LES DÉBATS
A l'ouverture de l'audience, le Maréchal fut soumis à un interrogatoire très circonstancié.
Les questions portaient sur les points suivants :
1° S'il était prévenu, à sa terre des Coudreaux, du débarquement de Napoléon;
2° Des motifs qui l'avaient engagé à venir à Paris, au lieu de se rendre directement dans son gouvernement;
3° De ceux qui l'avaient conduit à recevoir les émissaires do Napoléon;
4° Enfin, si la proclamation qu'il avait lue aux troupes lui avait été envoyée toute rédigée, ou si lui-même en était l'auteur.
A ces questions, le procureur général ajouta celles de savoir si, à Lons-le-Saulnier, le Maréchal avait porté les décorations impériales, et d'où provenaient les aigles qui s'y étaient subitement montrées.
Ney ne fit que reproduire les réponses qu'il avait faites dans ses précédents interrogatoires, ajoutant qu'avant de lire la proclamation, il l'avait communiquée aux généraux Lecourbe et Bourmont, qui ne l'avaient pas désapprouvée. Il nia avoir fait imprimer la proclamation. II l'avait lue sans l'avoir signée et presque sans en avoir connaissance. Il nia, en outre, avoir fait arrêter aucun officier ou fonctionnaire public, comme aussi d'avoir proposé à M. Vauchier de trahir la cause royale pour s'unir à Bonaparte.
Le Président. — Pourquoi n'avez-vous pas conservé la lettre qui vous fut écrite par Bonaparte et par le général Bertrand?
Le Mai'échul. — La Maréchale, dans un moment d'affliction et de terreur bien excusable, a ordonné qu'on la brûlât; je n'ai pu sauver cette lettre, je le regrette, elle contenait des détails qui m'eussent été profitables.
Le président adresse au Maréchal, sur les faits qui suivirent l'événement du 14, de nombreuses questions, puis il donne l'ordre d'introduire les témoins.
Les premiers entendus sont le duc de Duras, le prince de Poix, témoins de la dernière entrevue de Ney avec Louis XVIII, puis la comte de Scey, préfet du Doubs.
— Le Maréchal, en arrivant à Besançon, dit ce dernier, me demanda de l'argent et des chevaux. Il tint des discours propres à faire penser qu'il tenait au roi. L'enthousiasme était général à Besançon. La veille, les voitures du duc de Berry étant arrivées, elles avaient été traînées en triomphe. On fit partir des canons de la forteresse. Il demanda des armes pour les volontaires royaux, il ne s'en trouva pas. Le baron de Préchaut lui dit, en parlant de Napoléon : « Il ne s'en ira pas comme vous croyez, » et cela dans un sens à l'alarmer.
Le Maréchal. — Je ne vous ai point demandé d'argent. Il est vrai que j'avais un bon de 15.0CXJ francs du ministre de la Guerre, mais cette affaire fut réglée par mon secrétaire, et après mon départ de Besancon. Je vous ai demandé des chevaux, et je le faisais dans
l'esprit de mes instructions et de mon devoir. Rien n'"est sorti de la citadelle, en armes ou canons; vous n'avez pas eu la précaution de faire distribuer des cartouches aux troupes, je ne sais pas de quel nom je dois, monsieur le préfet, caractériser votre déposition, inexacte de tous points.
Le Préfet. — Je ne dis pas que cet argent fut pour un autre emploi que celui que commandait l'intérêt public; j'ai redemandé ce bon comme une pièce de comptabilité.
Le maréchal. — Vous rappelez-vous, monsieur le préfet, que vous m'offrîtes 700,000 francs et que je vous dis, sur cet argent mis à ma disposition : « Que ni moi ni mes soldats n'avaient besoin de rien, et que ces fonds devaient être réservés pour les urgentes nécessités qui ne pouvaient manquer de naître et pour le service du roi. »
Le préfet. — Il y avait, en effet, dans la caisse de Besançon 700,000 francs, et il eût été possible de réunir une somme plus forte.
Le maréchal. — Je crois que c'est de Besançon, monsieur le préfet, qu'est partie, à son origine, cette infâme calomnie qui m'accusait d'avoir reçu 500,000 francs pour faire mon devoir. On ne la reproduit plus aujourd'hui, parce que l'on a senti qu'il était trop odieux et trop absurde d'accuser d'une pareille bassesse un homme tel que moi. Mais si j'eusse été assassiné dans mon transfert d'Auriilac à Paris, — comme j'en ai couru vingt fois le risque, — mes enfants n'auraient pu se laver de cette tache.
M. de Rochemont. — J'ai été envoyé, le 13 mars, par le maréchal à Mâcon, pour y sonder l'esprit de la population et observer les forces de Napoléon. Le maréchal me complimenta sur la résolution où j'étais de donner au roi une preuve de zèle.
M. de Faverny, commandant des gardes d'honneur, le 14 mars, rapporte des propos qu'il impute au général Lecourbe à Poligny. « Le général nous annonça que tout était fini, que le maréchal Ney avait dit que tout était arrangé, que la reddition des troupes à Napoléon n'avait été pour lui qu'un jeu d'enfant.
Le maréchal. — Je prie monsieur de dire si je ne lui ai pas parlé à lui-même, dans les intérêts de Sa Majesté. Lui, sans doute, avait de bonnes intentions, mais qu'il déclare s'il aurait pu recevoir trois hommes. Quant à ce qu'on lui a raconté, que j'avais dit que tout était
arrangé, cela ne se rapporte qu'à ce que je tenais moi-même du général Bertrand.
De Faverny. — J'avais beaucoup d'hommes qui m'avaient donné leur parole de marcher.
Le président. — La conversation que vous entendîtes à Poligny a-t-elle eu d'autres témoins que vous?
De Faverny. — Oui, monsieur le président, M. Legagneux, maître de la maison et plusieurs autres personnes. J'ai encore entendu dire au général Lecourbe qu'il irait trouver Bonaparte et qu'il lui ferait de vives remontrances sur sa conduite ; qu'il lui déclarerait que s'il traitait encore les généraux comme il le faisait autrefois, on saurait bien se défaire de lui; qu'au reste, tout était en subversion; que si Bonaparte était tué, ils étaient cinq ou six qui voulaient être empereur, et que la France ressemblait à l'empire romain dans sa décadence. Le général Lecourbe a détaillé ensuite que les troupes avaient été échelonnées par le maréchal Ney et divisées en petits pelotons Dour mieux opérer leur défection.
Le maréchal. — Il était impossible que Lecourbe tint de pareils discours. Il savait que les troupes étaient en marche et suivaient l'itinéraire tracé par le ministre de la guerre, qu'ainsi il n'était pas en mon pouvoir de séparer les troupes en détachements [lartiels.
Le procureur général insiste pour avoir, à ce sujet, une réponse plus explicite et plus précise. Le maréchal répond que les troupes étaient parties de Besançon au moment de son arrivée, et jusqu'au 14, avaient exécuté les ordres apportés par Bourmont.
Ce dernier fut entendu à son tour. Ce double traître, cette âme vile ne pouvait que cracher du veniti. Ce misérable qui remplissait à Lonsie-SauInier le rôle de mouchard (ainsi qu'il va nous le dire) après avoir fait son rapporta Louis XVllI, sollicita de Ney sa bienveillante intervention pour rentrer dans l'armée impériale. Ney lui fit obtenir, malgré l'opposition de Davout, le commandement d'une division du 4" corps, et le 15 juin suivant, au moment où l'armée française franchissait la Sambro, il déserta et put avertir Blùcher de l'irruption de nos troupes au milieu de ses lignes, puis alla rejoindre Louis XVIII à Gand.
La déposition de ce scélérat fut celle qui influa le plus sur la déci-
sion des juges. Nous la reproduirons entièrement, malgré- les répétitions d'idées et de faits qu'elle contient inévitablement.
Le comte de Bourmont. — Le 13, le baron Capel, préfet de l'Ain, arriva à Lons-le-Saulnier et me dit que Bourg était insurgé; je portai avec lui cette nouvelle au maréchal qui en parut fâché. Le 14, au matin, arriva le 8* chasseurs à cheval; j'allai le dire encore au maréchal qui me donna l'ordre de le faire mettre en bataille. — « Eh bien ! mon cher général, me dit-il ensuite, vous avez lu les proclamations de l'Empereur; elles sont bien faites; ces mots : la victoire marchera au pas de charge, feront un grand effet sur le soldat, il faut bien se garder de les laisser lire aux troupes. — Sans doute, lui dis-je. — Mais cela va mal, ajouta-t-il. N'avez-vous pas été surpris de vous voir ôter la moitié du commandement de votre division (1)? De recevoir l'ordre de faire marcher vos troupes par deux bataillons et trois escadrons? C'est de même dans toute la France. C'est une chose finie absolument. »
« Je ne comprenais rien. Le général Lecourbe entra. Le maréchal lui dit en me montrant : « Je lui disais que tout était fini. » Lecourbe parut étonné.
« Oui, reprit le maréchal, c'est une affaire arrangée. Il y a trois mois que nous sommes tous d'accord. Si vous aviez été à Paris, vous l'auriez su comme moi. Le roi doit avoir quitté Paris, oîi il sera enlevé; mais on ne lui fera pas de mal. Malheur à qui ferait du mal au roi! On n'a que l'intention de le détrôner, de l'embarquer sur un vaisseau et de le conduire en Angleterre. Nous n'avons plus maintenant qu'à rejoindre l'Empereur.
«. Je dis au maréchal qu'il était extraordinaire qu'il proposât d'aller rejoindre celui contre lequel il devait combattre. 11 me répondit qu'il m'engageait à le faire. « Mais vous êtes libre, ajouta-t-il. » — Le général Lecourbe lui répondit : « Je suis venu ici pour servir le roi et non pas pour servir Bonaparte. Jamais il ne m'a fait que du mal et le roi ne m'a fait que du bien. Je veux servir le roi; j'ai de l'honneur. — Et moi aussi, répondit le maréchal, parce que je ne veux plus être humilié. Je ne veux plus que ma femme revienne chez moi les larmes aux yeux des humiliations qu'elle a reçues dans la journée. Le roi ne
({) Bourmont commandail la G'' division à Besançon.
LES QUATIîE SKRGENTS DE LA liOCHELLE 1333
veut pas de nous, c'est évident; ce n'est qu'avec Bonaparte que nous pouvons avoir de la considération. Venez, général Lecourbe; vous êtes maltraité, vous serez bien traité.
« Le général Lecourbe répondit que c'était impossible, qu'il allait se retirer à la campagne. Une petite discussion s'éleva entre eux. Enfin, une demi-heure après, il prit un papier sur la table. « Voilà ce que je veux lire aux troupes, dit-il. » Et il lut la proclamation. Le général Lecourbe et moi nous nous sommes opposés à ce qu'il voulait faire; mais persuadés que si tout était arrangé, il avait pris des mesures pour empêcher ce que nous pouvions entreprendre; sachant que les troupes, déjà ébranlées par les émissaires de Bonaparte, avaient en lui une grande confiance, nous résolûmes d'aller sur la place. Nous étions affligés et tristes. Les officiers d'infanterie nous dirent qu'ils étaient bien fâchés de tout cela, que s'ils l'avaient su ils ne seraient pas venus. Après la lecture, les troupes défilèrent au cri de : Ywe [' Empereur l et se répandirent en désordre dans la ville.
« Le maréchal était si bien déterminé d'avance à prendre son parti, qu'une demi-heure après il portait la décoration de la Légion d'honneur avec l'aigle, et à son grand-cordon la décoration à l'effigie de Bonaparte. Son parti était donc pris, à moins qu'il ne les eût emportes d'avance à Lons-le-Saulnier pour le service du roi. »
« Ne pouvant maîtriser plus longtemps son indignation, Ney se leva et l'enveloppant d'un regard de mépris : — Depuis huit mois que lo témoin prépare son témoignage, il a eu le temps de le bien faire. Il a cru impossible que nous nous trouvions jamais en face ; il a cru que je serais traité comme Labédoyère et fusillé par jugement d'une commission militaire ; mais il en est autrement. Je vais au but. Le fait est que le 14 mars, je l'ai fait demander, lui et le général Lecourbe. Ils sont venus ensemble. Je suis fâché que Lecourbe ne soit plus, mais je l'invoque dans un autre lieu; je linterpelle contre tous ces témoignages devant un tribunal plus élevé, devant Dieu qui nous entend tous. C'est par lui que nous serons jugés et que sera connue la vérité! .. J'étais là, tête baissée, sur la fatale proclamation et vis-à-vis d'eux. Je sommai le général Bnurmont, au nom de l'honneur, de me dire ce qui se passait. Bourmont prit la proclamation, la lut, et dit qu'il était absolument de cet avis. Il la passa ensuite à Lecourbe qui ne dit rien et la rendit à Bourmont. Lecourbe dit ensuite : « Cola vous a été
envoyé; il y a quelque rumeur, il y a longtemps qu'on prévoit tout cela. » Le général Bourmont fit rassembler les troupes, et il a eu deux heures pour réfléchir. Quant à moi, quelqu'un m'a-t-il dit : « Oîi allez-vous? Vous allez risquer votre honneur, votre réputation pour une cause funeste! » Non! je n'ai trouvé que des hommes qui m'ont poussé dans le précipice !
« J'encourais seul la responsabilité, monsieur de Bourmont. Je demandais des avis, des conseils d'hommes à qui je croyais une ancienne affection pour moi et assez d'énergie pour me dire : — Vous avez tort. Au lieu de cela vous m'a\ez entraîné, jeté dans le précipice !
« Quand tous deux eurent lu la proclamation, nous causâmes; je leur dis, en effet, qu'il paraissait que c'était une affaire arrangée ; que les personnes envoyées par Bonaparte m'avaient raconté telle et telle chose; mais je ne faisais que répéter les propos de ces personnes.
« Bourmont rassembla les troupes sur une place que je ne connaissais même pas. Il était libre de me faire arrêter. J'étais seul, sans cheval, sans officier; mais il a de l'esprit, il s'est montré habile. Je l'avais prié de loger chez moi, il refusa, s'éloigna, se réfugia chez Te marquis deV^aulchier, formant ensemble des coteries pour être en garde contre les événements et s'ouvrir, dans tous les cas, une porte de derrière. Ensuite, Bourmont et Lecourbe sont venus me prendre avec les officiers et m'ont conduit au milieu du carré où j'ai lu la proclamation. Après cette lecture, nous avons été embrassés, étouffés par les troupes qui se sont retirées en bon ordre. Les officiers supérieurs sont ensuite venus dîner chez moi; j'étais sombre; et pourtant, si Bourmont veut dire vrai, il avouera que la table était gaie. Voilà la vérité.
Le président. — Qui a donné l'ordre de réunir les troupes?
Bourmont. — Ce fut moi, sur l'ordre verbal de M. le Maréchal.
Le Maréchal. — 11 les a rassemblées après communication de la proclamation.
Bourmont. — A onze heures.
Le président. — Comment se fait-il qu'ayant désapprouvé la conduite de M. le Maréchal vous l'ayez suivi sur le terrain, sachant ce qu'il allait y faire?
Bourmont. — Je voulais voir l'effet que produirait celte proclamation, et s'il se manifesterait quelque esprit d'opposition dans les
LJJ^am^
:;.uicz 18 premier, monsieur le cuiO, j'arriverai toujours avaul vous là-liuut.
Mï. IG-*. — l'ATARn fri^ros. édllouri.
innS LES QUATRE SERGENTS DE LÀ ROCHELLE
troupes. Quant au moyen de parer à l'influence du Maréchal il n'y en avait qu'un seul, c'était de le tuer. On a dit que je pouvais rejoindre le roi; je craignais d'être arrêté; et m'éloiguer était d'ailleurs manquer mon objet, qui était de rendre compte de tout à Sa Majesté. Si je passais par Dole ou Besançon, je tombais sous la puissance du Maréchal. Ma voiture s'est cassée. Le pont de Méry-sur-Seine était impraticable et m'a obligé à faire un long détour. J'étais à Paris le 18, et j'ai fidèlement rapporté au roi ce dont j'avais été le témoin.
Le Maréchal. — M. de Bourmontadit que j'avais, à Lons-le-Saulnier, la plaque à l'effigie de Napoléon ; cela est inexact; j'ai porté la décoration du roi jusqu'à Paris, où mon bijoutier m'en a fourni de nouvelles. On peut le faire entendre. (Se tournant vers le témoin.) Vous me supposez donc bien misérable? C'est une infamie, général, de dire que j'avais d'avance l'intention de trahir!
M. Bellart. — Je prie M. le président, de demander à M. le Maréchal s'il ne s'est point élevé quelque querelle personnelle entre lui et le déposant?
Le Maréchal. — Aucune.
Le président. — .M. de Bourmont a-t-il continué à servir?
Le Maréchal, — Il a suivi la colonne et s'est ensuite échappé.
Le président. — Pourquoi avez-vous compris le général de Bourmont dans l'ordre d'arrêter quelques officiers?
Le Maréchal. — L'ordre a été donné à Auxerre et personne n'a été frappé. Cet ordre venait de Bonaparte. M. de Bourmont a disparu d'auprès de moi après m'avoir poussé à la défection.
Le président. — Que M. de Bourmont nous dise à qui il faut attribuer l'ordre de faire marcher les troupes par fractions?
Bourmont. — Au ministre de la guerre.
Le Maréchal. — C'est vous qui avez apporté l'ordre et qui l'avez fait exécuter.
M.Berryer. — Permettez-moi, monsieur le Président, de demander à M. de Bourmont, qui prétend s'être rendu sur la place de Lons-le- Saulnier par simple curiosité, si c'était aussi la curiosité qui l'amenait au banquet de l'état-major, chez M. le Maréchal?
Bourmont. — Il fallait écarter les soupçons et empêcher qu'on ne m'arrêtât. Le Maréchal était inquiet de moi.
Le Maréchal. — Je n'ai fait arrêter qui que ce soit. J'ai laissé tout
le monde libre. Vous ne m'avez fait aucune objection; personne ne m'en a fait. M. le colonel Dubalen vint m'offrir sa démission; seul, il se conduisit en homme d'honneur. Vous aviez un grand commandement, vous pouviez me faire arrêter; vous auriez bien fait; et si vous m'aviez tué, vous m'auriez rendu un grand service, et peut-être était-ce là votre devoir !
M. Berrycr. — Quelles étaient les forces présumées de Bonaparte?
Bourmont. — Avant d'entrer à Lyon, il pouvait avoir cinq mille hommes ; il en avait sept quand il en est parti.
Le Maréchal. — Pourquoi tromper sur le nombre? Tout le monde sait qu'il était à la tête de quatorze mille hommes, sans comprendre les soldats qui se rendaient de toutes parts à sa rencontre, et une foule d'officiers à demi-solde. Que pouvais-je contre ce nombre, avec quatre malheureux bataillons qui m'auraient pulvérisé plutôt que de me suivre?
Le Président au témoin. — Le Maréchal aurait-il pu engager le combat?
Bourmont. — Si le Maréchal avait pris une carabine et chargé à la tête de l'armée, nul doute que son exemple n'eût été décisif, car aucun homme n'avait plus d'empire sur l'esprit de l'armée. Cependant, je n'oserais affirmer qu'il eût été vainqueur.
Le Maréchal. — Cela eût été impossible. L'auriez-vous fait, vous? Je ne vous crois ni assez de fermeté, ni assez de talent...
Le Président. — On demande enfin si le Maréchal (sa proclamation à part) eût pu faire marcher ses troupes contre Bonaparte?
Bourmont. — 11 aurait pu disi)osor de celles qui étaient encore à Poligny, à Lons-de-Saulnier, à Saint-.\mour, et qui n'avaient pas pris encore la cocarde de la rébellion.
M. Dupin. — M. le Maréchal ne vous lut-il la proclamation qu'une fois?
Bourmont. — Il la lut une seconde fois.
M. Dupin. — Je demande s'il la lut une seconde fois, si vous saviez ce qu'il allait faire?
Bourmont. — Nul doute.
M. Dupin. — Aviez-vous fait quelques dispositions contraires à rcfTct qu'on voulait produire?
i340 LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
Bourmont. — Je n'en ai pas eu le temps.
M. Dupin. — Comment saviez-vous donc que les troupes penchaient pour le roi?
Bourmont. — Je ne pouvais en répondre.
Le baron Séguier. — Un officier ne fut-il pas arrêté, le 13, par les ordres de l'accusé ?
Bourmont. — On m'a dit que cet officier avait parlé de se rendre à Bonaparte, je le fis arrêter, mais comme c'était un militaire recommandable, je le fis seulement conduire à Besançon.
M. Berryer. — Nous supplions M. le Président de demander à M. de Bourmont quel effet produisit la lecture de la proclamation?
Bourmont. — Les soldats criaient : Vive l'Empereur ! Les officiers étaient stupéfaits.
31. Berryer. — Qu'on demande à M. de Bourmont s'il a crié : Vive le roi? (Violents murmures.)
M. Mole, pair. — De pareilles questions sont tout à fait déplacées I
Le septième témoin, M. de Vaulchier, est entendu :
— Le J 2 au soir, dit-il, en apprenant l'entrée de Bonaparte à Lyon, Ney s'est plaint des mauvaises dispositions qui avaient été prises, (I Son A. R. Monsieur, a-t-il dit, aurait dû faire monter un maréchal dans sa voiture et marcher à l'ennemi. Si j'y avais été moi-même, j'aurais dit : Marchons, monseigneur, il faut aller aux avant-postes. C'est le seul moyen d'opposer quelque résistance au.x projets de Bonaparte. »
Le témoin rend compte de la revue du 14; il ajoute : « J'ai reçu une lettre du Maréchal qui me recommandait de maintenir l'ordre et de faire relâcher les personnes arrêtées pour cause d'opinion. Je le vis dans l'après-midi et je lui dis que mes serments s'opposaient à ce que j'administrasse pour Bonaparte. Il me répondit : « Vous faites une bêtise. » 11 ajouta des paroles offensantes pour les princes, qu'ils ne pouvaient régner, qu'ils offensaient la nation. Il rappela les humiliations que la Maréchale avait dû subir à la cour. Il assura de plus qu'on ne ferait de mal à personne et que tout se passerait avec calme. Le Maréchal ne mit, du reste, aucun obstacle à mon départ.
Le Maréchal. — Je me rappelle, en effet, avoir eu, à Lons-le- Saulnier, un entretien avec vous ; mais s'il a duré dix minutes, c'est
LES QUATRE SERGENTS DE LA UOCEELLE 13li
tout au plus ; et certes, on comprendra que j'avais autre chose à faire que de vous donner des explications si longues. Je déclare, au surplus, que vous avez refusé de servir l'Empereur.
M. de Vaidchier poursuit sa déposition. U affirme que Ney, le 14, portait la décoration de la Légion d'honneur.
Le Maréchal. — Cette assertion est contraire à la vérité. Cent mille témoins pourraient en attester la fausseté.
Les dépositions du baron Capelle et du comte de la Gemetière reproduisent à peu près celles de Bourmont.
Les capitaines Grison et Gosse, témoins à gages. Un de ces individus raconta que le Maréchal, à Landau, après avoir réuni tous les officiers dans une salle d'auberge, s'y enferma avec eux, prit les clefs, et là, " vomit mille horreurs contre les Bourbons ».
La Cour écouta ces honteuses sottises; le Maréchal ne daigna pas les démentir.
M. Cailloé. bijoutier et passementier, apporta contre les calomnies de Bourmont, Capelle et la Gemetière une preuve accablante. Il déclara que ce ne fut que le 25 mars que les plaques et les décorations du .Mnréchal lui furent apportées pour y ajouter les insignes impériaux, il montra son registre à l'appui de sa déposition.
M. Datardi, notaire, vint affirmer que ce fut de sa bouche que le .Maréchal apprit le débarquement de Napoléon. Nev témoigna le plus vif étonnement et la plus grande al'lliction. — '< .Mon malheureux pays, dit-il. Que revient faire cet homme qui n'a que la guerre civile à nous apporter? S'il n'eût pas compté sur des mésintelligences et des mécontenlemenls, il n'eût pas osé remettre les pieds sur le sol français. >>
Le duc de Mai/lé déc\are qu'il laissa le Maréchal, à Lons-le-Saulnier, dans les dispositions les plus favorables à la cause du roi. » Je dois encore à la vérité de déclarer, ajoute-t-il, que j"ai entendu le .Maréchal donner les ordres les plus rassurants et dire, en propres termes, à M. le comte de Bourmont : — k Allons, mon cher général, il faudra marcher contre Bonaparte. Nous sommes peut-être inférieurs en nombre, mais nous nous bâtirons bien, et, morbleu! nous le frotterons 1 »
Le (jméral Philippe de Ségur. — J'ai l'honneur de connaître M. le prince de la Moscowa. Je le vis le 7 mars. U me uit qu'il allait
esta LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
combattre Napoléon; il me chargea, en son absence, de plusieurs dispositions militaires. Tout ce que j'entendis de sa bouche était digne ùa général français qui a fait la gloire de son pays dans vingt campagnes.
M. de Boiirsillac, sous-préfet à Poligny. — J'ai vu le Maréchal avant sa défection. Il me reçut, m'offrit de mettre à ma disposition les gardes nationales et de donner lui-même l'exemple de la résistance. Je l'entendis se plaindre du roi, de M. et M"" de Blacas, du rejet que l'on avait fait, à la cour, des services de la vieille garde.
Le Maréchal. — Sur ce que j'ai dit de la vieille garde, je dois une explication. Oui, j'ai dit au roi qu'il était généreux et politique de se l'attacher ; qu'elle avait des droits à défendre sa personne ; que la garde était la récompense de toute l'armée, et qu'il ne fallait pas l'anéantir. Ce discours, je l'ai tenu à Compiègne, dans un moment où Sa Majesté daignait me donner une confiance particulière. Bonaparte l'a su et m'a dit depuis : — « Si le roi eût suivi vos conseils, jamais je n'aurais mis les pieds en France. »
Le lieutenant- général comte Heudelot. — Dans les départements placés sous mon commandement et dans les pays environnants, le mouvement d'insurrection était général. On ne pouvait compter ni sur les soldats, ni sur les habitants. Le parti du roi était une infime minorité. Il en était de même, à ce que je crois, dans le gouvernement du Maréchal. Les habitants étaient exaspérés et portés à se réunir à Bonaparte.
L'article 12 de la capitulation de Paris était, on s'en souvient, l'argument principal de la défense de Ney. — Le Maréchal avait cité les commissaires du gouvernement qui l'avaient rédigé et signé; c'étaient : Davout, prince d'Eckmuhl, MM. de Bondy, de Pignone, le général Guilleminot.
Interrogé au sujet de l'article 12, le général Guilleminot s'exprima ainsi :
— Comme chef d'état-major, j'ai été chargé de stipuler amnistie en faveur des personnes, quelles que fussent leurs opinions, leurs fonctions et leur conduite. Ce point a été accordé sans aucune contestation. J'avais ordre de rompre toute conférence, si l'on m'eiit fait éprouver un refus. L'armée était prête à attaquer; c'est cet article qui lui a fait déposer les armes.
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE iSIS
M. de Bondy, préfet de la Seine pendant les Cent- Jours, dépose que la principale base de la Convention était la tranquillité publique, la sûreté de Paris, le respect des personnes et des propriétés. L'article 12 a été accepté de la manière la plus rassurante pour tous ceux qui y étaient compris.
Davoiit, prince d'Ec/anx/iL — Dans la nuit du 2 au 3 juillet, tout était préparé pour se battre. La Commission envoya l'ordre de traiter avec les généraux alliés. Les premiers coups de fusils avaient été tirés. J'ai envoyé aux avant-postes pour arrêter l'effusion du sang. La Commission m'avait remis le projet de la Convention; j'y ai ajouté tout ce qui est relatif à la démarcation de la ligne militaire et, en outre, les articles qui se rattachaient à la sûreté des personnes et des propriétés, et j'ai spécialement chargé des commissaires de rompre les conférences, si les conditions n'étaient pas ratifiées.
M. Berryer. — Qu'auriez-vous fait si la Convention proposée n'eût pas été acceptée ?
Daiout. — J'aurais livré la bataille. J'avais vingt-cinq mille hommes de cavalerie, soixante-quinze mille hommes d'infanterie et quatre à cinq cents pièces de canons; en un mot, toutes les chances que peut prévoir un général en chef étaient favorables.
Cette réponse ne décidait pas la question de protection élevée par les défenseurs, M. Berryer reprit :
— Quel est le sens, demanda-t-il, que M. le prince d'Eckmuhl et le gouvernement provisoire donnaient à l'article 12?
.M. Bellard se lève et s'oppose à ce que le témoin réponde à cette question. << La Convention existe, dit-il, on ne peut faire qu'elle renferme autre chose que ce qui s'y trouve écrit, l'opinion du prince ne peut en changer les termes.
Le Maréchal. — La capitulation était tellement protectrice que c'est sur elle que j'ai compté. Sans cela, croit-on que je n'aurais pas préféré périr les armes à la main? C'est en contradiction de cette capitulation que j'ai été arrêté.
— «Ah! pourquoi, dit AL de Vaulabelle, sous les murs de Paris, au lieu de conseiller la soumission à ces alliés qui demandaient maintenant sa mort, à ces princes qui le livraient à leurs juges, n'avait-il pus tiré l'cpée et jeté le cri : En avant! aux cent mille soldais qui
demandaient un général pour les conduire contre ' Blûcher et Wellington (1). »
Le réquisitoire de M. Bellart termina la séance. Les plaidoiries furent remises au lendemain. Le procès avait déjà occupé quatro îudiences.