A. LAUBERGE DE LA GROIX-DOR
Une demi-heure plus tard, l'auberge était envahie par une centaine d'artilleurs qui s'agitaient, montaient, descendaient, criaient, administraient au passage, et «ans raison, des coups de poing et des coups de pied à l'aubergiste et à sa femme, qui n'avaient ni vin ni bière à leur verser, ni fârtis, ni pain à leur servir et allaient et venaient eux-mêmes, ahuris, sans savoir ce qu'ils faisaient.
Le voyageur restait immobile et muet près du feu et d'un tas de i.iscines, témoin indigné de ce tumulte.
Peu à peu, cependant, le nombre de celte soldatesque diminua. Elle réussit à se caser dans les chambres en dédoublant les lits, et beaucoup, ne trouvant oii se coucher, s'en allèrent. Le rez-de-chaussée, ou pour mieux dire, la cuisine se vida. Le maire était parvenu à rassembler sur la place une partie des denrées réclamées. Bêtes et gens ne désiraient plus que dormir.
Cependant deux postes veillaient encore, l'un à la mairie et l'autre : la Croix-d'or; — ce dernier était composé de douze hommes.
Une sentinelle se promenait devant la porte. Un sergent-major fumait sa pipe près du feu, le reste, assis autour de la table, réclamait de l'eau-de-vie et du sucre.
Il s'agissait de faire un bischoff; mais le sucre et le citron manjuaient absolument.
Ces braves étaient fort gais et d'une gaieté très bruyante; ils n'en étaient pas à leur premier saladier d'eau-de-vie briàlée. Ils frappaient la table du poing et du pommeau de leui's sabres, en criant : « Schnik!... Schnik!... tout de suite. »
L'aubergiste leur répondit :
— C'est bien, je vais vous servir.
— Nous ne voulons pas de toi, dit un des soldats; nous voulons la jeune fille.
Cormier ne répondit point, et revint au bout d'un instant, avec un saladier en étain, qui contenait au moins deux litres d'eau-de-vie. A peine eut-il franchi la porte.
— Encore ce vieux! fit le même canonnier. Nous voulons être servis par la jolie servante. •
— Je n'ai pas de servante.
— Si! .Si! Là-haut! crièrent plusieurs soldats. L'imprudente, comptant sur la nuit, s'était mise un instant à sa
fenêtre. Ils l'avaient aperçue.
— C'est ma fille, messieurs.
— Ah!... Ah! sa fille, s'écrièrent les soldats en riant. — Nous voolons être servis par sa fille.
Pour eux, c'était toujours une servante de cabaret. — Les ol liciers
dormaient : le poste était maître de l'auberge ; les Cormier ne pouvaient guère résister.
Ce que nous ne pouvons rendre, c'étaient l'ébriété des voix, la menace des attitudes. Le vacarme était tel que l'on n'avait pas entendu frapper à la porte, et qu'un voyageur, un Français, était entré sans avoir été remarqué.
Ce nouveau venu, chélif et malingre, se glissait vers la cheminée. Son costume était celui d'un petit propriétaire campagnard.
— Vous êtes l'aubergiste? dit-il à Cormier. Auriez-vous une petite place pour mon cheval?
— Non, répondit ce dernier qui, debout près de l'entrée de l'escalier ne voulait pas quitter sa place.
Les soudards le devinèrent et reprirent en chœur :
— Sil si! Conduire cheval tout de suite. Une lutte devenait imminente.
Alors M"" Cormier survint à son tour :
— Je vais mener votre cheval, monsieur, dit-elle, en se dirigeant vers la porte.
Les Kaiserlichts parurent déçus et vexés.
Elle traversa la salle, l'étranger la suivit, mais à peine la porte se fut-elle refermée sur eux, que quatre ou cinq des soldats les plus excités quittèrent la table et se ruèrent vers Cormier, en criant en allemand :
— Nous allons la chercher, nous!
— Vous ne passerez pas, moi vivant! répliqua l'aubergiste. Puis, s'adressant à l'impassible sergent-major qui restait absorbé
dans la jouissance de sa pipe :
— Sergent! cria-t-il, je vais me plaindre à votre capitaine.
Le sous-officier, pour toute réponse, haussa les épaules, et ses soldats saisirent le père de famille, l'un par les bras, l'autre par le collet, mêlant ses cris et ses imprécations au gros rire de nos amis, — les ennemis. Le retour de la femme mit le comble au vacarme qui devait s'entendre d'un bout de la place à l'autre.
— Allons, silence! ordonna enfin le sergent.
L'aubergiste fut renversé violemment, la tète sur le carrelage iù briques, et l'escalier fut libre...
LES QUATRE SERGENTS DE L.\ ROCHELLE lORO
Lo voyoKCur ne se possède iluq, 11 court au secours dei femmes.
LIv. 137. — Favabo frcras, éditeurs.
Mais, au même moment, Virginie Cormier apparirf, pâle, maïs résolue, et tenant un petit couteau à la main.
Les soldais" lui firent place, étonnés, impressionnés aussi peut-être par sa beuulé.
On eut pu croire au silence qui s'était fait que lout était fini.
Le sergent se souleva à demi de sa chaise :
— Jeune fille, dit-il, servez le bischofP.
Mais le regard de Virginie venait de se fixor sur Corm'or, resté sans connaissance. — Elle le crut mort et se jeta vers lui.
Un soldat, voulut- la retenir et sans doute la rassurer. Au contact de cet homme qui, pour elle, était un des assassins de son père, tout . son être se révolta, et elle le frappa de son couteau, au cou, au-dessus de l'oreille...
Le sang jaillit avec abondance .. C'était la guerre rallumée.
La fureur s'empare des soldats qui tombent sur la malheureuse et sur sa mère, à coups de pieds et de poing.
Alors, le voyageur lui-même ne se possède plus, il s'élance au secours des femmes.
— Halte-là! messieurs. Halte-là! s'écrie-t-il en se précipitant sur les forcenés et les secouant rudement.
Un soldat tire son sabre, il le désarme d'un coup de bâton sur le poignet.
Tous se tournent contre lui.
C'est en ce moment qu'un capitaine, un lieutenant et leur peloton d'escorte s'arrêtèrent à la Croix-d'Or.
Tout d'abord irrité du désordre, l'officier imposa d'un mot le holà ; les combattants parurent changés en un groupe de statues.
Le sergent rendit compte à sou chef de ce qui s'était passé, de la façon la plus inexacte et la plus favorable à ses hommes.
Après l'avoir écouté, et sans lui répondre, le capitaine fit un signe au lieutenant qui donna lecture d'un ordre du quartier général, conformément auquel l'artillerie du 3' corps en marche devait, au reçu de la présente dépêche, laisser une partie de la route libre, pour favoriser le passage des équipages de S. A. le feld-maréchal et des (numéros) régiments de la garde se dirigeant vers Paris, etc.
Suivaient les instructions nécessaires à l'accomplissement de cette manœuvre assez dilficile en pleine nuit
Le capitaine dit'ensuite, en désignant Virginie Cormier et le voyageur :
— Conduisez cette fille et cet homme à la Prévôté.
— Quatre hommes! commanda le sergent.
Quatre soldats s'emparèrent aussitôt des accusés, qui, en pareil cas, étaient des condamnés à être passés par les armes, et sortirent avec eux; les officiers, après avoir rallumé leurs cigares, allaient en faire autant, quand l'individu à mine suspecte, qui avait assisté à la querelle, s'avança d'un air humble vers le capitaine.
11 avait quelques observations à lui soumettre... Et, d'abord, il était employé secret du ministre de la police.
— Notre roi bien-aimé, dit-il, ayant cité à comparaître devant les conseils de guerre, dix-huit généraux de l'ancienne armée, j'ai été chargé par le ministre de m'assurer de l'un des coupables, le sieur Mouton-Duvernet. M'étant rendu au domicile de ce dernier, j'appris qu'il venait de quitter Paris. Je procédai à une petite enquête chez les marchands du quartier; tous ignoraient le départ du maréchal, mais un d'eux, un charbonnier, me dit : « Laissez tranquille les Auvergnats, ce sont tous des honnêtes gens. »
L'idée me vint que Mouton-Duvernut, qui est du Puy, avait dû prendre la route de l'Auvergne, et je crois l'avoir reconnu dans le personnage que vous venez de faire arrêter.
L'officier considéra le mouchard avec un air de mépris 2
— C'est bien, faites votre métier.
Et il lui tourna le dos.
— Où se trouve la Prévôté? demanda l'agent. Ce fut le sergent qui lui répondit :
— A la mairie, de l'autre côté de la place.
— Je suis sûr de le pincer, fit l'agent en prenant la porte et en redressant sa petite taille.
Il faisait nuit noire, nous y insistons; l'encombrement des canons, des cuissons, des chevaux et des hommes, chargés de les déplacer et de les ranger sur une seule file était énorme. Quelques torches, tenues de distance en distance, ne suffisaient pas à éclairer cette bagarre. L'agent de police ne parvint à la Prévôté qu'en risquant de se fairo écraser. En y arrivant, il dit en allemand à un sous-officier :
— On vient de vous amener un Français et une jeune fille?
— Non. I
Il attendit. Les quatre soldais qui conduisaient les prisonniers vinrent à leur tour, mais l'air piteux; le voyageur et la demoiselle Cormier les avait quittés en chemin.
— Consolez-vous, leur dit l'agent, je me charge de les repincer, moil
LES FUGITIFG
Profitant des ténèbres et de rencombrement, ils s'élaient échappés, passant sous les voitures et dans les jambes des chevaux, ils avaient gagné une ruelle et les champs; mais ils ne pouvaient encore se flatter d'être hors de peine. Les jardins, les enclos, tous les abords du village, regorgeaient de troupes.
Les feux de bivouac projetaient çà et là leurs clartés subites et intermittentes qui les dénonçaient.
Virginie Cormier, heureusement, savait se guider dans le dédale des sentiers.
— Venez, n'ayez pas peur, disait-elle; ne se doutant pas qu'elle parlait à un des plus vaillants soldats de l'Empire.
A travers les champs, changés en marécages, ils gagnèrent un coteau dont le sommet boisé leur promettait un refuge. De la lisière, on voyait une plaine d'une vaste étendue oîi s'élevaient plusieurs villages et un grand nombre de fermes; les feux les indiquaient. Virginie les nomma et ajouta :
— Nous avons des amis dans beaucoup de ces pays, mais aujourd'hui, à quels amis se fier?
Elle se rappela alors qu'elle n'avait pas encore remercié le voyageur qui s'était compromis pour prendre sa défense, et elle lui dit :
— Je ne vous ai pas encore remercié de m'avoir défendue, mais ne croyez pas pour cela que je sois ingrate; mes parents et moi nous n'oublierons jamais ce que vous avez fait.
Puis son cœur se gonfla :
— Mes pauvres parents, dit-elle en éclatant en sanglots, ils me croient morte. Pourvu que les coquins ne se revengent pas sur eux!
— Mais puisqu'ils s'en vont, dit le général. C'est une petite affaire qui passera avec tant d'autres.
— Je voudrais pouvoir les prévenir.
— N'en faites rien! répondit le voyageur avec vivacité. Vous mettriez sur nos traces. N'avez-vous pas remarqué un voyageur, venu après moi, à la figure de fouine?
— Non, je ne m'en souviens pas.
— C'est un agent de la police secrète de Paris. Voilà un homme de l'espèce la plus dangereuse. Il va nous suivre; il nous suit.
— Voilà une ferme là-bas, on m'y aime bien, mais on m'y ferait froide mine, si on croyait que je puis attirer le malheur sur la maison. Que faut-il faire?
— Ne pas vous montrer oîi il y a des troupes; couchez plutôt à la belle étoile. Moi aussi, j'ai des connaissances dans le pays, mais je n'ai pas parcouru à pied la campagne. Je la traversais autrefois en voiture. Laissez-moi m'orienter. Il doit y avoir, de ce côté, un château de la Mornay?
— Mais oui, fit Virginie.
— Vous le connaissez?
— J'en ai entendu parler. Il est à cinq ou six lieues d'ici.
— Vous pouvez m'y conduire?
— Certainement.
— J'en connais le propriétaire. Je lui ai même rendu service autrefois. 11 nous donnera bien asile pour quelques jours : le temps nécessaire pour dépister l'agent de police, et débarrasser la contrée des Autrichiens.
— Eh bien! attendons le jour, dit Virginie, et nous irons.
— Quel chemin?
— Presque tout bois.
Ils s'assirent résignés à l'endroit le moins mouillé qu'ils trouvèrent et .'illciidirent le lever du jour.
Par une belle nuit de juillet l'attente n'eût pas été pénible, mais on eût dit que le ciel, par un second déluge, voulait punir les hommes de leurs fureurs sanguinaires.
« Si le mouchard nous suit, pensait le général, il aura du courage. I)
Le jour montra enfin sa facf bl'"me ù travers le rideau de pluie.
De ses rayons sans chaleur il leva encore dans la vallée un nouveau contingent de nuages. Nos voyageurs dégourdirent leurs jambes; le proscrit se coupa un bûton; la jeune fille, mouillée et crottée, répara comme elle put le désordre de sa toilette, et, tous deux se mirent en chemin vers le château de Mornay.
La pauvre Virginie, si courageuse avec les siens, se désolait, — Tout pourrit dans les champs, disait-elle, et ces armées passant toujours. Quand il n'y aura plus ni un sac de grains, ni un vefre d'eau-de-vie, ni une vache, ni une poule dans nos villages, que deviendrons-nous? On dit que, dans les anciens temps, les paysans ont mangé de l'herbe, ça varevenii.
Que lui répondre? Elle avait le temps de gémir; les malheureux paysans n'étaient qu'au commencement de l'épreuve; l'occupation ^devait durer un an.
i- .'Le général aurait pu aussi s'abandonner aux plus tristes pensfes. Il lui était pénible d'aller demander un asile à une famille qu'il ne connaissait que pour l'avoir obligée lorsqu'il oommandait Lyon. On n'aime pas réclamer une dette, même de reconnaissance.
S'il ne s'était trouvé en si pitoyable état, jamais ce M. de Mornay n'aurait eu de ses nouvelles, et jamais il n'en aurait reçu de lui. Leurs opinions politiques les séparaient complètement.
A mesure qu'il approchait de la résidence royaliste, il éprouvait une appréhension de plus en plus forte.
Peut-être ce château était-il rempli d'officiers étrangers? Gomment pourrait-il vivre au milieu d'eux?
« Je n'y ferai pas long séjour, se disait-il; mais, tout ce que je demande, c'est un jour et une nuit de repos. Et, si je puis me procurer un cheval. ,. "
C'était là son plus grand désir. Avec un bidet de paysan il serait parvenu plus vite dans la montagne, dans le désort. Il aurait acheté une valise et du linge dont il manquait.
M"' Cormier le tira de sa rêverie :
— Voici le château, lui dit-elle.
Il aperçut, à cinq minutes de lui, un château ancien situé sur un mamelon et entouré d'épais ombrages. Une avenue de vieux noyers aboutissait à la route. Lorsqu'il fût à l'entrée de cette avenue, il s'arrêta et pria Virginie de se rendre seule au chàleau.
— Rendez-moi ce service, dit-il, on vous laissera entrer plus facilennent que moi. Vous demanderez à parler à M. de Mornay seul. Vous direz que vous êtes chargée pour lui d'uno commission pressante. Puis, lorsqu'il sera seul avec vous, vous lui direz : « Monsieur, il y a un voyageur qui arrive de Paris pour vous voir; il vous attend dans l'avenue, et désire vous parler sans témoin. »
Virginie se rendit au château et revint, un instant plus tard, avec M. de .Mornay.
Le proscrit alla à sa rencontré, et la jeune fille se retira à quelque distance.
— Monsieur de Mornay, dit le général, vous souvenez-vous de Mouton-Duvernet?
— Oui, répondit de Mornay avec embarras.
— Le voici devant vous, dit le général en ôtant son chapeau auvergnat.
— Ah! fit de .Mornay. J'avoue que, tout d'abord, je ne vous ai pas remis... monsieur.
— Tant mieux, cela prouve que je suis suffisamment déguisé.
— Mais... n'ètes-vous pas proscrit?
— Mieux que cela, je suis sommé de comparaître devant un conseil de guerre. Vous savez ce que valent les tribunaux politiques dans UB temps aussi troublé que le nôtre. Autant par prudence que par condescendance pour M"* Mouton-Duvernet. j'ai consenti à me retirer dans mon pays, dans les montagnes de l'Auvergne, en attendant que l'orage fut passé. Je suis parti sous ce déguisement, et je ne vous aurais pas dérangé sans une affaire assez fâcheuse, et la rencontre d'un mouchard à quelques lieues d'ici. Obligé alors à me sauver dans les bois et y passer la nuit, j'ai songé à vous demander le repos de quelques heures.
— Quelques heuresl... fit M. do Mornay avec vivacité. Oh! pour quelques heures, certainement, monsieur, cela ne peut se refuser. V^ous pouvez entrer chez moi, monsieur, y prendre le repos et le repas qui, probablement, vous est nécessaire. Votre secret sera religieusement gardé.
— Très bien, répondit le général d'un ton ironique.
— En politique, re[jrit M. de .Muniay, nous sommes ennemis; mais
vaincu, poursuivi, vous venez vous confier à ma loyauté de gentilhomme... ma maison vous est ouverte.
— Pour quelques heures, reprit iMouton-Duvernct.
— Je vous avouerai, dit le gentilhomme, que le château, on ce moment, est rempli de mes amis, de fidèles sujets du roi, comme moi, et qu'il y aurait plus qu'imprudence à vous y recevoir plus longtemps. Je le regrette, mais vous savez à quel degré les passions sont montées.
Le général eut un sourire amer.
Le royaliste reprit :
— Je n'ai pas oublié certain service que vous m'avez rendu quand vous étiez gouverneur de Lyon.
— Je ne me souviens, monsieur, que d'avoir eu le plaisir de vous voir.
— Si je puis autrement m'acquitter envers vous, dit le gentilhomme en faisant mine de tirer sa bourse.
Mouton-Duvernet l'arrêta d'un geste.
— Il suffit, monsieur. Je trouverai, chez quelqu'un de vos paysans, ce qui m'est nécessaire. Ayez seulement la bonté de garder le secret de notre entrevue.
— Mais, monsieur...
— Je vous serais reconnriis^ant de faire donner à déjeuner h cette jeune fille; M"° Virginie Cormier est la fille d'un aubergiste des environs. Des soldats ivres ont assommé son père et l'ont obligée à fuir dans les champs; elle m'a servi de guide jusque chez vous.
— Mais, très volontiers!... Mais, monsieur, vous allez déjeuner avec elle...
— Non, merci. Je continue ma route.
— Pardonnez, vous m'avez mal compris, et...
— Si vous croyez avoir contracté envers moi quelque obligation, que cette légère dette ne vous inquiète pas, elle est acquittée. Adieu.
— Mademoiselle Virginie!
— Monsieur?
— Vous allez déjeuner et vous reposer au château; puis, pour cette nuit, tâchez de vous abriter chez un paysan. Ne retournez pas chez vous avant que l'artillerie n'ait évacué le village. Allons (il lui tendit la main), adieu, et merci.
Tions, c'est toi, I.cinblin.
Llv. m. — Faïaud friircs, éditeurs.
— Vous partez seul? fit la jeune fille étonnée.
- — Oui. Bonne chance, jeune fille, et ne parlez pas du charbonnier!...
La stupéfaction la cloua sur place.
Le général s'éloigna rapidement.
— Quel orgueil! fit M. de Mornay.
LESPION
L'agent de Fouché, malgré son zèle, n'était pas disposé à se remettre de suite en campagne; l'heure avancée, la pluie fine et continuelle qui tombait, énervaient son courage. D'autre part, il n'osait retourner chez le père Cormier, et la place publique appartenait tout entière aux manœuvres de l'artillerie. Il déclina une seconde fois sa profession au poste de la Prévôté autrichienne et obtint qu'on le tolérât dans un coin jusqu'au jour.
Là, pelotonné, les yeux mi-clos, il reprit, pour la centième fois peut-être, la plus chère de ses rêveries : — l'arrestation de Mouton- Duvernet, les félicitations de ses chefs, la prime de mille francs, somme pour lui considérable, et à laquelle il attachait l'espoir de toutes les jouissances de la vie : costume neuf, déjeuners fins, soupers galants, et que savons-nous encore!
Tandis qu'il rêvait, le prétendu charbonnier gagnait du chemin; mais lui, le limier de police, savait déjà comment le rejoindre.
D'abord, le fugitif était à pied; et lui était à cheval.
Il ne pouvait suivre la grande route, et, dans sa fuite, avait dû choisir le premier chemin qui s'était ouvert à lui et à sa compagne.
Cotte jeune fille, bien connue des paysans, et qui allait le suivre ou le guider pendant quelque temps, signalerait partout son passage.
Quant à la direction de son voyage, elle était toute indiquée par sa naissance et son déguisement.
L'arrestation pouvait seule présenter de sérieuses difficultés. Le général était un homme solide et difficile à intimider. 11 y avait là des coups à recevoir. Il avait jusqu'alors compté sur les étraiigers pour lui prêter main-forte; mais il venait d'en faire l'expérience, ces
messieurs les Autrichiens, en matière de police, avaient des préjugés; tout son espoir devait se tourner vers le zèle des royalistes ou la poigne des gendarmes; c'était fort aléatoire.
Le fugitif s'était constamment détourné des villes, et même à l'auberge de la Croix-d'Or, il n'aurait pu l'arrêter.
Le pays qu'il parcourait manquait d'ailleurs de ce beau zèle méridional auquel il suffisait de signaler un bonapartiste pour qu'il l'immolât à son roi.
Les habitants, invités à lui prêter leur concours, lui répondraient volontiers, comme l'officier autrichien : « Faites votre métier. »
Tout bien pesé et considéré, il ne me reste, se dit-il, qu'à procéder comme sous la République. Lorsque j'aurai relevé le gîte du proscrit, j'irai le dénoncer à la municipalité. Au nom de la loi, je requerrai « la force publique », je ferai cerner la maison.
Réconforté par cette décision, le lendemain il se mit en quête.
Après s'être assuré que Virginie n'était pas rentrée, il prit donc le premier chemin des champs qui s'offrit à lui, et qui, justement, était celui qu'avaient suivi les fugitifs.
Quelle ne fut pas sa surprise en se voyant devancé sur cette piste. Il n'avait pas fait une demi-lieue, lorsqu'il vit trottiner devant lui, sur un baudet, un de ses collègues du ministère de la police. Celui-ci le reconnut également.
Inutile de dissimuler.
— Tiens! Lamblin... fit 1» premier.
— Tiens! Jeangeot... e.xclama l'homme au bourriquet. — Quelle agréable rencontre!
— Par un beau temps et au sein de la nature.
— C'est la mode, aujourd'hui, de passer l'été au.x eaux. Mais sans doute tu espérais y rencontrer quelqu'un?
— Si j'espérais y rencontrer quelqu'un, je l'avoue, ce n'était pas loi.
Ils se prirent à rire.
— Mais, qui t'a mis sur cette piste? reprit Jeangeot.
— Et toi?
— .\h! pas de cachotteries, c'est inutile. Il y a cent à parier que le général cherohera un refuge dans son pays natal. Lo bon sens l'indiijuait.
— Et tu es décidé à poursuivre jusqu'au Puy? fit Lamblin.
— Comme toi-même.
— Nous allons donc voyager ensemble?
— Comme il te plaira. Cette perspective n'a pas l'air de te sourire?
— Dame! je ne l'avais pas prévue.
— La faute à qui?
— A nos chefs.
— Raison de plus pour accepter l'état de choses tel qu'il nous est imposé. Je suis parti le premier. C'est moi qui fus choisi le premier. Ce n'est pas moi qui viens s'imposer à toi.
— Moi non plus, je ne m'impose pas, fit l'agent au bourriquet.
— Mais tu persistes, répliqua son collègue, à suivre ma route, ce qui revient au même. Cependant, à bien considérer notre entreprise sous toutes ses faces, avantages et difficultés, notre rencontre n'est pas aussi fâcheuse que tu l'imagines, peut-être.
— Que veux-tu dire?
— Que t'a promis le ministre?
— Mille francs.
— Très bien! J'ai la même promesse, elle est alléchante.
— Oui, mais si nous sommes appelés à partager la prime?
— ■ Nous réclamerons chacun de notre côté. En tout cas, ne renouvelons pas la fable de l'ours et des chasseurs, et nous avons le temps de nous disputer la peau de l'animal avant de l'avoir mis par terre. La première difficulté n'est pas de toucher la prime, mais d'arrêter le général. Y as-tu bien réfléchi?
— Certainement.
— Et si tu te trouvais tout à coup seul en sa présence, que feraistu?
— Me prends-tu pour une poule mouillée?
— Non, mais c'est un homme, enfin, c'est un général.
— Un général qui se sauve, fit Lamblin en haussant l'épaule avec mépris.
— Il bat en retraite, repartit Jeangeot, cela arrive au plus vaillant. Enfin, je voudrais bien te voir.
— J'irais à lui, et je lui dirais : « Général Mouton-Duvernet, au nom de la loi, je vous arrête. »
— Et s'il passait son chemin?
— J'ai des armes.
— Tu le tuerais?
— Non, je le blesserais.
— Et si tu le manquais?
— Ah! dame, à la guerre comme à la g-uerre. N'en ferais-tu donc pas autant?
— Mais, j'avoue que je n'ai pas ta superbe assurance. Je crois qu'il vaudrait mieux être deux. Voyons, amour-propre à part, ne lo penses-tu pas comme moi.
— Mais, si tu as peur? Ot Lamblin.
— A deux, je serais plus hardi.
— Eh bien! en avant, et part à deux.
Après avoir marché un instant en silence, Lamblin, un enfant du ruisseau de Paris, à qui la vanité et l'effronterie tenaient lieu de véritable courage, reprit :
— Tu connais le général?
— Pour l'avoir vu.
— Vous avez eu une scène, hier, à la Croix-d'Or?
— Tu y es donc passé?
— Ce matin au petit jour.
— Mouton-Duvernet s'y est disputé avec des soldats aulrieliiens, qui voulaient battre la fille de l'aubergiste. Celle-ci a été arrêtée avec lui; on allait les passer par les armes, quand ils sont parvenus à fuir. Peu s'en fallut que ma mission ne fut terminée.
— La fille est avec lui?
— Oui, ils ne sauraient être loin.
— Elle lui trouvera un asile.
— Peut-être. Tout est encombré de soldats. En tout cas, ils n'avaient qu'un chemin à suivre, et c'est celui-ci.
— Voici un paysan qui vient à nous, il pourra nous renseigner. Un paysan descendait, en effet, du bois où les fugitifs avaient
passé les dernières heures de la nuit.
Lorsque le paysan fut près d'eux, Lamblin luL demanda :
— Avez-vous rencontré mamzelle Virginie, de la Croix-d'Or^ Le paysan le regarda d'un air douteux.
— C'est bien possible, dit-il.
— L'avez-vous rencontrée?
— Peut-être bien.
— Avec un grand gaillard, un Auvergnat?
— Ahl
— Elle s'était ensauvée de chez elle à cause des Allemands, mais son père m'a dit de lui dire, si je la rencontrais, qu'elle pouvait rentrer sans crainte. Vous ne l'avez donc pas rencontrée?
Le paysan, encore méfiant, finit par dire :
— C'est peut-être bien elle tout de même que j'ai vue là-bas; elle était, comme vous dites, avec un homme en grand chapeau auvergnat.
— Où cela?
— Sur le chemin de la Mornay.
— Où ça est-il?
— La Mornay?... Vous ne connaissez pas le château de la Mornay? Vous n'êtes donc pas du pays?...
Et sa juste méfiance le reprit.
— Nous sommes des voyageurs, et nous venons de l'auberge d© la Croix-d'Or, répondit l'agent de police.