DENOUEMENT
Le lendemain 7 décembre, à cinq heures et demie, le Maréchal fut éveillé par l'arrivée de sa femme, de ses quatre enfants et de M^Tiamot, sa belle-sœur. En entrant dans la cbambre de son mari, la Maréchale tomba dans un long évanouissement auquel succédèrent des pleurs et des sanglots.
Les enfants, dont l'aîné était à peine âgé de douze ans, sombres, silencieux, regardaient leur père. Il les prit sur ses genoux, leur parla longtemps à voix basse, puis, voulant mettre un terme à cette scène déchirante, il dit à demi voix à M"* Gamot, mais de façon à être entendu de sa femme, que celle-ci « aurait peut-être le temps d'arriver jusqu'au roi. »
La Maréchale saisit avidement cette ouverture, qui n'avait d'autre but que de l'éloigner, et, se jetant dans les bras du condamné qu'elle étreignit longtemps, elle se hâta de courir aux Tuileries.
C'est encore à M. de Vaulabelle que nous emprunterons la dernière scène de ce drame historique.
« Resté seul avec ses gardes, Ney écrivit quelques dispositions. Les hommes chargés de sa surveillance, bien que couverts de l'uniforme de gendarmes et de soldats de la nouvelle garde, appartenaient aux anciennes bandes de l'Ouest et du Midi ou aux différents corps de la maison du roi. L'un d'eux, dont les formes et le langage contrastaient avec l'habit dont il était vêtu, s'approcha de Ney :
— « Monsieur le Maréchal, lui dit-il, à votre place, maintenant, je penserais à Dieu, j'enverrais chercher le curé de Saint-Sulpice.
« Ney regarda le garde et sourit.
— '< Eh bien! lui répondit-il, allez le chercher.
" A huit heures, on vint l'avertir, il répondit qu'il c/ait prêt. » Il portait le deuil de son beau-père.
« 11 avait pour vêtement une redingote de gros drap bleu, uno r;îlritte et des bas de soie noirs; pour coiffure, un chapeau rond.
« Il descendit entre une double haie de soldats qui se prolongeait jusqu'à l'entrée du jardin où l'attendaient le curé de Saiiit-Sulpice et une voiture de place.
« Au moment de monter, il dit au prêtre en lui cédant le pas :
— <( Montez le premier, monsieur le curé, j'arriverai encore avant vous là-haut!... »
Le fiacre se mit en marche à travers le jardin du Lu.xembourg, entra dans la grande avenue de l'Observatoire, et s'arrêta à moitié distance environ entre cet édifice et la grille du jardin. Un officier ouvrant alors la portière annonça au Maréchal qu'il était près du lieu d'exécution. Ney mit pied à terre, non sans manifester quelque étonnement; il croyait devoir être conduit à la plaine de Grenelle. Mais le gouvernement, redoutant des rassemblements trop nombreux et quelque échauffourée populaire, avait pris le parti de l'exécuter pour ainsi dire en fraude.
Depuis le matin, une foule considérable était en efi'et réunie à la plaine de Grenelle; l'avenue de l'Observatoire, au contraire, ne laissait voir que quelques passants. Après avoir fait ses adieux au prêtre et lui avoir remis, pour la maréchale, la boîte en or dont il faisait habituellement usage, et pour les pauvres de sa paroisse quelques pièces d'or qu'il avait sur lui, le Maréchal alla se placer devant le peloton d'exécution.
Ce peloton était composé de soldats vétérans. L'officier qui les commandait fit offrir au prince de la Moscowa de lui bander les yeux.
— Ignorez-vous, répondit le Maréchal, que depuis vingt-cinq ans j'ai l'habitude de regarder en face les boulets et les balles?
Puis il ajouta :
— Je proteste, devant Dieu et la patrie, contre le jugement qui me condamne ! J'en appelle aux hommes, à la postérité, à Dieu ! Vive la France !
L'officier écoutait immobile. Le général commandant la place de Paris et qui, depuis le matin cinq heures, se trouvait chargé de la garde du condamné et des détails de l'exécution, le comte de Rochechouart s'adressant au chef de peloton, lui dit à haute voix : — Faites votre devoir!
Le Maréchal aussitôt ôta son chapeau do la main gauche
Dos charrettes emportaient des enfants, des vieillards et des objets divcrg.
Li\. 170. — I''avaiiij frères, édrlours-
et, posant la main droite sur sa poitrine, il s'écria d'une voix forte :
— Soldats, droit au cœur!
Mais l'officier ne bouge pas.
Le comte de la Force, frère de l'un des juges du Maréchal, assistait à l'exécution comme colonel d'état-major de la garde nationale ; il s'avance vivement vers le commandant du peloton, il le trouve éperdu ; placé sous le regard de la grande victime que le devoir lui dit d'immoler, l'officier semble frappé de vertige. M. de la Force prend immédiatement sa place; il donne le signal ; le peloton fait feu ; Ney tombe frappé de six balles à la poitrine, de trois à la tête et au cou et d'une balle dans le bras.
Conformément aux règlements militaires, le corps resta déposé pendant un quart d'heure sur le lieu d'exécution.
Transporté à l'hospice de la Maternité, il y detfleura jusqu'au lendemain, gardé par des sœurs de charité qu'on relevait d'heure en heure et qui, agenouillées près de lui, récitaient les prières des morts.
Cependant, la Maréchale était accourue aux Tuileries; elle s'était adressée, pour parvenir jusqu'à Louis XVIII, au duc de Duras, premier gentilhomme de service.
Elle dut attendre assez longtemps; le roi, disait M. de Duras, ne recevait encore personne. La nouvelle de l'exécution ne tarda point à arriver au château, lé premier gentilhomme annonça alors à la Maréchale que l'audience ïie pouvait lui être accordée parce qu'elle était maintenant sans objet. » "
La Maréchale, en arrivant à son hôtel, fut prise d'un long évanouissement.
Déjà son père, M. Auguié, avait été foudroyé par la seule nouvelle de l'arrestation du Maréchal, elle portait donc un double deuil dans 6on cœur.
Peu après, le corps du supplicié lui fut rendu, mais l'autorité se réserva de régler le convoi, le corps de Ncy fut conduit sans pompo au cimelièfe de l'Est. Le convoi se composait de la voiture mortuaire et de deux voitures de deuil occupées par la famille de la Maréchale.
En 1830, les protestations retentissantes commencèrent à s'élever. Dupin et Berryer à la Chambre des députés, Excelmans à la Chambre des pairs, flétrirent la condamnation du maréchal Ney. En 1848, le
gouvernement provisoire décréta une statue au héros de la Bérésina, mais l'impuissance de la République de 1848 se contenta du décret et en laissa la réalisation au gouvernement bonapartiste, son successeur.
Napoléon III n'a pas fait œuvre d'opinion ou de reconnaissance dynastique en élevant une statue à l'infortuné qui, jusqu'à sa dernière heure fut pour « le meilleur des rois n ; il vit dans le Maréchal une de nos gloires nationales, et dans l'érection de sa statue la protestation la plus légitime et la plus modérée contre la Terreur-Blanche. Il eut pu choisir d'autres victimes, il s'honora en n'oubliant pas Moncey, mais il est regrettable qu'il n'ait pas songé à Labédoyère... Enfin il suffit, si le bronze du Luxembourg peut faire penser au peloton d'exécution de Grenelle.
La statue érigée à l'endroit même où le Maréchal est tombé sous les balles, et qui a été inaugurée le? décembre 1853, jour anniversaire de l'exécution, est de Rude. Son mérite a été vivement disputé par la critique. Ney est représenté dans l'attitude Ju commnndement, le sabre au poing, respirant l'enthousiasme, la tête haute avec le geste qui lui était habituel et que la grande armée appelait le bras de Ney. Dans ce mouvement d'enthousiasme qui emporte l'homme tout entier dans le cri de guerre En avant! on a vu de l'effort, une trop grande recherche de l'effet, un défaut de simplicité, de naïveté qui est le cachet de la grandeur ; mais on a reconnu à ce bronze de grandes qualités d'expression et d'exécution. Rude y a triomphé des plus grandes difficultés. Il lui fallait soutenir l'anatomie de sa figure, en maintenir les équilibres, dans une des situations les plus violentes, dans une des poses les plus compliquées que la sculpture ait jamais abordées. L'élan extraordinaire qu'il a imprimé à toute la machine humaine n'a rien de gauche, d'invraisemblable. Le mouvement est si bien réparti dans tout l'ensemble que l'œil oublie la pesanteur de la matière. Cette statue si vigoureusement lancée en avant ne tombe pasl
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