Discours proDoncé à la Chambre par le Garde des sceaux
înOS LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
clusion ne fut pas longue, elle fut abrégée par la clémence -du meilleur des rois.
La mort de Ramel, de Breissand et de tant d'autres, ne fit pas grand bruit. La plupart restèrent longtemps ignorées. La presse demeurait muette, et à la Chambre on imposait silence aux j^erturbuteurs qui voulaient en parler.
Grâce à cette loi du silence, un grand nombre de crimes dits politiques échappèrent à la justice de l'histoire. Non seulement on n'en retrouve dans la presse que des échos affaiblis ou dénaturés, mais encore les pièces judiciaires les plus compromettantes pour le gouvernement furent enlevées des archives des départements et de Paris. Pour reconstituer l'histoire de ce temps odieux, il fallut faire des enquêtes et recueillir les traditions orales.
Il nous reste encore plus d'une victime célèbre ou illustre à citer, cependant d'autres infortunés qui ne s'étaient fait connaître ni par leur mérite ni par leur dévouement au pays et qui périrent en grand nombre sous les couteaux ou les balles royalistes, ont droit aussi au souvenir ému de leurs concitoyens.
Notre tâche, à nous écrivain, est d'imiter un brave homme qui vengea un de ses amis de la façon que l'on va voir. Le fait s'est passé aux environs de Nîmes, en 1815.
François Saussine, ancien capitaine du 11« de ligne, complètement sourd, couvert de blessures, retiré du service depuis quinze ans, possédait une maison que convoitait la sœur de Trestaillons. Il se doutait si peu du sort qui l'attendait qu'il se promenait tranquillement, la pipe à la bouche sur le chemin d'Uzès. Assailli par la bande de Trestaillons, il est tué à coups de couteaux.
Le propriétaire de l'enclos au pied duquel ce glorieux soldat reçut la mort, se plût à perpétrer le souvenir de ce crime. Toutes les semaines, il faisait balayer la place du meurtre, qui se distinguait par sa netteté au milieu du chemin poudreux et frappait l'œil du passant.
Interrogé par les personnes de la génération nouvelle sur la cause de ce oom inusité, il répondait :
— C'est le sang d'tm brave, assassiné là en 1815.
Nous aussi, nous vaudrions entretenir les places nettes, ou du moins y contribuer dans la mesure de nos forces.
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C'est un travail utile, nécessaire, car les historiens royalistes ne manquent pas de dissimuler et de dénaturer les faits et prétendent voir dans les assassinats, les viols, les pillages, les incendies, de naturelles représailles de la Terreur de 93 et de la gloire impériale.
Qui a bien servi son pays, soit en fondant la société moderne, soit en la défendant contre les coalitions royalistes earopéennes est justement tombé sous les coups des assassins royalistes de 1815; telle est l'opinion de nos adversaires.
Elevons contre eux les témoignages de l'histoire impartiale. Nîmes et son territoire vont nous en offrir d'assez nombreux.
« Les scènes de meurtre et de carnage, les attaques, les dévastations, couvrent de ruines et de sang le territoire de Nîmes.
A chaque coin de rue un cadavre, dans chaque campagne une ferme incendiée, une maison démolie, partout la dévastation et la mort. Un témoin oculaire m'a affirmé que tous les matins les soldats, requis pour faire disparaître les malheureux tués et laissés pour morts sur la voie publique par les bandes des Trestaillons, des Servan, et des Truphémy, enlevaient de quinze à dix-huit cadavres par jour'. »
On pilla et on démolit ensuite la maison de M. Vilte, située au milieu de la ville.
Les autorités laissaient faire.
Sur le chemin de Montpellier on dévalisa la maison de M. T. et l'on brûla les meubles puis, ayant en vain cherché le propriétaire pour le'tuer, on déterra son enfant, enseveli depuis trois mois, on lui lia les pieds et, à l'aide d'une corde on le traîna dans le ruisseau et le jeta à la voirie.
Après cet exploit, ils se dirigèrent vers les coteaux des Moulins-à- Vent. « Là, vivait dans un petit enclos, une pauvre veuve nommée Pépin, que l'on avait souvent engagée à quitter son isolement, mais qui se reposait sur sa faiblesse même.
On assaillit sa maison, on la jeta dehors; on fit un bûcher de ses mi.-iihli.'S(.'ton démolit les quatre murs. Un caveau contenait les restes de la l'aniille, on en brisa les cercueils, et on les répandit dans les champs.
i. V. Iluuiiuette, Histoire Je ta Teneur Dtandte.
Le lendemain, la veuve revînt pour rendre à la tombe ces tristes débris; les bandits l'apprirent et renouvelèrent les profanations.
Ces êtres dénaturés, qui travaillaient pour « le meilleur des rois » firent un feu de joie de la maison de campagne de M. Nègre, puis M"° Nègre, une enfant de quinze ans, qui venait d'être ensevelie, fut déterrée et outragée... M. Madier de Montjau, dans une pétition à la Chambre, n'osa le dire en français, il l'écrivit en latin.
« Conculcaverunt corpus exanimum et super illud minxerùnt. »
La liste des infortunés qui tombèrent sous les coups des égorgeurs royalistes prendrait tout un volume.
Voici les noms que l'on peut enregistrer au bout de quelques jours en 1815.
« Affourti, les deux sœurs Aurez, les époux Bigat, Burquier, Bourion, Bouvillon, Barry, Bigonnet, veuve Rose, Courbet, Cabanon, A. Chef, les cinq frères Chivos, M"° Chivos, Clos, J. Combe, Cleron, Calandre, Clarion, Dalbos, Dameron, Dumas, Domaison, Hugues, Hentier, Héraut, Isnart, Imbert, J. Lichère, Londier, Lherraet, Laurial, Lafond, Ladet, huit membres de la famille Leblanc, Poujas, Porcher, Rigaut, Rambert, Rauit, Soulier, Saussine, J. Vigale, Barthélémy, Vignote.
On estime à deux cents les malheureux qui furent massacrés par les seules bandes de ïrestaillons et de Truphémy.
A ces tueries, il faut joindre les violences exercées contre les femmes protestantes ; car, pour être bon royaliste, il faut être bon catholique, comme pour être bon Trestaillon, il faut être assassin, voleur, incendiaire ; ne l'oublions pas. Mais je crois que nous avons déjà parlé des femmes et des jeunes filles de tout âge et de toute condition que l'on frappait à coups de battoir? Les victimes étaient mises à nu en public et fouettées avec des battoirs garnis de pointes disposées en forme de lis. Ces pointes, longues d'un pouce, entraient dans les chairs et en arrachaient des parcelles sanglantes.
Au brigandage se joignit aussi le Conseil de guerre. On le connaît; on se souvient des Jumeaux de La Réole.
Il y avait, à Nîmes, un vieux soldat de la République, nommé Deferaldi, on l'arrêta pour avoir participé à l'organisation d'un corps qui avait marché contre le duc d'Angoulème; il fut condamné à mort, et on l'exécuta le 28 juillet. C'était un assassinat, car le Moniteur arrive
Caclii^ dan? le fcnlllaço, If": 'l^iix miln<! au mnr, je ne dépassais que ce qu'il fallait.
LIt. lia. — Fataro frùroi, édltaars.
la veille à Nîmes contenait une amnistie pour tous ceux qui avaient pris les armes postérieurement au 23 mars. On n'avait pas voulu perdre le plaisir d'une exécution ; la foule l'attendait.
Voici, avec toutes ses péripéties poignantes, le récit d'un de ces drames nîmois, raconté par un témoin oculaire :
« Il était minuit. Je travaillais auprès du lit de ma femme, qui était près de s'endormir, lorsqu'un bruit lointain fixa notre attention.
'( Peu à peu ce bruit devint plus distinct, plusieurs tambours battaient la générale et se croisaient en tous sens. Dissimulant mes propres craintes, dans la peur d'augmenter les siennes, je répondis à ma femme qui m'interrogeait, qjje sans doute c'étaient des troupes qui arrivaient ou qui quittaient la ville. Mais bientôt des coups de fusil, accompagnés de rumeurs auxquelles nous étions si bien habitués que nous ne nous y trompions plus, se firent entendre.
« J'ouvris ma fenêtre et j'entendis des imprécations horribles mêlées aux cris de Vive le roi! Ne voulant pas demeurer dans l'incertitude oîi j'étais, je courus éveiller un capitaine qui logeait dans la maison ; il se leva, prit ses armes, et nous nous dirigeâmes ensemble vers le lieu d'oîi semblait sortir les cris. La lune nous permettait de distinguer les objets presqu'aussi bien qu'en plein jour.
« Une foule considérable se pressait sur le Cours et poussait des cris de rage ; le plus grand nombre, à demi nu, armé de fusils, de sabres, de couteaux et de bâtons, jurait de tout exterminer et, faisant briller ses armes, menaçait des hor.imes arrachés de leurs maisons et amenés en victimes sur la place; le reste, par curiosité, venait demander, comme nous, la cause de ce tumulte.
« On s'égorge partout, me répondit-on. On a assassiné plusieurs personnes dans les faubourgs; on a fait feu sur la patrouille... » Et, au milieu de ces réponses différentes, le tumulte allait toujours croissant. Comme je n'avais personnellement rien à faire dans un endroit où déjà trois ou quatre assassinats étaient commis; impatient, d'ailleurs, de rassurer ma femme et de veiller moi-même sur elle, si ce tumulte gagnait de notre côté, je dis adieu au capitaine, qui se retira vers la caserne, tandis que je me dirigeai du côté du faubourg où était notre demeure.
« J'étais à cinquante pas de la maison, lorr.que j'entendis parler
assez loin derrière moi, je me retournai et je vis briller des fusils au Clair de lune. Comme le groupe paraissait se diriger de mon côté, je gagnai l'ombre que projetaient les maisons, et, rasant les murs, j'arrivai à ma porte que j'ouvris et que je repoussai sans la fermer afm de ne rien perdre des mouvements de ceux que je guettais et qui s'approchaient toujours. En ce moment je sentis quelque chose qui me caressait ; c'était un gros chien corse qu'on lâchait la nuil et dont la férocité faisait une sûre défense. Je n'eus garde de le renvoyer, en cas de combat, c'était un allié trop important.
« Je reconnus trois hommes armés ; ils en tenaient un quatrième, mais désarmé et prisonnier, qu'ils amenèrent juste à l'endroit oij je me trouvais. Ce spectacle ne me surprit point, car depuis un mois à peu près que duraient ces tumultes i, tout homme armé, quoique non autorisé par un mandat, s'était arrogé le droit de saisir et d'emprisonner qui il voulait; quant aux autorités, elles laissaient tout faire.
'< Ces quatre hommes s'arrêtèrent juste devant ma porte, que je refermai alors doucement; mais comme je ne voulais pas les perdre de vue, je gagnai le jardin qui donnait sur la rue, toujours suivi de mon chien qui, contre son habitude, au lieu de gronder avec menace, et comme s'il comprenait le danger, se plaignait tristement. Je montai sur un Oguier dont les branches s'étendaient jusque dans la rue et, caché dans le feuillage, les deux mains appuyées au mur que je ne dépassais que de ce qu'il fallait pour que je puisse voir, je cherchai ce qu'étaient devenus mes hommes.
« Ils étaient toujours à la même place, seulement, ils avaient changé de position, le prisonnier était à genoux, les mains jointes devant les assassins, en leur demandant, au nom de sa femme et de ses enfants, et avec cet accent qui déchire, de lui laisser la vie. Mais ses bourreaux lui répondaient, en le raillant :
— Ah! te voilà entre nos mains, chien de bonapartiste, lui disaient-ils. Allons! appelle ton empereur, et qu'il vienne te tirer d'ici.
« Le malheureux redoublait alors de supplications et eux d'ironie. Ils le mettaient en joue, puis ils abaissaient leurs fusils, en disant : « Non, pas encore, que diable ! Donnons-lui un peu de temps de so voir mourir. »