importe de contenir l'indignation qui, de toutes parts, se soulève. Vous ne souffrirez pas qu'une plus longue impunité engendre de nouveaux fléaux. Les ministres du roi sont obligés de vous dire que cette décision du Conseil de guerre devient un triomphe pour les factieux. Il importe que leur joie soit courte, pour qu'elle ne soit pas funeste. »
D'après la violence d'un modéré comme M. de Richelieu, on pouvait s'attendre à ce que serait une Chambre àhiltra.
Les amis de Ney comptaient sur l'article 12 de la capitulation que nous avons cité.
Il y était dit que « les habitants de Paris ne seraient recherchés ni inquiétés pour leur conduite et leurs opinions politiques. »
Cette garantie engageait les généraux alliés signataires et leurs troupes, pour leur compte, envers la ville de Paris et ses habitants, mais non le gouvernement, qui n'était nullement en cause, et qui n'était pas même nommé. A celte objection, M. de Richelieu répondait que si le Maréchal avait tenté de fuir avec de faux papiers, c'est qu'il ne se sentait pas protégé par l'article 12.
Cet argument venait de Wellington, à qui la maréchale Ney avait adressé la demande d'une interprétation de l'article 12 qui fut favorable à son mari, et qui lui répondit assez durement.
L'ouverture des débats fut fixée au 21 novembre.
."S nUATRE SERG1:Nï3 de la. ROCHELLE 1321
Uneraiid nombre d'otrangers, de d;uiu:sde la cour occupaient les tribunes.
!..v. !G; — Fav.\i:ii frèros, éditouri.
LE PROCÈS
Une semaine à peine suffit aux préliminaires du procès. Le baron Séguier, membre de la Chambre des pairs, fut chargé de suivre l'instruction. — Ce Séguier avait été un des plus vils courtisans de Napoléon. C'est de lui qu'il tenait son titre nobiliaire et ses fonctions. Le Moniteur est rempli de ses harangues serviles.
En 1812, à propos de Mallet, le baron disait à l'Empereur :
« Des insensés ont tenté d'ébranler ce que le génie et le courage avaient fondé. Ils voyaient l'auguste rejeton de notre Empereur, et ils ont méconnu le principe fondamental de la monarchie : Que le roi ne meurt pas. »
Dix-huit mois plus tard, le baron faisait signer à ses collègues de la Cour impériale, une déclaration par laquelle elle arrêtait que « fidèle aux lois fondamentales du royaume, elle appelait de tous ses moyens le chef de la maison de Bourbon au trône héréditaire de Saint- Louis. »
Et il disait de Louis XVIII :
« Bientôt nous verrons celui qui, pour avoir été longtemps éloigné de son trône, n'en a pas moins régné sur nos cœurs. »
C'était l'époque des lâches palinodies.
Il est regrettable que Ney n'ait point échappé à la contagion, et qu'oubliant toute dignité, il ait fait remettre au roi, par le baron Séguier, la déclaration suivante :
« Je mets aux pieds du roi l'hommage de ma respectueuse et vivo reconnaissance pour la bonté que Sa Majesté a eu d'accueillir mon déclinatoire, de me renvoyer devant mes juges naturels, et d'ordonner que les formes constitutionnelles soient suivies dans mon procès. Ce nouvel acte de sa justice paternelle me fait regretter davantage que ma conduite, au 14 mars dernier, ait pu faire soupçonner que j'avais l'intention de le trahir. Je le répète dans toute l'effusion de mon âme, à vous, monsieur le baron, à la France, à l'Europe, à Dieu qui m'entend, que jamais, lors de la fatale erreur que j'ai déjà tant expiée, jo n'ai eu
d'autre pensée que d'éviter à mon malheureux pays la guerre civile et tous les maux qui en découlent. J'ai préféré la patrie avant tout. Si c'est un crime aujourd'hui, j'aime à croire que le roi, qui porte ses peuples dans son cœur, oubliera cette funeste erreur, et que si je succombe, la loi n'aura puni qu'un sujet égaré et non un traître. »
A l'ouverture de l'audience, un grand nombre d'étrangers do distinction, de personnages politiques, de dames de la Cour occupaient les tribunes préparées d'avance. On remarquait Metternicht, le prince de Wurtemberg, le comte de Goltz, le général russe Grisein.
On avait cherché à donner à la salle un aspect imposant par des pièces de décor d'assez mauvais goût; ainsi, sur des banderolles suspendues derrière le tribunal, on lisait des inscriptions de ce genre : Sagesse — Tolérance — Modération.
M. d'Ambray, ministre de la justice, présidait; il avait pour secrétaires MM. Pastoret, de Sèze, de Choiseul et de Chateaubriand.
M. Bellart, royaliste fanatique, altéré du sang des vaincus, procureur général, commissaire du roi, était au banc du ministère public.
Les pairs prennent place ; l'accusé est introduit.
Le Maréchal est escorté de quatre grenadiers de la garde royale; il porte le même costume que devant le Conseil de guerre. Il salue l'assemblée avec dignité et s'assied, entre ses deux défenseurs, sur un fauteuil qui a été disposé pour lui, en face de l'assemblée.
Après l'appel nominal, auquel répondent cent soixante pairs, le président adresse à l'accusé les questions d'usage; le greffier donne ensuite lecture des pièces dont nous avons cité quelques passages, et enfin lit l'acte d'accusation.
Par son importance, cette pièce demande à être reproduite ici au moins en partie.
« Les commissaires du roi chargés de soutenir, devant la Chambre des pairs, l'accusation de haute trahison et attentat contre la sûreté de l'Etat intentée au maréchal Ney, déclarent que des pièces qui leur ont été communiquées résultent les faits suivants :
" En apprenant le débarquement à Cannes, le i-' mars dernier, de Bonaparte à la tête d'une bande de brigands de plusieurs nations, il paraît ([un le maréchal Soult, aii;rs minisire de la guerre, envoya, par un de ses aides de camp, au maréchal Ney, qui était dans sa terre
des Coudreaux, près de Châteaudun, l'ordre de se rendre dans son gouvernement de Besançon, où il trouverait des instructions.
« Le maréchal Ney vint à Paris le 6 ou le 7 (car ce jour est resté incertain) au lieu de se rendre directement dans son gouvernement.
« La raison qu'il en a donnée est qu'il n'avait pas ses uniformes.
'< Elle est plausible.
« Ce qui l'est moins, c'est qu'il ignorait, lorsqu'il est arrivé à Paris, et l'événement du débarquement de Bonaparte à Cannes, et la vraie cause de l'ordre qu'on lui donnait de se rendre à Besançon. Il est bien invraisemblable que l'aide de camp du ministre ait fait au Maréchal un secret si bizarre d'une nouvelle devenue l'objet de l'attention et des conversations générales, secret dont on ne peut soupçonner le motif, et que le Maréchal ait manqué de curiosité sur les causes qui lui faisaient ordonner de partir soudain pour son gouvernement, et n'eût pas interrogé l'aide de camp, qui n"eût pu se défendre de répondre.
« Le Maréchal veut pourtant que l'on admette cette supposition, et il soutient qu'il n'a appris celte grande nouvelle qu'à Paris, par hasard, et chez son notaire Batardi...
« Cette ignorance n'est pas naturelle, et elle est plus propre à accroître qu'à dissiper les soupçons sur la possibilité que le Maréchal ait trempé dans les manœuvres dont ce débarquement a été le funeste résultat...
« C'est le 8 ou le 9 que le Maréchal partit de Paris...
« Il trouva, à Besançon, les instructions du ministre de la Guerre. Ces ordres portaient, en substance, qu'il réunirait le plus de forces disponibles, afin de pouvoir seconder les opérations de S. A. R. Monsieur, et de manœuvrer de manière à inquiéter et même détruire l'ennemi.
« On a vu que, d'après les récits opposés de certains témoins, dont les uns rapportent les discours du Maréchal, qui sembleraient supposer qu'il savait, dès longtemps, ce que méditait l'ennemi de la France, et dont les autres assurent n'avoir remarqué, dans ses mesures et dans ses discours, que de la droiture, il est au moins permis de conserver beaucoup de doute à cet égard.
« Mais, ce sur quoi toutes les opinions se réunissent, c'est sur la conduite que le Maréchal tint à Lons-le-Saunier, le 14 mars.
« Le Maréchal avait dirigé sur cette ville toutes les forces qui étaient éparses dans son commandement. Quelques officiers, bous observateurs, et même des administrateurs locaux, avaient conçu de justes inquiétudes sur les dispositions de plusieurs militaires de divers grades, et sur des insinuations perfides faites aux soldats, avaient indiqué au Maréchal, comme un moyen d'affaiblir ces mauvaises inspirations, le mélange qu'il pourrait faire des bons et des mauvais serviteurs du roi qu'on choisirait dans les gardes nationales avec la troupe, que par leurs exemples et leurs conseils ils maintiendraient dans le devoir.
« Le Maréchal, du premier mouvement, rejeta ces propositions, même avec une sorte de dédain, en disant qu'il ne voulait ni pleurnicheurs , ni pleurnicheuses ; et, quoiqu'il fléchit ensuite un peu sur cette idée, ce fut avec tant de lenteur et de répugnance, que la mesure ne put malheureusement être réalisée, ni empêcher le mal que le Maréchal semblait prévoir sans beaucoup d'inquiétude.
« Cet aveuglement ou cette mauvaise disposition secrète du Maréchal eut bientôt les graves conséquences qu'avec d'autres intentions le Maréchal eût dû redouter.
(1 Quelques témoins pensent que, jusqu'au 13 au soir, le Maréchal fut fidèle.
« En admettant leur favorable opinion, l'effort n'était pas considérable. Le Maréchal était parti de Paris le 8 ou le 9; c'était le 8 ou le 9 qu'il avait juré au roi une fidélité à toute épreuve et un dévouement tel, qu'il lui ramènerait, selon son expression, dans une cage son ancien compagnon de guerre. Depuis lors, quatre ou cinq jours seulement s'étaient écoulés. Quatre ou cinq jours suffisent-ils à éteindre ce grand enthousiasme?
« Quatre ou cinq jours durant lesquels le Maréchal n'avait encore ni rencontré d'obstacles, ni vu l'ennemi, n'avaient pas dû, à ce qu'il semble, consommer l'oubli de sa foi.
■( Il est triste pour la loyauté humaine d'être obligé de dire qu'il en fut autrement.
'I Cinq jours seulement après de telles promesses faites à son maître, qui l'avait comblé d'affection et de conliaiico, et qu'il avait trompé par l'expression démesurée peut-être, dont le monarque ne lui demandait pas l'espèce de preuve qu'il affectait, le maréchal Ney
trahit sa gloire passée, non moins que son roi, sa patrie et l'Europe, par la désertion la plus criminelle, si l'on songe au gouffre de maux oîi elle à plongé la France, dont le Maréchal, autant qu'il était en lui, risquait de consommer la perte, en même temps que, sous mille incertitudes, il consommait celle de sa propre gloire.
« Ajoutons même qu'il trahit sa propre armée, dans laquelle le gros des soldats savait résister encore aux brouillons et aux mauvais esprits, s'il en était qui cherchassent à l'agiter; sa propre armée qu'il est apparent qu'on aurait vu persister dans celte loyale conduite, si elle eût été assez heureuse pour s'y voir confirmée par l'exemple d'un chef dont le nom et les faits militaires commandaient la confiance aux soldats; sa propre armée, enfin, qu'il contraignit, en quelque sorte, par les proclamations dont il va être rendu compte, à quitter de meilleures résolutions pour suivre son chef dans la route du parjure où il l'entraînait après lui.
« On vient de dire que le maréchal Ney n'avait pas vu l'ennemi : on s'est trompé. 11 ne l'avait vu que trop; non pas, il est vrai, comme il convient aux braves, en plein jour et au champ d'honneur, pour le combattre et le détruire; mais comme c'est le propre des traîtres, au fond de sa maison et dans le secret de la nuit, pour contracter avec lui une alliance honteuse et pour lui livrer son roi, sa patrie, et jusqu'à son honneur.
« Un émissaire de cet artisan des maux de l'Europe, encore plus habile à tramer les fraudes et les intrigues qu'à remporter des victoires, était parvenu jusqu'au Maréchal, dans la nuit du 13 au 14 mars dernier. Il lui apportait une lettre de Bertrand, écrite au nom de son maître, dans laquelle celui-ci appelait le Maréchal le Brave des Braves et lui demandait de revenir à lui.
« S'il est vrai que le Maréchal, jusque-là, ne fut entré dans nul complot, il n'en fallut pas davantage, du moins, pour qu'il consentit à trahir ses serments. Sa vanité fut flattée; son ambition se réveilla. Le crime fut accepté; et ce ne fut pas plus tard qu'au lendemain matin qu'en fut renvoyée l'exécution...
« On peut juger de l'efTet que dut produire sur la masse des soldats, cette conduite et ces ordres d'un chef révéré.
(( La surprise, d'ailleurs, eût pu opérer les mauvais effets qu'il est hors de doute qu'on avait déjà préparés par d'autres moyens. Ces
LES QUATRE SERGENTS CE 1..V rXC'.'.'lî.LE \Z21
moyens, toutefois, avaient si peu obtenu, et les troupes auraient été si faciles à maintenir dans le devoir, qu'en effet le cœur des Français n'est pas fait pour trahir quand la perfidie ne cherche pas à les égarer, qu'au dire d'un témoin entendu dans la procédure du Conseil de guerre (le chef d'escadron Beauregard), tandis que les soldats qui étaient plus près de leur général, entraînés par les séductions de l'obéissance, répétaient le cri de rébellion qu'il avait jeté : Vive l'Empereur! les soldats les plus éloignés, fidèles au mouvement de leur coeur et de l'honneur français, et qui étaient loin de supposer l'exécrable action du maréchal Ney, criaient : Vive le roi!
<( En vain son aide de camp l'abandonne, Ney s'enfonce dans la trahison; il écrit à Bonaparte pour lui apprendre ce qu'il a fait et répond au marquis de Vauchier, qui repousse avec horreur la proposition qu'il lui fait de servir la France pour Bonaparte, que cette horreur était une bêtise.
« L'acte d'accusation lui impute enfin d'avoir, dès le 19 mars, décerné un ordre d'arrestation contre ceux des officiers dont la résistance avait été plus marquante, et parmi lesquels figurent MM. de Bourmont, Lecourbe, Delort, La Germetière, etc.
" C'est en conséquence de tous ces faits et des résultats qu'ils ont amenés, que .Michel Ney, maréchal de France, duc d'Elchingen, prince de la Moscowa, ex-pair de France, est accusé :
« 1° D'avoir entretenu avec Bonaparte des intelligences à l'effet de faciliter, à lui et à ses bandes, leur entrée sur le territoire français, et de lui livrer des villes, des forteresses, etc., et de seconder le progrès de ses armes sur les possessions françaises, notamment en ébranlant la fidélité des officiers et des soldats;
« 2° De s'être mis à la tête de bandes et de troupes armées, d'y avoir exercé un commandement pour envahir des villes dans l'intérêt de Bonaparte et pour faire résistance à la force publique agissant contre lui.
« 3° D'avoir passé à l'ennemi avec des troupes placées sous ses ordres ;
(I 4° D'avoir, par des discours tenus en lieux publics, placards, affiches et écrits imprimés, excité directement lus citoyens à s'armer les uns contre les autres;
« 5° D'avoir excité ses camarudos à passer à l'enncici;
1328 LES QUAïr.r; SERGENTS DE LA ROCHELLE
« 6* Enfin, d'avoir commis une trahison envers le roi et l'Etat, et d'avoir pris part à un complot dont le but était de détruire et de changer le gouvernement et l'ordre de successibilité au trône; comme aussi d'exciter la guerre civile en armant ou portant les citoyens et habitants à s'arnjer les uns contre les autres ;
« Tous crimes prévus par les articles 77, 87, 88, 89, 91, 92, 93, 94, 96 et 102 du Code pénal, et par les articles l^r et 5 du titre 1"" et par l'article l^"" du titre III de la loi du 21 brumaire an V.
« Fait et arrêté en notre cabinet, au palais de la Chambre des pairs, le 16 novembre 1815, à midi.
« Siff-né: Richelieu, Barbé-Marbois, du Bouchage, de Feltre, Vaublanc, Corvetto, de Caze, etc.. »
Après la lecture de l'acte d'accusation, le président Dambray exposa les charges qui pesaient contre l'accusé avec la plus cruelle partialité; puis, d'une voix doucereuse, il assura que M.M. les pairs, loin d'être hostiles au Maréchal, avaient plutôt à se défendre des sentiments qu'éveillaient en eux la vie illustre du Maréchal et les grands souvenirs qu'elle faisait naître.
Ney se leva et demanda que la Cour consentit à entendre ses défenseurs sur les moyens préjudiciels qu'ils ont à présenter.
M. Berryer père développe un moyen préjudiciel en nullité de procédure, basé sur l'article 33 de la Charte, qui exigeait que la Chambre fut organisée en Cour criminelle par une loi spéciale, tandis qu'elle l'avait été par une ordonnance. Le défenseur se réserve, dans le cas oii ses conclusions ne seraient pas admises, de disposer et de faire valoir d'autres moyens préjudiciels.
M. Bellart insiste pour que ces moyens soient présentés cumulativement, sous peine d'être déchu du droit de les faire valoir.
M. Dupin répond :
— Ce qui est préjudiciel doit, avant tout, être décidé par un jugement. Si l'on nous refusait la loi demandée, encore faudrait-il nous accorder les délais nécessaires pour produire une défense en nous retranchant, pied à pied, dans nos demandes où nous attendait rimpossible auquel nul n'est tenu. Elle serait arrivée, cette loi que nous sollicitons, si, au lieu de suivre une marche tortueuse, le ministre eût procédé légalement et suivi la ligne directe de la Constitution.
LL'3 .)LAiUE SE[\GL;NTS DS la ROGEELLE IJ29
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rVfr/Y .
Si les conditions de la convention nïlaicnt pas ratiûces, jo livrais bataillo à la tCtc de cent mille bommcs.
Llv. 167. — Fayard fri^ros. éditoars.
Combien faut-il de temps pour obtenir une loi? Celui qui a suffi pour rédiger les deux ordonnances. Nous avons, avant tout, espéré qu'il serait décidé si nous serions jugés avec ou sans la loi. Le 18 seulement les pièces nous sont arrivées, deux jours à peine ont été à notre disposition pour nous occuper de la question préjudicielle; nous ne demandons que le temps physique de répondre.
M. Bellart s'élève alors contre la tactique de la défense qui, après avoir sollicité la juridiction de la Chambre des pairs, fait maintenant tout son possible pour s'y soustraire. "
Tous ces petits moyens, en effet, étaient indignes de Ney et le compromettaient plus qu'ils ne servaient sa cause.
Sur les instances de Berryer et Dupin, la Cour s'ajourna au 23 novembre.
Dans cette séance, M. Berryer opposa encore cinq moyens de nullité résultant de la violation de plusieurs articles du Code d'instruction criminelle. Le procureur général se borna à répondre que la Chambre était un tribunal exceptionnel, placé au-dessus de toutes les règles de droit ordinaire et de toutes les formes judiciaires.
La Chambre, faisant droit à ces conclusions, ordonna qu'il serait passé outre, et que les débats s'ouvriraient immédiatement. Puis, sur les sollicitations des défenseurs tendant à obtenir un délai pour pouvoir assigner des témoins à décharge, la Cour décida que la cause serait définitivement entendue le 4 décembre.