LE NOUVEAU ROYAUME D AQUITAÎNC
La Saint-Barthélémy des patriotes se poursuit dans toute la Provence. Les meurtres s'accomplissent avec les rafflnements les plus barbares. Boyalisme est synonyme d'anarchie. Le massacre et les dévastations s'étendent même aux campagnes naguère les plus paisibles. Les noms de France, Français, liberté, patrie, honneur sont interdits, wc le nom de Louis XV 111 lui-même devient suspect. Un nouveau parti, né des premiers égorgeurs, étend sa domination de Marseille à Toulouse ; c'est la tourbe des verdets, partisans du comte d'Artois, pour qui ils veulent créer un nouveau royaume d'Aquitaine, dont Toulouse sera la capitale.
Ainsi, ces fils d'Henri /V, d'Artois, d'Angoulême, rêvèrent un moment le démembrement de la France ! Ils tramèrent le complot de former, avec trente-trois départements du Midi, un Etat indépendant.
[Js se seraient fait soutenir, dans ce crime de lèse-patrie, par les Espagnols, auxquels ils auraient abandonné la Navarre française, et par les Autrichiens, qui auraient pris la Provence et auraient reconstitué l'ancien royaume d'Arles.
Cela aurait fait des places, des honneurs, des faveurs à distribuer pour les petits-fils d'Henri IV et aurait rayé la France du nombre des grandes nations. Cela eût permis de ressusciter l'ancien régime dans toutes ses beautés cléricales et féodales, et cela a été conçu, souhaité, préparé par des enfants de la France.
Les verdets, largement payés par un comité secret, vivaient dans de perpétuelles bombances. Les cabaretiers étaient prévenus qu'ils pouvaient leur ouvrir un crédit illimité.
Ils criaient publiquement : — A bas la Charte ! A bas Louis XVllL Vive le comte d'Artois !
Non seulement ces hommes de proie du Midi se ruaient contre leurs ennemis politiques, les bonapartistes et les citoyens connus pour leurs opinions libérales, mais encore ils persécutaient en ceux-ci des hérétiques, c'est-à-dire les protestants. La guerre de religion rallumait ses fureurs anciennes.
Dans le département du Gard, les catholiques formaient les trois cinquièmes; les protestants les deux cinquièmes. Nîmes et plusieurs autres villes renfermaient, en outre, quelques Israélites. Dans les impositions de guerre, ce département était taxé de 940,000 francs. Les israélites furent obligés de payer 200,000 francs ; les protestants, 600,000 francs, et les catholiques, 140,000 francs seulement.
Ce double fanatisme devait donner aux vengeances un caractère particulier. « Les assassinats, dit M. de Vaulabelle, étaient habituellement suspendus les dimanches; mais à Nîmes, les assassins savaient se dédommager. Le jour de l'Assomption, les femmes de tous les bandits se répandent dans les rues, arrêtent les femmes calvinistes, femmes mariées ou jeunes (illes qui viennent à passer, les saisissent, les renversent, leur découvrent la partie postérieure du corps, aux applaudissements des hommes, spectateurs de ces scènes odieuses, et s'arment d'un battoir garni de ferrures imitant les fleurs de lis et appelé par elles battoir royal, elles font publiquement subir à leurs victimes un châtiment ignominieux. »
Au bruit des premiers massacres de Nîmes, Uzès se pique d'hon-
neur et, en plein jour, un nommé Graffiau extrait de la prison, deux par deux, six détenus, accusés de bonapartisme, qu'il égorge sous les fenêtres du préfet. Celui-ci lui donne l'autorisation verbale pour l'assassinat de deux autres victimes.
On se croirait chez des cannibales de l'Océanie. -- Le même fait va se renouveler.
En même temps, « des bandes armées sorties de Nîmes dans le but de parcourir les campagnes, pillaient, rançonnaient ou égorgeaient les fermiers et les cultivateurs protestants dans un rayon fort étendu. Les habitants de plusieurs villages éloignés de tout secours voulurent se mettre en mesure de repousser les assassins et les pillards; ceux de Saint-Maurice, entre autres, obtinrent du sous-préfet d'Alais l'autorisation de se garder ; pour plus de sûreté, tous arborèrent en même temps la cocarde blanche et le drapeau blanc; ces précautions prirent aux yeux du sous-préfet d'Uzès, Vallabrix, le caractère d'une rébellion. Le 2 août, il donne à Graffiau l'ordre démarcher contre les prétendus rebelles. Fier de cette mission Graffiau, se porte, avec trente hommes, sur Saint-Maurice, y arrive pendant la nuit et répond, par une décharge de tous ses fusils, au qt/i-vive! à' un garde national placé en sentinelle et qui tombe mortellement frappé.
Graffiau entre aussitôt dans le village, s'empare de six habitants, les amène triomphalement à Uzès, les conduit soas les fenêtres du sous-préfet, encore dans sa demeure, et les fusille malgré leurs cocardes blanches et leurs protestations de royalisme.
Les mêmes scènes se passaient et se répétaient à Toulouse, malgré le court séjour qu'y fit le duc d'Angoulême, et malgré les protestations de ce prince.
A ce sujet, nous devgns rappeler l'assassinat, dans cette ville, du général Ramel.
Celui-ci n'avait l'honneur d'être ni révolutionnaire ni bonapartiste. Commandant de la garde du Conseil du Directoire, complice de Pichegru au 18 fructidor, il avait été condamné, avec ce dernier, à la déportation. Après le retour du roi, il avait été nommé commandant militaire de Toulouse. Malgré les services qu'il avait rendus à la cause royale, il est voué à la fureur des verdets, qui ont encore besoin du désordre.
Le 17 août, un tumulte appelle son intervention; il accourt au
milieu des groupes, la foule l'enveloppe, puis le sépare de son escorte. Un seul soldat, resté près de lui, est tué en le couvrant de son corps. Cent voi.x accusent aussitôt le général du meurtre de son défenseur!...
C'est, si l'on peut dire, de la perfidie spontanée...
On le saisit, le désarme, le jette en bas de son cheval et le perce de coups, puis, le croyant mort, on l'abandonne.
Le vide se fait. Personne ne tient à se faire un titre de ses coups de couteau.
Cependant quelques humains, touchés de voir ce corps baigné dans son sang, l'emportent dans la chambre d'un ouvrier.
Il respire encore et le bruit s'en répand. Vainement, pendant des heures on ferme la porte et écarte les curieux; la foule s'amasse de nouveau et pousse ses cris : A mort ! Pendant plusieurs heures elle fait le siège de la maison et cela, sans qu'un agent de la force publique se montre, sans qu'interviennent les magistats municipaux ou le maire, M. de Villèle, le futur ministre.
C'est un encouragement au crime, et la multitude le comprend ainsi.
Un homme encore montre quelque courage, c'est le chirurgien que tout d'abord on est allé chercher, et qui, après avoir pansé le blessé, s'est trouvé prisonnier de sa bonne action. Il ouvre une fenêtre et conjure le peuple de se retirer. Mais on dirait que des cuvettes et des éponges, les émanations de sang ont été flairées par les fervents royalistes. Ils redoublent de fureur, lis enfoncent la porte. La chambre de Rame! est envahie; on se précipite sur lui; c'est à qui achèvera de le tuer.
« Lorsque, longtemps après cet assassinat, les plaintes de quelques citoyens courageux vinrent obliger le gouvernement de donner enfin l'ordre de rechercher et poursuivre les assassins, on arrêta non point ceux qui avaient frappé les premiers, mais ceux qui, revenus sur Ramel gisant sur son lit de mort « l'avaieiit déchiré encore tout vivant do mille coups. Ils sont mis en jugement. On allègue en leur faveur qu'ils n'ont pu (Iniiner la mort à un homme déjà blessé de coups mortels; et deux d'entre eux sont seulement condamnes à la réclusion ' »
Et nous pouvons, sans crainte de fausser la vérité, dire que celte ré-