FIN DU PROCÈS
L'accusation fut violente et d'une révoltante partialité. L'avocat général demandait la tête de Ney au nom des puissances étrangères, au nom du ministre et des Chambres. Le Maréchal n'était jugé que par ses ennemis politiques.
La défense continua à être mesquine dans ses arguments, emphatique dans ses discours, usant de moyens dignes de la défense de murs mitoyens, abaissant la cause au lieu de l'élever.
Elle ne se borna point à invoquer l'article 12 de la capitulation et les traités de Vienne, mais elle plaça le Maréchal sous la protection de l'article du 20 novembre qui cédait Sarrelouis à la Prusse, lieu de naissance du Maréchal, et enlevait à celui-ci la qualité de Français.
L'auditoire protesta par de violents murmures.
Déjà, la veille, — probablement sans savoir ce qu'il lisait, — Ney avait doimé lecture d'une note de ses avocats qui invoquait le traité du 20 novembre. Cette fois, il recouvra sa lucidité, il comprit et, se levant soudain, il s'écria avec énergie : — « Non, non! je suis Français et je mourrai Français! Jusqu'à présent, ajouta-t-il en s'autorisant des murmures, ma défense avait été libre; on l'entrave, maintenant; mes défenseurs ne sont plus libres. Je les prie de cesser ma défense plutôt que de la présenter incomplète. Je suis accusé contre la foi des traités, et on ne veut pas que je les invoque!
(1) Voici l'opinion de Napoléon. On lit dans le Mémorial de Sainte-Hôlène, t. II, p. 30:
« La défense politique de Ney était toute tracée.
« 11 avait été entraîné par un mouvement général qui lui avait paru la volonté et le bien de la pairie. Il avait obéi, sans préraédilution, sans trahison. Des revers avaient suivi; il se trouvait devant un tribunal. Il ne lui restait plus rien à répondre sur ce grand événement, si ce n'est qu'il était à l'abri derrière une capitulation sacrée qui garantissait à chacun l'oubli sur tous les actes, sur toutes les opinions politiques. »
LES QUATRE SERGKNTS DE f.\ ROGHELL'^ 1345
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« Je fais comme Moreau, j'en appelle à l'Europe et à la postérilé (1) ! »
Le ministère public saisit avec empressement l'offre qui lui était faite de clore les débats.
« C'est abuser de notre patience, s'écria Bellart. On a employé toute la matinée à présenter des moyens extraordinaires, on a soutenu des principes désavoués dans toutes les législations; nous avons laissé aux défenseurs la liberté la plus entière; mais on en a abusé jusqu'à la licence, sous prétexte de se défendre on a introduit un moyen véritablement tardif, parce que l'état de la cause est définitivement arrêté et qu'il ne s'agit plus que des faits. Défendre ce moyen ce n'est pas gêner la liberté. »
M. Dupin veut répliquer, mais le Maréchal le prie de cesser une défense inutile.
— Puisqu'on ne me permet pas de me défendre librement, dit-il, M. le président ordonnera à la Chambre ce qu'elle voudra qu'elle juge!
Bellart s'empresse de requérir l'application des articles du Code pénal. Il demande la peine de mort.
Il est cinq heures. On fait évacuer les tribunes publiques. Le Maréchal est ramené dans sa prison et les pairs entrent en délibération. Comme on va procéder à l'appel nominal, Augereau demande à se retirer, se fondant sur ce qu'il a siégé dant le Conseil de guerre. Les anciens ministres, Talleyrand, de Gaucourt et Gouvion Saint-Cyr refusent de prendre part au vote parce qu'ils ont pris part à l'acte d'accusation. Enfin, les pairs ecclésiastiques, qui ea tant d'autres circonstances font brûler et massacrer par le bras séculier, sont pris de scrupules parce qu'il leur est interdit de se prononcer dans une cause criminelle.
L'appel nominal avait constaté 161 membres présents, il fallait 101 voix pour décider chaque question. Ces questions furent au nombre de trois :
La première : — L'accusé est-il convaincu d'avoir, dans la nuit du 13 au 14 mars 1815, accueilli les émissaires de l'Usurpateur?
Il y eut 113 oui; 47 non; 1 abstention.
(1) Évoquer le nom du traître Moreau, mort en combattant dans les ranps de l'arméo russe, était plus qu'une sottise, elle lui fut encore dictée par ses défenseuis.
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Deuxième question ; — L'accusé est-il convaincu d'avoir, ledit jour, 14 mars 1815, lu sur la place publique de Lons-le-Saulnier, à la tête de son armée, une proclamation tendant à l'exciter à la rébellion et à la désertion à l'ennemi; d'avoir immédiatement donné l'ordre à ses troupes de se réunir à l'Usurpateur et davoir lui-même, à leur tête effectué cette réunion?
Oui, à l'unanimité, moins une voix.
Troisième question : — L'accusé est-il convaincu d'avoir accompli un crime de haute trahison et d'attentat à la sûreté de l'État, dont le but était de détruire ou tout au moins de changer le gouvernement et l'ordre de successibilité au trône?
Il y eut 159 oui; 1 nofi; 1 abstention.
Sur l'application de la peine, 138 pairs se prononcèrent pour la mort par les armes; 17 pour la déportation; 5 refusèrent de voter parce que la défense n'avait pas été libre.
La peine capitale était prononcée; le chancelier rédigea immédiatement l'arrêt.
Certes, Ney a commis de grandes fautes et la première, celle qui entraîna les autres, fut de ne pas s'être retiré chez lui après l'abdication de Fontainebleau. Ses rodomontades contre celui qui l'appelait prince de la .Moscowa et à qui il refusait le titre d'Empereur étaient ridicules.
11 appelait Napoléon monsieur Bonaparte, et il pleurait avec sa femme de ce que, à la cour des émigrés, on se rappelait qu'il était le fils d'un tonnelier. Ses courbettes devant les frères de Louis XVI étaient d'une platitude honteuse. Il s'était mis en confraternité avec les lâcheurs et les traîtres : les Bourmont, les duc de Raguse, les Soult.
Cependant il tenait encore debout, et son passé, ses exploits, son dévouement l'avaient fait si grand qu'il commandait encore l'admiration et provoquait même la sympathie. Une année d'erreurs ne pouvait faire oublier une si noble carrière. Il avait été bon aussi pour ses troupes; il avait leur cœur et elles avaient le sien. Son titre de prince de la .Moscowa était mérité et il le portait bien. C'était un héros égaré dans un monde étranger, et, à certains égards, inférieur à lui, si ce n'est indigne de lui.
.\nssi. la France ne pouvait condamner, sans être ingrate et
injuste, un de ses plus illustres enfants et, parée encore des lauriers tachés de son sang, l'envoyer à la mort, le faire tuer par ses compatriotes et ses frères d'armes.
Ce jugement, rendu par la passion politique, fut donc un crime, un assassinat juridique, et la page oij l'Histoire a conservé les noms des juges du maréchal Ney est le pilori de ces derniers.
Nous la reproduirons. Voici la liste des pairs qui ont voté la mort :
Dac d'Uzès ; de Chevreuse ; de Brissac ; de Rohan ; de Luxembourg ; de Saint-Aignan d'Arcourt; de Fitz-James ; de Valentinois; de la Vauguyon; de la Rochefoucauld; de Clermont-Tonnerre ; de Coigny; de Laval-Montmorency; de Beaumont; de Lorges; de Croï-d'Havré ; de Lewis; de la Force; de Castreis; de Doudeauville; prince de Ghalais; duc de Serent; le maréchal Marmont, duc de Raguse; comte Abrial; Barthélémy, Beauharnais; Beurnonville; Canclaux; Cornet; d'Aguesseau;Davout; Demont; d'Haubersaërt; d'Hedouville Dupont; Dupuy; Emmery Garnier; de Lamartillière; Laplace; Lecouteux; de Rochemont; de Lespinasse ; de Montbadon; de Pastoret; le maréchal Pérignon, de Saint- Vallier, de Sémonville; maréchal Serrurier; comte Soulès; Shée; de Tascher; maréchal duc de Valmy; de Vaubois; de Villemansy; Vemart; Maison; Dessoles; de Latour-Maubourg; de Vandreuil-Bailly ; de Crussol; d'Arcourt, de Clermont-Gaillerande; do Damas; d'Albertas; d'Arimonl; d'Avai-ey; de Boisgelin; de Boissy- Ducoudray ; de Boissel ; de Bonnoy; de Brezé; de Beaufremont; maréchal de Bellune; Clermont-Tonnerre; duc de Caylus; de Gastellane ; de Chateaubriand; de Choiseul-Gouffier ; de Coutades; de Crillon ; de Charaman; de Chabannes; deDurfort; Dambray ; Damas-Crux; d'Andigné ; d'Ecquevilly ; d'Escars ; Ferraud; de Frondeville ; de Ferronnays ; de Gand ; de Gontaut-Biron; de la Guiche; amiral Ganlheaume; d'Haussonville; de Juigné; d'Hedouville; de Lauriston; de Louvois-, de Lamoignon; de la Tour-du-Pin; de Gouveniel; de Machault; de Mortemart; Mole; de Mathan; de Montmorency; de Mun; de Muy; général Monnier; de Noë; d'Orvilliers; d'Osmond ; de Rogecourt; de Bougé; de Saint-Roman; Lepellelier; de Rosambo; Deseze; Séguier; de Suffren-Saint-Tropez; de la Suze ; de Saint-Priest; de Talaru; Auguste de Talieyrand; de Vence; de Vibraye; de Verac; More! de Vindi; Lynch.
Les ducs de Broglie, de Montmorency; les comtes de Bertholet; Chasseloup-Laubal ; ChoUet; CoUaut; ue Fontanes; de Gouvion; Herwin; Klein; Lanjuinais; Lemercier, Lenoir-Laroche; de Malleville; Porcher; Turial et Lally-Tollondal avaient voté la déportation.
A minuit, la séance fut rouverte.
L'arrêt était pressenti, et la leclure en fut écoutée avec une joie à peine contenue.
Les deux avocats protestaient par leur absence.
M. Bellart requit immédiatement du président la déclaration que Michel IS'ey ne faisait plus partie de la Légion d'honneur. La déclaration fut prononcée.
Plusieurs pairs, tout en ménageant le parti dominant, avaient espéré que M. de Richelieu, après la sentence, implorerait la clémence du roi. '( La commutation de la peine de mort en celle de l'exil en Amérique serait, disaient-ils, un acte de bonne politique, elle prouverait la force du gouvernement et donnerait à la famille royale une grande popularité. »
M. de Richelieu se rendit aux Tuileries; admis auprès du roi après minuit et demie, il trouva Louis XVIII inflexible.
— Ma famille ne me pardonnerait pas cette grâce, disait-il, et vous-même vous seriez mis le lendemain en accusation par la Chambre des Députés.
Une conférence, en effet, avait eu lieu, dans la soirée, entre tous les membres de la famille royale; la duchesse d'Angoulèmc, inspirée par des sentiments de vengeance qu'elle-même et les siens devaient expier quinze ans plus tard, avait insisté avec chaleur sur la nécessité d'un grand exemple, et toutes les voix s'étaient réunies à la sienne.
C'est en ce moment que le duc de Wellington aurait dû intervenir. Un grand nombre de ses compatriotes à Paris, quelques-uns de ses amis en Angleterre, lord Habland, entre autres, l'en av.sient prié. Demeuré en France, quand tous les autres chefs de la coalition l'avaient quittée, le général anglais y exerçait une influence toute puissante; il s'en servit, mais ce fut pour persister à exiger des Alliés le sacrifice de l'homme dans lequel les souverains et lui voyaient le principal coupable de cette journée du 20 mars qui. huit mois auparavant, était venue porter encore une fois la terreur au sein des monarchies de la vieille Europe.
Ney, pourtant, devait être sacré pour Wellington ; soldats l'un et l'autre, tous deux s'étaient trouvés face à face sur le fatal plateau du Mont-Saint-Jean. Mais le général anglais résumait en lui les qualités comme les défauts de sa nation et de sa caste : Intelligence nette, volonté ferme, tête froide, son esprit était sans élévation, son caractère sans grandeur, son cœur sans générosité. Nous ne craignons pas de l'affirmer, à la place de Wellington, le chef de l'aristocratie anglaise, Ney, ce généreux enfant de notre démocratie, eût fait plus que d'exiger la grâce, il n'eût pas permis le jugement. (de Vaulabelle.)
A l'heure où le tribunal rendait son arrêt, M. Cauchy, archiviste de la pairie, se rendait auprès du condamné pour lui notifier sa sentence.
Depuis l'avant-veille, le Maréchal avait été transféré de la Conciergerie à une chambre sous les combles du Luxembourg, mais sous la surveillance la plus sévère. Après sa sortie de la salle de justice, il avait dîné, puis s'était jeté tout habillé sur son lit. 11 dormait d'un profond sommeil lorsque M. Cauchy se présenta.
Il se leva; pour l'encourager à parler :
— Faites votre devoir, monsieur, lui dit-il, il faut que chacun fasse le sien.
Et comme M. Cauchy commençait la longue énumération des titres du condamné :
— Passez, passez, interrompit celui-ci, dites simplement Michel Ney, et demain un peu de poussière!
Et il écouta la lecture du jugement sans montrer la moindre émotion.
M. Cauchy lui dit ensuite que s'il désirait les secours de la religion, il pourrait faire appeler le curé de Saint-Sulpice.
— Je n'ai besoin de personne pour apprendre à mourir, répondit-il. Il demanda si, avant d'aller à la mort, il pourrait recevoir sa
femme et ses fils. Sur la réponse affirmative de M. Cauchy :
— A quelle heure est-ce pour demain? demanda-t-il.
— A huit heures et demie.
— Bien; en ce cas, faites avertir la Maréchale pour cinq heures et demie. Mais j'espère que personne ne se permettra de lui annoncer ma condamnation. Je me réserve de la lui apprendre. Puis-je être seul, maintenant?...
M. Cauchy salua et se retira; le Maréchal recouvra aussitôt son sommeil interrompu.