L ASSASSINAT
Sur la place, le maire et le préfet continuaient leur lutte inégale, ne songeant qu'à gagner du temps et n'espérant que dans la garde nationale du fameux major.
Mais celui-ci n'ignorait rien de qui se passait, et, tout au contraire, désirait que la population en finît avant d'être obligé d'intervenir.
En cela, il partageait les sentiments, non seulement de la canaille, mais d'un grand nombre de bourgeois qui, des fenêtres et des toitures, assistaient à ces scènes de fureur et y applaudissaient.
Enfin, l'habile major fait retirer la gendarmerie et amène un détachement du Royal-Angoulême.
Nous connaissons ces fanatiques.
La foule s'étonne.
— Eh ! quoi ! s'écrie un homme du peuple, vous aussi le protégeriez ?
— Bien au contraire, répond un des soldats, jetez-le parla fenêtre, nous le recevrons sur nos baïonnettes.
Des individus armés de haches vont enfoncer la porte, au moment où le major Lambot lui-même arrive sur les lieux.
Le major saisit le plus acharné et lutte avec lui, mais celui-ci, espèce de colosse, renverse et roule à terre le major et attaque de nouveau la porte, M. de Saint-Chamans, qui s'est élancé au secours de Lambot, est blessé à la main par la hache.
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE 13r3
Cependant Lambot se relève et ordonne au commandant Hughes, placé à la tête du détachement militaire, de charger la foule à la baïonnette et de garder la porte de l'hôtel sur six rangs de profondeur. L'ordre est exécuté; les gardes nationaux repoussent les assaillants, et M. de Saint-Chamans, à bout de forces, profite de ce succès pour se retirer.
Il était près de deux heures, les autorités luttaient depuis di.^ heures du matin.
Le sous-préfet et le major, restés sur la place, croyaient remarquer que l'émeute se calmait. Les poussées étaient moins fréquentes, les cris moins violents. Ils espéraient que, la nuit venue, ils pourraient faire évader le Maréchal, quand, tout à coup, des applaudissements, des acclamations partent de toutes les fenêtres, tous les regards se portent vers les combles de l'hôtel, on crie : Ils sont entrés par les toits!
Le major pressent une catastrophe. Il frappe à coups redoublés à la porte que l'on débarrasse pour lui de ses barricades ; mais, au moment où il se précipite dans la cour, deux coups de feu retentissent à l'intérieur, et lui annoncent qu'il arrive trop tard.
Que s'était-il passé?
Brune, dans sa chambre, debout devant une petite table sur laquelle il venait d'écrire à sa femme, relisait une des dernières lettres de la Maréchale, quand apparurent soudain des individus à la figure sinistre, armés de pistolets et de carabines, les premiers sont le tafetassier Farges et le portefaix Guindon, dit Roquefort.
— Que voulez-vous? demanda le Maréchal avec le calme qui ne l'abandonnait pas.
— Tuer l'assassin de la princesse de Lamballe, répondit Farges.
— Je n'ai jamais été l'assassin de personne, s'écrie Brune. Si j'ai répandu du sang, c'est en défendant la patrie. J'étais à Thionville quand fut commis le meurtre dont on m'accuse. J'ai appris à braver la mort ; je puis vous épargner un crime ; donnez-moi une arme et vous verrez si je sais mourir.
— Tu veux la mort, dit Farges, la voilà!
Et il déchargea, presque à bout portant, un pistolet sur Bruno qui, du revers de la main releva vivement le canon.
Le coup partit et la balle alla s'enfoncer dans le plafond, au-dessus de la cheminée.
1374 LES QUATRE SGTuGENTS DE LA ROCHELLE
— Imbécile ! s'écria Roquefort, tu l'as manqué. Tiens ! Voilà comme cela se fait.
Et visant le Maréchal par derrière, il l'étendit raide mort d'un coup de carabine.
Puis, entraînant son complice au balcon d'une fenêtre donnant sur la place, il cria, en brandissant son arme :
— Il est mort! Il s'est tué pour échapper à la vengeance du peuple.
La foule applaudit et pousse des cris de joie.
Cependant, au bruit des deux coups de feu, les gens de l'hôtel accourent, ils rencontrent, en passant, quatre chasseurs d'Angoulème et un sous-lieutenant postés dans le corridor qui conduit à la chambre occupée par le Maréchal. (Ils s'étaient bien garder de s'opposer à l'assassinat.)
— Que se passe-t-il? leur demanda M. Mallin.
— Le Maréchal vient d'être tué, répond un des chasseurs.
Le lieutenant, un nommé Didier, entraîne vivement ce chasseur :
— Que dis-tu là? Dis donc qu'il s'est suicidé.
Les autorités averties arrivèrent bientôt pour constater le crime et dresser procès-verbal.
Nous donnerons tout à l'heure ce procès-verbal, qui est faux ; auparavant, voici le récit de l'événement fait par M. Verger, le jeune capitaine de la garde nationale qui, en s'opposantau départ du maréchal, a assumé une si grave responsabilité. M. Verger, interrogé par M. Germain-Sarrut, auteur d'une Histoire de France contemporaine, lui a répondu la lettre suivante ;
Avignon, 3 avril 1839.
« Voici le fait tel qu'il s'est passé, tel que je l'ai narré au magistrat qui a pris l'information sur la plainte publique. Voici la plus exacte vérité et, lorsque d'autres renseignements sur moi vous auront bien appris qui je suis, j'espère apprendre de vous-même que vous ajouterez foi à mes paroles, religieusement affirmées.
« L'époque du passage du Maréchal à Avignon, très voisine des Cent-Jours, trouvait l'autorité à peine rétablie et impuissante contre la fermentation des esprits que plusieurs semaines de terreur avaient provoquée, la force publique, la police dépendait du colonel Lainbot;
il commandait le département de Vaucluse. Les postes de la garde nationale avaient été multipliés pour le maintien de l'ordre public. Il s'en trouvait un notamment à la porte de l'OulIe, à l'entrée de laquelle sont situés les hôtels où les voyageurs affluent le plus. Ce poste avait, à leur égard, une surveillance spéciale.
« J'étais capitaine de la garde nationale, mais je n'étais pas de garde et encore moins commandant de ce poste ce jour-là.
« Un capitaine n'est chef d'un poste qu'autant que sa compagnie entière l'occupe : un simple sous-lieutenant était là.
« Mais une fatalité voulut que j'eusse, ce jour-là, le service des rondes, j'étais ce qu'on appelle capitaine de police. Un garde vint m'avertir qu'un voyageur militaire de grande importance arrivait, que l'officier de garde au pont de l'Oulle l'avait arrêté dans sa marche et demandait ce qu'il avait à faire. J'allai à l'hùtel de ville, où j'appris que ce voyageur était le Maréchal Brune. L'hôtel du colonel Lambot était à deux pas do là^ je cours y prendre des ordres, ils portent qu'il ne peut laisser partir le Maréchal sans avoir lui-même examiné ses passeports, qu'il vienne les lui montrer s'il le peut, ou les lui envoie aussitôt.
<( Chargé de cet ordre, j'arrive à la porte de l'Oalle, le Maréchal était dans sa voiture au devant de VHôti'l du Palais-Royal, entouré seulement de quelqes hommes de garde. Nul attroupement ne s'était encore formé, aucune insulte n'était proférée ; rien n'annonçait le mouvement populaire qui allait survenir.
<( Je fis part au Maréchal de mon message. Il répondit qu'il était dans l'impossibilité d'aller chez le commandant, mais il accepta avec reconnaissance ma proposition d'être moi-même porteur de ses papiers, qu'il me remit. Je puis de suite les envoyer au colonel qui, après les avoir lus me dit : — Son passeport est signé par M. de Burèce; il est en règle, vous pouvez laissez partir le Maréchal.
« Les chevaux étaient déjà attelés, le Maréchal était impatient de suivre sa route, lorsque je l'avais quitté, je dus nécessairement faire grande diligence et pourtant à mon retour, qui ne se Gt pas attendre dix minutes, la voiture n'était plus devant l'hôtel, j'y appris qu'un instant après mon départ, des injures ayant commencé à se faire entendre, M. de Saint-Chamans, préfet du Vaucluse, arrivé à Y Hôtel du Palais-Royal et quelques autorités venues pour l'y recevoir avaient
engagé le Maréchal à ne pas s'arrêter plus longtemps et lui avait promis qu'un gendarme courrait après la voiture et lui rendrait ses papiers.
« Mais, sur les cris venus du dehors de la ville et qui m'apprennent que le Maréchal est arrêté, je sors de la porte de l'Oulle, j'aperçois un rassemblement, j'y cours! Une trentaine d'hommes insultaient le Maréchal et voulaient le forcer à descendre de voiture; je leur ordonne de se retirer, ils ne me répondent que par des menaces, et sortant des couteaux de leur poche, ils sont au moment de couper les traits des chevaux. Je tire mon épée, je fonds sur eux. L'un des plus furieux me couche en joue; je me précipite sur son arme et la lui arrache. Le danger du Maréchal ne me laisse plus songer au mien, à mon impuissance de le défendre contre ces forcenés, et peut-être aurions-nous péri à cette place, tous les deux, si le préfet et le conseiller de préfecture qui en avait rempli les fonctions jusqu'à ce jour, ne fussent accourus en donnant l'ordre au postillon de rebrousser chemin et de rentrer en ville.
« Grâce à mes efforts, au secours que me prêtèrent les hommes qui suivaient les autorités, le trajet de retour put être parcouru, mais ce ne fut pas sans peine ni danger. Des pierres étaient lancées sur la voiture, et j'en fus moi-même atteint, mais j'allais jouir du fruit de mon courage, du bonheur d'avoir mérité les témoignages de gratitude que du fond de sa voiture m'adressa le Maréchal, nous entrons dans la ville ; la voiture rase l'entrée de l'hôtel. Le Maréchal se jette dans l'entrée, et la porte se referme sur lui.
« Enfin je respirai, il était dans l'hôtel sous la sauvegarde de l'autorité ; ses jours y devaient être hors de danger.
« Mais la foule augmentait sans cesse, et remplit bientôt la place entière. Des. vociférations se font entendre.
« En vain l'autorité voulut-elle la dissiper, la calmer. En vain le colonel Lambot accourut-il lui-même en criant : — Cet hom?ne est sous ma responsabilité personnelle et s'il vous faut une victime, frappezmoi plutôt que lui.
« Rien ne fit impression sur celte populace, elle redoublait au contraire ses cris et ses gestes de mort!... Sans doute, et tout porte à le croire, des étrangers étaient venus susciter cette scène de désolation; j'ai aperçu des fleures inconnues. Elles peignaient le crime,
Le gardc-cliaiiipctro reconnut ce cUi I bcroïquo.
LIv. 173. — Fàtabo rrtrat. éditoari.
elles inspiraient la terreur et j'ai lieu de penser que l'instruction renferme, à cet égard, des faits positifs.
« Cependant les autorités et tous les hommes honnêtes, quoique harassé de fatigue, j'étais encore au milieu d'eux, demeuraient à la porte de l'hôtel, lui faisant de leur corps une barricade de plus et toutes les tentatives pour l'enfoncer avortaient encore, lorsqu'une détonation se fit entendre dans l'intéi-ieur.
« Un individu parut au balcon du premier étage ; il annonça que lo Maréchal venait d'échapper par un suicide à la fureur populaire...
Je me retirai consterné. Je n'ai plus rien vu en ce jour néfaste, j'étais anéanti par les scènes d'horreur ou je m'étais trouvé. Il est sûr néanmoins, la voix publique et l'instruction l'ont constaté, que le Maréchal Brune n'a pas mis lui-même un terme à ses jours glorieux; de misérables assassins s'introduisirent jusque près de lui, par les toits de l'hôtel et l'un d'eux le tua d'un coup presque à bout portant.
J'ai fini mon pénible retour de souvenir sur cet attentat; j'ai fait, pour le prévenir, ce que l'honneur m'imposait et, dans ces temps calamiteux, ce n'est pas la seule fois que j'ai exposé mes jours pour sauver, pour défendre ceux qu'on signalait alors comme des adversaires vaincus, et si l'esprit de parti ne s'efforçait pas de tout salir, au iieu de blâme, les rapports dont vous me parlez seraient remplis de mon éloge. Je ne veux, toutefois, ni de l'un ni de l'autre. Notre position nous fait quelquefois des obligations bien pénibles, mais on n'est pas homme, si on ne sait pas les remplir, comme on n'est pas écrivain et digne de travailler pour l'histoire et ce sont vos expressions que j'emprunte, si on se laisse entraîner par la passion, loin de la vérité et de la justice, et c'est à ces sentiments que vous m'exprimez, que je fais un appel pour l'ubjet de votre lettre.
c J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble serviteur.
« Casimir Verger. »
Ce monsieur est certainement de bonne foi, mais nous ne pouvons partager son illusion et à notre avis il a — sans le vouloir, — contribué à la catastrophe.
Tous ces hommes qui protitent des troubles publics pour s'empanacher et se galonner de pouvoirs sans autorité, servent le désordre qu'ils prétendent réprimer et servent à faire le raol plus qu'à i'empè-
LES QUATRE SERGEiNTS DE LA ROCHELLE 1379
cher. Voyez le major ou colonel Lambot et le maire... II n"y a que Saint-Chamans qui ait lutté vigoureusement. On ne nous opposera point, je pense, les chasseurs d'Angoulême.
La population presque tout entière paraît altérée du sang du vieu.K soldat, non parce qu'il est Maréchal de France et qu'il s'appelle d'un nom glorieux, mais parce qu'il est devenu le héros d'un drame sanguinaire. Il est le taureau du cirque.
Enûn, tous ces hommes qui avaient paru exposer leur vie pour sauver celle de Brune eurent la lâcheté de commettre un mensonge pour couvrir les assassins. Après avoir laissé tuer le Maréchal, ils ne craignirent pas de le déshonorer en signant un procès-verbal qui déclarait que la victime s'était suicidée.
Un chirurgien cependant, M. Allart, après l'examen des blessures, s'honora du refus de signer le procès-verbal ; mais un autre, M. Louvel- Beauregard, n'hésita point, et un ofûcierde santé suivit son exemple. Ils donnent, de la blessure, la description suivante ; « Le cadavre était encore chaud, il avait deux plaies de forme orbiculairc, du diamètre de quatorze millimètres environ, l'une située à la partie antérieure, un peu latérale droite, dite larynx, pénétrant d'outre en outre à travers le cou et correspondant à une autre plaie située derrière le dos, entra les deux épaules, entre la troisième et la quatrième vertèbre cervicale, que ces deux plaies ont été faites par un même coup d'arme à fou et que la balle, en son trajet, avait déchiré non seulement le corps des vertèbres, mais aussi les artères jugulaires et carotides et lésé toutes les parties molles, ce qui a dû procurer une mort prompte au sujet... »
« L'état du cadavre, ainsi constaté par lesdits docteur en chirurgie et officier de santé, les sieurs ReuUac, chirurgien aide-major de la garde nationale de Marseille, Arnaux, ex-officier du 6' régiment d'infanterie de ligne, aujourd'hui officier de la garde nationale d'Avignon, et Pierre Laporle, domestique de l'auberge dudil Palais-Royal, ont déclaré le reconnaître pour être celui du maréchal Brune.
(( Nous avons ensuite remarqué dans ladite chambre, et contre le mur, entre la cheminée et l'un des deux lits, une empreinte qui nous a paru être celle d'une balle, laquelle empreinte est à la hauteur à peu près de la taille d'un homme. Nous avons encore remarqué une brèche qui nmis a pnru récenti.', faite au plâtre, h r.i:;;^'Ie et vers le
milieu de la poutre du plafond ; ladite brèche étant dé forme irrégulière, nous ne pouvons en déterminer la cause.
« Les mouvements populaires qui ont eu lieu pendant environ quatre heures, soit à l'extérieur, soit à l'intérieur, ont poussé, à plusieurs reprises, le maréchal à la tentative de se détruire lui-même, soit au moyen d'une arme à feu, soit au moyen d'un couteau; sur les deux heures et demie, il se saisit d'un pistolet d'arçon que tenait un chasseur d'Angoulême qui était à la porte, et se donna la mort en se tirant un coup de pistolet au-dessous du cou, du côté droit. »
Cette calomnie ne rencontra que peu de créance.
L'avocat Dupin réfuta facilement le procès-verbal.
« Relèverai-je d'abord, dit-il, la forme insolite de ce procès-verbal qu'on a fait signer par une foule de fonctionnaires, dont le concours était inutile? N'est-ce point le cas de voir le dol dans l'excès même de la précaution? Un homme est mort : on appelle le juge d'instruction ; il doit procéder seul; qu'a-t-il besoin de la collaboration et de l'attache des fonctionnaires publics de l'ordre administratif? A quoi bon l'intervention de ceux-ci dans un acte judiciaire, si ce n'est pour se prêter 'jn mutuel secours, en attestant solidairement ce qu'aucun d'eux n'eut jamais voulu prendre sur lui d'affirmer seul? Acte honteux de faiblesse et de complicité, sorte de pétition officieuse en faveur du crime contre la victime »
« Mais, enfin, l'iniquité s'est montrée à elle-même, car le procèsverbal seul suffit pour démontrer sa propre fausseté.
En effet, les fonctionnaires qui l'ont signé n'y figurent pas comme témoins ; ils n'attestent rien qui soit à leur connaissance personnelle ; ils ne paraissent que pour donner un air d'authenticité aux déclarations que renferme le procès-verbal. Or, ces déclarations rappellent les faits de rassemblement, d'investissement de l'hôtel, d'invasion de la chambre du maréchal, de vociférations, de menaces.
(( L'empreinte des balles au plafond et sur la muraille atteste qu'on a tiré deux coups de feu. L'état du cadavre, constaté par des gens de l'art, la description de ses blessures prouvent qu'il y a eu un assassinat commis par derrière, et non un suicide, démontré impossible par toutes les circonstances de fait. Cependant, les fauteurs du procèsverbal n'y ont aucun égard ; la vérité la plus palpable est méconnue ; elle succombe sous la déposition de deux seuls hommes qu'on daigne
interroger, par prédilection, au milieu de cette foule; d'un serrurier et d'un boucher, dignes témoins d'une pareille scène.
« Mais le procès-verbal est surtout détruit par l'instruction subséquente qui a eu lieu sur la plainte de M"" la Maréchale. En effet, plusieurs signataires du procès-verbal se rétractent et déclarent que, si d'abord ils ont cru à un suicide, depuis, ils n'ont pu s'empêcher de reconnaître qu'il y avait eu assassinat. MM. de Saint-Ghamans et Verger père sont de ce nombre.
« Pour colorer l'allégation du suicide, on avait prétendu que le Maréchal avait emprunté le pistolet d'un factionnaire du régiment de chasseurs d'Angoulême. Mais cette assertion est démentie par les officiers mêmes de ce corps, qui attestent que leurs soldats, et notamment le factionnaire, n'étaient pas armés de pistolets. »
Tout le monde, à Avignon, savait les noms des assassins, mais on savait aussi que certains assassinats ne déplaisaient pas aux Bourbons-
Ils avaient souffert pendant l'émigration, ils avaient été humiliés; ils prenaient leur revanche.
LES SUITES DU MEURTRE — CE QUE L'oN FIT DU CADAVRE
Les assassins n'avaient pas eu le temps de fouiller leur victime. On trouva sur le .Maréchal une ceinture de cuir, contenant la somme de 553 francs, un cachet d'argent, un couteau, une montre d'or avec sa chaîne en or. Mais ils se dédommagèrent en pillant les bagages et les voitures. Quarante mille francs en or furent enlevés et partagés ostensiblement sur la place publique. Un ofGcier de la garde nationale emporta, comme souvenir, un sabre, dont le fourreau était garni de pierreries, présent fait au Maréchal par Selim III.
h' Hôtel du Palais Royal fut également mis au pillage, et M. .Mallin dut s'estimer heureux d'échapper à l'incendie. Afin d'enlever tout prétexte à l'invasion de sa maison, il pria l'autorité do le laisser procéder immédiatement à l'ensevelissement du cadavre. Celte autorisation lui fut accordée. Vers cinq heures, on déposa le corps tout vêtu dans une bière grossière; les fossoyeurs l'enlevèrent, et le cortège
funèbre se mit en marche, escorté d'une compagnie de gardes nationaux et de chasseurs d'Angoulême.
Mais des rassemblements d'hommes de proie, armés de haches et de fusils, persistaient aux abords de l'hôtel ; à la vue du cercueil, ils accoururent, l'injure à la bouche. Ils ordonnèrent aux porteurs de s'arrêter, et ceux-ci, épouvantés, déposèrent le brancard à terre et prirent la fuite.
Alors se passa une scène de barbarie honteuse et inouïe. Le cercueil fut brisé ; des individus passèrent une corde à nœud coulant au cou du cadavre et le traînèrent par les rues.
Un tambour marchait devant eux, battant le pas de la Farandole.
— Au Rhône ! au Rhône! criaient-ils.
Ils arrivèrent ainsi au pont de bois, dit pont de la Berthulasse.
Pendant ce temps, qu'était devenue l'escorte de gardes nationaux et de chasseurs d'Angoulême ? L'éternelle foule les avait remplacés, dansant et hurlant.
Les assassins soulevèrent le corps de leur victime, et, au milieu d'applaudissements frénétiques, le précipitèrent dans le fleuve
Enfin, une main inconnue écrivit sur le parapet du pont :