A AVIGNON
Au moment où l'on arrêtait, à Aurillac, le maréchal Ney, de l'autre côté des montagnes qui séparent le Cantal du Languedoc, le Rhône roulait dans ses eaux les restes d'un de ses frères d'armes, le maréchal Brune, assassiné à Avignon.
Avignon... ou si l'on veut le Vaucluse, s'est bien changé, s'est bien amendé sans doute depuis 1816, mais les massacres de la Glacière, le règne de Jean coupe-tête, les assassinats de 1816 et particulièrement celui de l'illustre maréchal Brune, lui ont donné une afTreuse renommée de passions sanguinaires et de férocité.
La politique n'y a jamais servi que de prétexte à ses convulsions et à ses fureurs. C'était un pays d'ignorance et de superstitions qui, jusqu'à notre Révolution, avait vécu à part, sous un gouvernement de prêtres, et ne semblait avoir renoncé à la malaria romaine que pour respirer les vapeurs du sang... comme elle ne sortit de la terreur rouge, que pour tomber dans la terreur blanche.
En somme, le fond du pays étant un alluvion clérical, l'ancien comtat devenu le Vaucluse, resta surtout un foyer royaliste. Là les Trestaillons, les Lambot, les Giraud, comme les braves-brigands, poussaient en pleine terre, sans culture. Enfin pour comble do misère, cette sorte d'hystérie meurtrière ne se bornait point à l'enceinte de la ville des papes, mais s'étendait et sévissait aux localités voisines : Vaucluse, Garpentras, Beaucaire, Nîmes, Marseille et d'autres qu'il nous plaît d'oublier.
Dans toute la Provence et au delà, non seulement le sang de la guerre civile coulait à flots, et le vol. l'incendie, le pillage et l'assassinat déchaînaient leurs fureurs, mais le crime prenait un caractère monstrueux de raffinement ou de sauvagerie.
LES QUATRE SERGENTS Dr: LA ROCHELLE 1337
Tout cela sous le prétexte de venger Dieu et les Bourbons des bienfaits de la Révolution et des gloires de l'Empire.
Enfln, chez ces populations royalistes fanatiques et antipatriotiques, le respect de la loi, l'ordre public et la peur du service militaire avaient amassé des haines violentes qui n'attendaient qu'un ■ malheur national pour éclater.
Pendant les Cent-Jours, le général Cassan, qui commandait le Vaucluse, sous les ordres du maréchal Brune, avait maintenu l'ordre avec quelques compagnies de bons citoyens, appartenant à la population libérale. Les royalistes n'eurent à subir aucune vexation et l'ordre avait été maintenu avec autant de douceur que de fermeté. Mais, le 24 juin, lorsqu'on apprit la défaite de nos armes, la réaction éclata avec la plus extrême violence. Les bandes étaient toutes organisées, elles envahirent les rues, les cafés, un honorable négociant fut assassiné en pleine rue.
Le général Cassan parvint cependant à réprimer ce commencement d'insurrection non seulement à .\vignon, mais aussi dans les localités voisines; puis il demanda des troupes à Nîmes et à Valence et un bataillon de la Drômê vint le renforcer.
Ce déploiement de forces porta ombrage à Carpentras, un des premiers à arborer le drapeau blanc. Ses habitants demandèrent du secours à Marseille et les agents du roi à Marseille mireot à la disposition des royalistes de Carpentras, pour organiser leur défense, le major Lambot, officier de gendarmerie, ambitieux vulgaire, âme basse, prêt à se lancer dans tous les excès.
Le major partit avec les émissaires de Carpentras pour aller prendre le commandement militaire de Vaucluse. 11 établit son quartier général à Cavaillon et y appela toute la canaille. Ensuite, avec sa bande, il parcourait les communes, faisant la chasse aux bonapartistes qu'il empilait dans les plus infectes geôles.
En même temps, il intriguait à Avignon. Le général Cassan le savait, mais se promettait de l'écraser à la première tentative qu'il eût fait à main armée.
Mais, dans la nuit du 18 au 19 juillet arriva la circulaire de M. de Vitrolles, annonçant le retour à l'aris de Louis XVIIl. Le général rassembla ses chefs de corps et leur communiqua cette circulaire. D'autre part, le préfet intervint pour le prier de faire évacuer la ville à ses troupes cl de se retirer.
Cassan quitta immédiatement Avignon avec le 13° et le 35° de ligne, et se dirigea vers Pont-Saint-Esprit. Derrière eux suivaient un grand nombre de gardes-nationaux qui émigraient, avec leurs familles, dans le département de la Drôme. Des charrettes emportaient les femmes, les enfants, les vieillards et les objets de première nécessité.
La petite armée de Cassan se croisa, en chemin, avec la bande de Lambot se dirigeant vers Avignon. Ces derniers, à la vue de la ligne, hurlèrent leur répertoire d'injures, mais quelques coups de fusils, tirés en l'air, sufflrent à les mettre en fuite, si bien que les fuyards, en entrant en ville, y jetèrent la panique. Les malheureux Avignonnais allaient ressentir les effets de la lâcheté et de la colère de la bande.
Ces misérables fuyards se portèrent vers la succursale de l'Hôtel des Invalides, où se trouvaient quelques vieux soldats, une centaine environ de blessés ou d'infirmes.
Aux cris de mort des forcenés amis de Louis XVIII, les invalides ferment vivement les grilles de l'hôtel, prennent les armes, et peutêtre allaient-ils en faire usage, quand un royaliste de marque, nommé Lacroix, prêche les brigands et les détourne.
La foule étant dissipée, les invalides crurent que tout danger avait disparu; ils sortirent en ville... mais la retraite des bandits n'était que feinte, ils tombèrent dans un véritable guet-apens. Il subirent tous les genres de mort; fusillés, poignardés, noyés dans la rivière de Sorgues.
On sait l'effet que la vue et l'odeur du sang produisent sur la brute humaine ; elles allument en elle le besoin du meurtre. L'assassinat des blessés encouragea à celui des femmes, des enfants, des vieillards. La bande des massacreurs grossit. Les assassinats, dit un historien, M. Ernest Daudet, ont lieu à Avignon comme à Marseille, rue par rue, maison par maison; on traque les libéraux et les bonapartistes comme des bêtes féroces; partout meurtre, pillage, incendie et vol. On jetait les cadavres dans le Rhône, qui rejetait parfois son funèbre dépôt sur ses bords.
M. Puy, maire d'Avignon, lutte désespérément; la multitude protège les assassins.
Un homme est chargé de conduire un suspect à la maison d'arrêt. Il le tue en route, en plein jour, son arme fait coup double et blesse mortellement une femme qui passait. Mis en arrestation, le meurtrier
est délivré par la populace furieuse et on le vit longtemps porter librement, comme un titre à la reconnaissance publique, le poids de crime.
<< Les rues sont désertes, écrivait le préfet, tout est en proie à la crainte et à la stupeur. » Le silence lugubre de la ville n'est interrompu que par les craquements d'une porte enfoncée ou le cri d'une victime qu'on égorge.
Chaque jour, des groupes se formaient aux portes, aux abords des remparts, du côté du Rhône. Les autorités demeuraient désarmées, impuissantes ou complices des malfaiteurs. Le commandant militaire laissait agir les exaltés à leur gré et opérer des arrestations arbitraires qui eurent, en peu de jours, rempli les prisons de la ville et plusieurs fois, parmi les bandits, il fut question d'en finir par un massacre général. »
Telle était la situation d'Avignon et du Vaucluse, lorsque le maréchal Brune eut la malheureuse inspiration d'y passer pour se rendre de Toulon à Paris. Il était instruit des désordres qui venaient d'y éclater, mais il n'était aucun danger qu'il ne fût habitué à braver. Plusieurs fois i( avait été appelé à éteindre la guerre civile non seulement en Vendée, mais en Provence même, et il s'était acquitté de ces missions difficiles avec humanité et avec honneur.
I," MARICCIIAL BRUNE
Brune, né à Brivos-la-tiaillarde en 17G3, était le fils d'un avocat au présidial de cette ville. Etudiant en droit, puis journaliste, i) accueillit la Révolution avec enthousiasme et fut, avec Danton, un des fondateurs du Club des Cordeliers. Il remplit une mission politique en Belgique et, après peu de temps de service, fut nommé général de brigade de l'armée d'Italie.
Son nom se rattar-he, dos lors, à i.j lutte de la France contre l'Europe coalisée.
Dans la campagne d'Italie, il donna des preuves de talent militaire et de courage héroïque. Après le traité de Campo-Formio, il commanda en Suisse, puis en Hollande, où il écrasa à Bergen, les Anglo-Russes et infligea au duc d'York une capitulation. En 1800, il pacifia la Vendée et reprit un commandement en Italie. Nommé^ en 1803, am-
bassadeur à Constantinople, puis maréchal de France, gouverneur des villes hanséatiques en 1807, il prit le commandement de l'un des corps qui opéra contre la Russie. Il s'empara de Stralsund, de Rugen de la Poméranie suédoise. En traitant ensuite avec le roi de Suède, et bien qu'il repoussât tout ce qu'il crut indigne de la France, cependant il montra trop de condescendance, ce que lui reprocha Napoléon, ainsi que de s'être servi des mots armée française au lieu de armée de S. M. Impériale et Royale. Accusé ensuite d'avoir fermé les yeux sur les concussions de Bourrienne, il tomba en disgrâce et fut privé de son commandement.
11 vécut dans la retraite jusqu'en 1814.
Après la première abdication de Fontainebleau, Brune envoya son adhésion à Louis XVIII, mais pendant les Cent-Jours, il rejoignit Napoléon qui lui confia le corps d'observation du Var.
A la seconde Restauration, il se démit de son commandement et se mit en route pour Paris.
Un écrivain royaliste, dont on connaît l'impartialité, fait justice en ces termes des accusations portées contre l'administration du maréchal Bi'une.
« Certains écrivains, dit-il, pour colorer d'un semblant de légitimité les colères sous lesquelles périt, quelques mois plus tard, le maréchal, leur ont attribué pour principale cause le joug qu'il fit peser, pendant les Cent-Jours sur les populations royalistes du Midi. Mais une étude impartiale de cette époque et les documents qui nous ont permis de la faire revivre rend inacceptable cette explication, mise en avant sinon pour excuser les assassins, du moins pour atténuer leur forfait. Les diverses mesures qu'ordonna le maréchal : le licencement de la garde nationale, l'arrestation de quelques gens du duc d'Angoulême, ia proclamation de l'état de siège furent des mesures de défense et non de provocation. Ayant accepté la mission de rétablir l'autorité de l'Empereur dans le Var, Brune ne pouvait moins faire que ce qu'il fît; en examinant ses actes on est même tenté de dire qu'il ne fit pas assez et compta trop souvent sur la modération des royalistes irréconciliables qu'il devait soumettre à l'autorité impériale.
Un ami de Brune trace do lui le portrait suivant :
Le maréchal Brune, dit-il, à la loyauté d'un vieux soldat joignait des qualités plus solides que brillantes; c'était son Tacite à la main
:uortl hurlaient les forcenés.
tlï. 171. — Fayard frères, éditeurs.
qu'il regardait passer les révolutions modernes, y prenant part quand la voix de son pays l'appelait à sa déferle et toujours par des motifs de patriotisme et non d'intérêt personnel. Quant au physique, c'était, à cette époque, un homme de quarante-cinq ans à peu près, à la figure franche et ouverte, encadrée par de gros favoris, à la tête chauve et garnie seulement, aux deux tempes, de cheveux grisonnants, à la taillf» élevée, à la démarche vive et à la tournure militaire.
A son arrivée dans le Midi, une vieille calomnie, qui l'avait déjà poursuivi autrefois, se réveilla de son long sommeil. Je ne sais quel auteur, en rapportant les massacres du 2 Septembre et la mort de la malheureuse princesse de Lamballe, avait dit : « Quelques personnes ont cru reconnaître, dans Thomme qui portait la tête au bout d'une pique, le général Brune déguisé » et cette accusation absurde, puisque Brune était loin de Paris lors des massacres, — après avoir été répandue sous le Consulat, poursuivait encore le maréchal en 1815 avac un tel acharnement qu'il ne se passait pas de jour sans qu'il reçût quelque lettre anonyme qui le menaçait d'un sort pareil à celui d'3 la princéése'.
Un soir que nous étions chez lui, il en ouvrit une qu'il ûOUfl passa aussitôt, elle était conçue en ces termes :
Coquin,
« Nous connaissons tous tes crimes, tu en recevras bientôt le juste châtiment.
Dans la Révolution, c'est toi qui as fait périr la princesse de Lamballe ; tu portais sa tête au bout d'une pique, mais la tienne doit faire encore plus de chemin. Si tu as le malheur de te rendre à la revue des Allées, ton affaire est faite et ta tête doit être placée au haut du
clocher des Accoules. »
<i Adieu scélérat. »
Nous lui donnâmes le conseil de remonter à la source de toutes ces calomnies et d'en tirer une vengeance éclatante.
Il réfléchit un instant, puis approchant' la lettre d'une bougie et en regardant avec distraction la flamme qui la consumait.
l. L'auteur de cette calomnie était un pamplétaire anglais, aux gages de son gouvernement pour salir toutes nos gloires nationales.
— Vengeance! oui, dit-il, je sais bien qu'en en tirant vengeance, je les ferais taire et que j'assurerais peut-être la tranquillité publique qu'ils troublent incessamment. Mais je préfère employer la persuasion à la rigueur, j'ai pour principe qu'il vaut mieux ramener les têtes que de les couper et passer pour un homme faible que pour un buveur de sang.
Le maréchal Brune était tout entier dans ces quelques mots.
Sa bonté ne fut récompensée, à Marseille, que par des outrages. Toulon seule, ville patriotique, seconda ses efforts.
Dans le chef-lieu des Bouches-du-Rhône, la nouvelle du désastre de Waterloo fut le signal du pillage et des massacres, les fugitifs de cette ville excitèrent à Toulon une indignation telle, que les bons citoyens offrirent à la garnison de se porter avec elle à Marseille, pour venger leurs frères d'armes. — Brune combattit ce mouvement et se contenta d'assurer la tranquillité du Var.
Loin de s'abîmer dans le deuil, la petite armée de Toulon sentait son âme héroïque s'élever à la hauteur des malheurs de la grande armée. En apprenant l'abdication de Napoléon et la capitulation de Paris, les soldats de Brune jurèrent de s'ensevelir sous les murs do Toulon, plutôt que d'accepter la cocarde blanche.
ils imaginèrent un projet tel que peut en inspirer l'amour désespéré de la patrie.
Ils voulaient s'avancer vers le nord en soulevant sur leur passage les patriotiques populations de l'Isère et du Lyonnais, de grouper autour d'eux toutes les troupes et les gardes nationales que l'on rencontrerait en route, de rejoindre l'armée de la Loire et de tenter d'arracher la France aux Bourbons.
Brune et ses officiers démontrèrent à leurs compagnons d'armes ce que leur projet avait de chimérique.
Sur ses entrefaites, l'amiral Gautheaux qui, bien qu'il eût trahi la cause impériale avait laissé d'excellents souvenirs à Lyon comme préfet maritime et commandant de l'escadre, vit le maréchal Brune et obtint de lui, — après de longues hésitations — d'arborer le drapeau blanc.
.Mais Brune ne put restera Toulon, il sollicita des lettres de rappel.
Trois routes s'offraient à lui pour se rendre à Paris; celle de la
mer, au pouvoir des Anglais, celle de la vallée du Hhône, au pouvoir
des assassins royalistes, et celle duDauphiné, dont le patriotisme était pour lui une garantie.
Le marquis de Rivière, qui venait de présider aux crimes de Marseille et s'emparait du pouvoir, àToulon, écrivit àlord Exmouth, commandant la flotte anglaise devant Toulon, en faveur du maréchal Brune, afin qu'il pût prendre la voie maritime.
Cette brute anglaise répondit par la lettre ignoble et stupide qui suit :
(i Puisqu'il paraît que c'est la mode, en France, de permettre à cette bande de coquins de maréchaux de quitter tranquillement le pays, je ne m'opposerai pas à ce que le prince des drôles^ le maréchal Brune, se rende sous pavillon blanc à Tunis. Quant à l'envoyer en pays chrétien, je ne pense pas que personne s'en arroge le pouvoir, car il n'est pas un pays ayant conservé son bon sens qui puisse vouloir recueillir de pareils garnements. »
Il ne restait à Brune que la voie de terre.
On connaissait, à Toulon, l'état mental de la Provence, et Brune fut supplié par ses offlciors de prendre la route de Gap et de Grenoble. Mais le marquis de Rivière déclara hautement que de telles inquiétudes étaient injustes ; qu'il avait pris toutes les mesures nécessaires pour assurer le voyage du maréchal, auquel il s'engageait à donner une escorte.
Brune ne voulait pas paraître reculer devant le danger, et la route d'Avignon étant la plus courte, il persista à la choisir.
Il partit dans la nuit du 31 juillet au 1" août, muni d'un saufconduit du marquis de Rivière et accompagné de trois aides de camp, MM. Bourgoin, Allard, Degand et son secrétaire M. Guen. Sa suite était assez nombreuse. Un détachement du 14° hussards lui servit d'escorte jusqu'à Aix, où il fut remplacé par des cavaliers hongrois.
A Aix, lorsqu'on lui demanda ses papiers, la population s'attroupa et les injures et les menaces éclatèrent aussitôt. On lui jette des pierres, et des furieux veulent l'arracher de sa voiture et l'égorger.
Les Hongrois durent charger la foule et le cocher, enlevant vigoureusement ses chevaux, partit à fond de train.
A Orgon, à Gemenos, à Saint-.\ndeal se reproduisirent les mêmes scènes, sans que le maréchal daigna modifier son itinéraire.
Les royalistes d'Avignon, en apprenant l'arrivée de Brune, craignirent qu'il ne renonçât à traverser leur ville.
Ils étaient trop lâches pour comprendre le courage d'un soldat do l'Empire.
Leurs illustrations: Pointu, Nadaud, Farges, Guindon, dit Roquefort, et Giraud se réunirent en une parodie de conseil de guerre et votèrent la mort du maréchal, à l'unanimité. Chacun s'attribua un rôle. Les plus forts se chargèrent de repousser les défenseurs du maréchal et les autres se chargèrent de l'assassinat.
La plupart de ces bandits se distinguaient du reste par leur vigueur et leur adresse acquises dans de violents exercices du corps.
Un écrivain du temps a tracé de l'un d'eu.x, un vivant portrait :
« Pointu était le type parfait de l'homme du Midi, teint olivâtre, œil d'aigle, nez recourbé, dents d'émail. Quoiqu'il fût d'une taille à peine au-dessus de la moyenne, qu'il eût le dos voûté par l'habitude de porter des fardeaux et les jambes arquées en dehors par la pression des masses énormes qu'ils transportait journellement, il était d'une force et d'une adresse extraordinaires.
11 envoyait, par dessus la porte de l'OulIe, un boulet de quarantehuit comme un enfantent fait de sa balle. Il jetait une pierre d'une rive du Rhône à l'autre, c'est-à-dire à plus de deux cents pas, enfin i'i lançait, en fuyant, son couteau d'une façon si vigoureuse et si juste, que cette flèche allait, en sifflant, entrer à vingt pas derrière elle, deux pouces de son fer dans un gros arbre de la grosseur de la cuisse. Ajoutez à cela une adresse égale au fusil, au pistolet et au bâton, un esprit naturel, vif, rapide, une haine profonde qu'il avait vouée aux républicains et vous aurez une idée de ce qu'était le terrible chef des assassins d'Avignon, qui avait sous ses ordres, comme premiers agents, le taffetassier Farges, le portefaix Roquefort, le boulangei Nadaud, le brocanteur Magnan.
Le maître de poste d'Aix avait averti le maréchal et lui avait indiqué un chemin de traverse qui, sans changer sa direction, lui permettait de gagner Lyon par le Pointet et Sorgue.
Brune avait répondu que n'ayant jamais fait de mal à peisonne, il n'avait rien à craindre.
Arrivé sur les bords de la Diir.ince, il renvoya son escorte.
Il entra à Avignon le 2 août, à dix heures du mutin, par la porte
de rOulle. Il se flt conduire à la place de ce nom appelée aussi place des Spectacles, et descendit pour déjeuner à l'Hôtel du PeUais-Royal, où se trouvait alors la poste aux chevaux.
II était seul dans une calèche fermée, ses deux aides de camp et un valet de chambre le suivaient dans un cabriolet.
h. peine avait-il pénétré dans l'hôtel, que la foule envahit la place et entoura les voitures, M. Mallin, maître d'hôtel, aperçut des visages sinistres, il en avertit Brune, qui remonta immédiatement en voiture en attendant qu'on rattachât les derniers traits des chevaux.
Le postillon était en selle, la voiture allait s'ébranler lorsqu'un officier se présenta à la portière, et lui réclama ses papiers.
C'était le fils du procureur du roi, M. Verger, capitaine de la garde nationale et chargé, ce jour-là, de la police de la ville, q-ii venait faire ainsi le jeu des assassins.
Il ne se doutait pas des conséquences de son intervention; autrement, eroyons-nous, il se serait abstenu.
Il avait cru devoir prendre les ordres du major Lambot, sinistre aventurier qui prenait le titre de commandant des armées du roi dans Vaucluse.
Lambot ordonna au capitaine Verger de demander au maréchal ses papiers et de suspendre son départ.
Le jeune homme obéit.
De minute en minute, la foule grossissait et devenait plus houleuse.
— Venez voir, criait un individu, l'assassin de la princesse de Lamballe.
— A mort ! à mort ! répondait la foule.
L'infâme calomnie produisant son effet ordinaire, soulevait la tempête et encourageait à tous les attentats. Se penchant à la portière de la voiture :
— Monsieur le maréchal, dit Verger, le major Lambot, qui commande le département, désire voir vos papiers.
— 11 n'attend pas que j'aille les lui présenter ! dit Brune.
— Il m'a chargé dé les lui apporter.
— Mais, monsieur, fait observer un aide de camp, cette formalité est bonne pour de simples officiers ou de simples soldats, voyageant avec une feuille de route; un maréchal de France en est dispensé.
— Je n'ai pas, comme militaire, répondit le capitaine de la garde nationale, à discuter les ordres de mon supérieur.
— Prenez du moins en considération le danger que ce retard fait courir à M. le maréchal. Voyez cette foule, prête à nous massacrer.
— Je dois obéir.
— Voici mes papiers, monsieur, dit Brune impatienté; mais revenez vite, la situation n'est pas bonne.
La foule devina un retard au départ de là voiture, en voyant le capitaine Verger s'éloigner avec les papiers et fit entendre un immense murmure de satisfaction.
Puis, ses provocateurs hurlèrent :
— Au Rhône, l'assassin !... Arrèton?-lc !
Cependant, le nouveau préfet du département, M. deSaint-Chamans, qui venait d'arriver et qui était descendu incognito à V Hôtel, du Palais-Iioyal, s'émeut de cette scène et se rend près du maréchal.
— Parlez 1 lui dit-il. Partez, je vous en supplie, votre vie est en danger.
— Je voudrais être parti, mais mes papiers?
— Je vous les enverrai, par un gendarme, sur la route d'Orange^ mais sortez de la ville.
En même temps, il ordonna d'atteler les chevaux, dont quelques forcenés avaient déjà détaché les traits.
Sur l'ordre du maréchal, le postillon enlève ses chevaux, allonge son fouet sur ceux qui veulent lui barrer le passage et part au galop. Bientôt, il franchit la porte de l'Oulle et on peut le croire sauvé.
Mais Pointu, Farges, Roquefort, tous les furieux s'élancent par des voies détournées et sont bientôt sur les derrières de la voiture qui, pourtant, va disparaître, car elle est déjà hors de la ville et roule sur la route de Paris, entre le rempart et le Rhône.
Mais, soit imbécillité, soit connivence avec les assassins, un poste de gardes nationaux, avertis par les cris des poursuivants, se jettent en travers de la route et arrêtent les chevaux.
— Vos papiers? demande le chef de poste.
— Ils sont chez le commandant de place, répond le maréchal.
— Je ne puis vous laisser passer sans les avoir vus.
Va la multitude, de nouveau accourue, appuya l'autorité du chef de poste. La voiture, do toutes parts enveloppée, se trouva prison-
nière. « En ce moment, raconte un témoin, toute la population était sur pied. La route de Paris, les rues, depuis la porte jusqu'à la place de rOulle, étaient couvertes d'une foule pressée, écumante, hurlante. Le seuil des portes, les fenêtres, les toits des maisons, les arbres étaient surchargés de masses mouvantes. »
Contre une pareille population, que pouvaient quelques hommes dévoués?
Pendant plus de quatre heures, M. de Saint-Chamans et le maire, M. Puy, luttèrent avec la plus louable énergie contre cette population altérée de sang; MM. de Balzac et Montagne qui, l'année précédente, avaient empêché l'assassinat de Napoléon, se rendant à l'île d'Elbe, exposèrent encore leur vie pour épargner à leur parti le déshonneur d'un crime. Plusieurs fois, on tira sur eux.
Enfin, le capitaine Verger, comprenant la faute qu'il avait commise, accourt avec les papiers revêtus du visa et ordonne à la voiture de continuer sa route.
Mais sa voix se perd dans le tumulte. Le préfet et quelques citoyens honnêtes secondent M. Verger et parviennent à dégager la voiture; M. de Saint-Chamans adjure la foule de laisser passer le maréchal.
La foule répond :
— A mort ! à mort ! le brigand de la Révolution 1
« Ce fut alors, écrit un témoin oculaire, un tumulte inexprimable. Le préfet, le maire, parlaient tour à tour et suppliaient leurs concitoyens d'épargner à la ville un si grand crime. Le commissaire de police d'Avignon, M. BressyPontagon, qui revenait, avec le chirurgien Beauregard, d'examiner le cadavre d'un fédéré assassiné la veille et jeté au Rhône, se joignit à eux.
Mais on ne les écouta pas. Le préfet réclama le respect de son autorité. Nadaud lui répondit :
— Je ne connais pas de préfet. C'est moi qui suis le préfet.
— Mais, malheureux, dit le maire, allez-vous frapper un illustre soldat, un fidèle serviteur du roi, qui se rend à Paris par ses ordres?
— A mort! à mort! hurlèrent les forcenés. Au Rhône, l'assassin! Immobile dans sa voiture, se voyant à la merci de ces misérables,
et certain, s'il mettait pied à terre, d'être écharpé par eux, le maréchal ne devait plus espérer et se résignait.
Il déchargea presque à boat poiLd
LIv. 17Î. — Fatabd frères, éditée
îl était séparé de ses aides de camp, prisonniers également dans leur chaise de poste.
Il paraissait calme et restait assez maître de lui pour adresser des remerciements à tous ceux qui se dévouaient en ce moment pour pro téger son existence.
Cependant, leur courage était à bout. Ils ne pouvaient attendre aucun secours et jugèrent que la prudence était de ramener le maréchal à l'hôtel, pour l'y mettre à l'abri. Ordre fut donné au postillon de revenir sur ses pas. Alors, lorsqu'on vit les voilures se retourner pour rentrer en ville, une immense acclamation s'éleva, venant des bords du Rhône, couverts d'un peuple furieux, des rues voisines, descendant des toits, chargés d'individus, qui s'étaient hissés jusquelà pour mieux voir. Le son des tambours battant la générale, les lugubres tintements du tocsin se mêlaient, comme un glas, à ces hurlements de bêtes fauves.
Les défenseurs du maréchal marchaient serrés et compacts autour de la voiture, repoussant les insulteurs, espérant encore qu'ils le ramèneraient sain et sauf jusqu'à V Hôtel du Palais-Royal.
Quand ils eurent dépassé la porte de l'Oulle, ils furent assaillis par une grêle de pierres. Aux approches de l'hôtel, une poussée violente les sépara de celui qu'ils cherchaient à défendre. Ils crurent que, cette fois, c'en était fait de lui. Mais il n'avait rien perdu de son sang-froid, et, proQtant d'un effort désespéré du postillon, qui jeta ses chevaux contre les murs de l'hôtel, il ouvrit la portière et sauta légèrement sous le porche.
La porte fut vivement fermée par M. Mallin et par le portefaix Vernet, sorte d'hercule, qui faillit briser les bras des assaillants entre les battants de la porte.
Mais les chefs, les meneurs ne visaient qu'à isoler le maréchal. Ils avaient fait conduire la chaise de poste des aides de camp à une autre porte. Les deux officiers et le valet de chambre injuriés, bousculés, en butte à tous les mauvais traitements, furent arrachés de leur voiture, enfermés dans une cave, et gardés à vue toute La journée. Ils ne furent délivrés que le soir, lorsqu'eût été accompli le drame sanglant, préparé par le comité royaliste.
Brune avait été conduit dans la chambre n° 1 de l'hôtel, dont les fenêtres prenaient jour sur la place, et ainsi se trouvant trop exposé
à la vue et aux tentatives du dehors ; M. Mallin le pria de passer dans la chantibre n° 3, qui donnait sur la cour et qui permettait de fuir par les arrière-bâtiments de l'hôtel.
Mais, à ce moment, le drame atteignait à ses péripéties les plus émouvantes ; nous empruntons le récit à l'auteur des Causes célèbres :
« En ce moment, M. de Saint-Ghamans s'élance dans la cour. On brisait les fenêtres et la petite porte de la rue, la place étant encombrée; on entendait mille cris de mort, que dominait le terrible zaou ' .' qui, de moment en moment, prenait une expression plus menaçante. M. Mallin vit que tout était perdu si l'on ne tenait pas jusqu'au moment oiî arriveraient les troupes du major Lambot, et dit à Vernet de se charger de ceux qui enfonçaient la porte ; qu'il se chargerait, lui, de ceux qui voulaient passer par la fenêtre; et ces deux hommes, d'un mouvement pareil et d'un cœur égal, seuls contre toute une population rugissante, entreprirent de lui disputer le sang dont elle avait soif. Tous deux s'élancèrent, l'un dans l'allée, l'autre dans la salle à manger, — portes et fenêtres étaient déjà enfoncées.
Plusieurs hommes étaient entrés.
A la vue de Vernet, dont ils connaissaient la force prodigieuse, \\s reculèrent.
Vernet profila de ce moment rétrograde et referma la porte.
Quanta M. .Mallin, il saisit son fusil à deux coups, qui était à la cheminée, mit en joue les cinq hommes qui étaient dans la salle à manger et les menaça de tirer sur eux s'ils n'obéissaient à l'inslani. Quatre obéirent; un seul resta. Mallin, se trouvant homme à homme, posa son fusil, prit son adversaire aux flancs, l'enleva comme un autre eût fait d'un enfant et le jeta par la fenêtre ; trois semaines après, cet homme mourut, non de la chute, mais de l'étreinte.
Mallin s'élança alors à la fenêtre pour la fermer; mais, au moment oïl il poussait les battants, il sentit qu'on lui prenait la têle par derrière et qu'on la lui penchait violemment sur l'épaule gauche. En même temps, un carreau vola en éclats et le fer d'une hache glissa sur son épaule droite. M. de Sainl-Ghamans, qui le suivait, avait vu descendre l'arme, et c'était lui qui avait détourné, non le fer, mais le
I. .Michelet en parle à propos des massacres d'Avignon : « Ce sifflement, ce bruit de vertifîe, dit-il, est pour l'humnie du peuple le cri de l'émeute, le signal de la mort, i» (i/i»<. de la lU'volution, t. IV.)
but qu'il voulait frapper. Mallin saisit la hache par le manche et l'arracha des mains de celui qui venait de lui porter le coup si heureusement évité; puis, il acheva de refermer la fenêtre, la barricada avec les volets intérieurs et monta aussitôt chez le Maréchal.
Il le trouva, se promenant à grands pas dans sa chambre; sa belle et noble figure était calme, comme si tous ces hommes, toutes ces voix, tous ces cris ne demandaient pas sa mort.
Le Maréchal lui demanda du papier à lettres, une plume et de l'encre. Mallin les lui donna. Le Maréchal s'assit devant une petite table et se mit à écrire.