C-A.i^sTaoisrj^i
;^o?î PROCÈS ET l'histoire d'un mot fameux
Encore un héros populaire, à la fois glorieux et sympathique.
Pierre Cambronne, naquit à Saint-Sébastien, près de Nantes, en 1770. Il s'enrôla encore jeune dans la légion Nantaise et fit ses premières armes contre les Vendéens. 11 montra autant d'humanité que de courage. Il sauva entre autres, à Quiberon, plusieurs émigrés. En 1799, il fut envoyé à l'armée de Masséna, et combattit à Zurich, où il enleva une batterie russe et vil périr, à côté de lui, f^a Tour-d'Auvergne et refusa, par modestie, la survivance de son titre de Premier fjronadier de France, que les soldats lui offraient par acclamation; ci)li>ncl àléna, il fut créé baron en 1810 et général de brigade en 1812. i! sa couvrit de gloire et fut plusieurs fois blessé pendant la campagne do France. Il suivit Napoléon à l'Ile d'Elbe, et commanda l'avant-garde en débarquant au Golfe Juan. Pendant les Gent-Jours, il fut fait général de division, grand-aigle et pair de France. A Wafci'Ioo, il soutint avec sa division, pendant une grande partie de la journée le choc des Prussiens. Le soir, pendant la déroute, il fit encore une résistance héroïque avec un bataillon que rien ne pouvait entamer. Sommé de se rendre, il répondit par un mot, dont nous discuterons plus loin la valeur historique. Laissé pour mort, il fut relevé par les .\nglais, respirant encore, et emmené en .Angleterre. Après l'abdication de l'Empereur, il écrivit à Louis XViil, en demandant sa retraite si, à cause de ses blessures, on ne le jugeait plus capable de servir son pays, mais en même temps, il appreiiait qu'il était porté sur la liste des généraux qui devaient être traduits devant un Conseil de guerre, sous l'accusation d'avoir trahi le roi et attaqué à main armée le gouvernement établi.
Cambronne écrivit aussitôt au minisire de la guerre, qu'il se piéscrilerait devant ses juges dès qu'il serait mis en liberté.
Il débarquait peu de temps après à Calais, dont le commandant de place le fit conduire sous escorte à Paris.
Il comparut devant un Conseil de guerre composé du général Foissac-Latour, du général Edmond de Périgord, du marquis de la Chevalerie, du chef d'escadron vicomte de Pons, du capitaine comte de Vergennes, du capitaine de Goué.
Le chef de bataillon Dalou était rapporteur et le capitaine Dutuis, commissaire du roi.
Interrogé sur les circonstances de son départ pour l'Ile d'Elbe, Cambronne répondit :
— Lorsque nous étions à Fontainebleau, on reçut l'ordre de former un régiment pour aller avec Napoléon. J'étais dans mon lit, malade des blessures que j'avais reçu à la bataille de Craonne, je réfléchis et l'écrivis au général Drouot que j'étais le plus ancien major et que jo regarderais comme la plus grande injustice de ne pas me choisir quand on m'avait toujours choisi pour aller au feu.
Un membre du conseil. — Ainsi c'est volontairement, vous l'avouez, que vous êtes allé à l'Ile d'Elbe.
Cambronne. — N'avons-nous pas des devoirs dans notre état?
Le président. — Le général Drouot avait-il le commandement effectif des troupes après le débarquement au Golfe Juan?
R. — Je ne me suis jamais mêlé de cela.
D. — Vous vous êtes du moins mêlé de savoir si vous aviez un chef ou non ?
R. — JaKais à l'ordre ; une fois que j'avais dit : Quoi de nouveau? et qu'on m'avait répondu : « Rien » je m'en allais. Je n'aime pas à faire la cour.
D. — Je vous demande^ si oui ou non, le général Drouot avait le commandament de l'armée?
R. — Non, c'était Napoléon.
D. — Cependant Drouot ne faisait pas que vous transmettre des ordres, il vous en donnait directement.
R. — Il était lieutenant-général, et moi simple maréchal de camp; je devais lui obéir.
D. — A qui faisiez-vous vos rapports?
R. — Quand j'avais quelque chose à dire, je le disais au majorgénéral.
D. — Quel était-il?
R. — Bertrand,
D. — Avez-vous conservé vos lettres de correspondance?
R. - Je n'ai jamais conservé une seule lettre.
D. — Lorsque vous êtes arrivé à Paris, Bonaparte a dû vous donner dos marques de satisfaction ?
R. — Cinq différentes : 11 m'a nommé pair, lieutenant-général, comte ..
Le président interrompant. — Combien de temps après votro arrivée ?
R. — Je ne peux vous le dire, car je n'ai pas fait attention.
D. — En supposant que vous n'y mettiez pas d'importance^ vous devriez vous rappeler cette époque. Vous avez reçu des brevets?
R. — Je vous donne ma parole d'honneur que je ne me le rappelle pas. Je vous ai dit que je ne gardais jamais de papiers.
D. — Combien de temps après votre arrivée avez-vous été nommé pair?
R. ■ — Très longtemps après. Mais je n'ai pas même assisté à la première séance.
D. — Vous avez refusé le grade de lieutenant-général?
R. — Oui.
D — Pour quel motif?
R. - Je vais vous le dire. Je me crois capable de commander une division; mais dans une affaire malheureuse j'aurais pu me trouver embarrassé et je ne voulais pas m'e.xposer à faire verser le sang français par ma faute. D'ailleurs, je me serais trouvé avec d'anciens généraux de brigade qui auraient pu se croire humiliés d'être commandés par un moins expérimenté qu'eux.
Cette simplicité, ce détachement des honneurs et des titres, cette franchise étaient bien d'un héros.
Berryer fils défendit Cambronne avec talent. Il eut l'habileté de faire valoir l'identité de la situation de celui-ci et du général Drouot, acquitté deux jours auparavant. Il rappela que le roi avait désiré voir Drouot et avait fait à ce fidèle ami de l'Usurpateur l'accueil le plus bienveillant.
Le Conseil ne voulut pas se ronlrediic.
Cambronne fut acquitté à ruuatiimité.
Une seule voix le déclara coupable d'avoir porté les armes contre la France.
Ces deux acquittements soulevèrent l'indignation des royalistes. De toutes parts s'élevèrent des protestations, et il faut lire dans quels termes elles étaient faites. Le Journal des Débals s'écriait :
« Ils disent : Nous sommes de l'île d'Elbe, nous sommes sujets du roi de l'île d'Elbe, nous avons dû lui obéir; mais si quelque chose pouvait aggraver le crime d'une pareille invasion, ce serait de l'avoir tentée à la suite d'un pareil homme! Quoi! ce souverain d'une nouvelle espèce vient furtivement attaquer la France avec 600 hommes ! Une pareille expédition porte-t-elle le caractère d'une guerre à laquelle un homme d'honneur puisse prendre part? Et si un grossier et stupide soldat (Cambronne) incapable de raisonner et accoutumé à une obéissance passive, peut suivre aveuglément un pareil chef", en est-il de même d'un officier instruit (Drouot) qui, par son éducation, ne peut être tout à fait étranger aux principes du droit public? Il y avait une manière légitime et assurée de les défendre et de les protéger : c'était de les confier à la clémence du roi ! »
A défaut des deux généraux on voulut punir leurs avocats, M. Girod (de l'Ain) et Berryer fils. Le procureur général Bellard les fil traduire devant le Conseil de discipline de leur Ordre, comme prévenus d'avoir soutenu des doctrines dangereuses et propres à blesser le système de la légitimité.
Le 24 mai, le Conseil reconnut que les principes développés dans leurs plaidoiries par les deux défenseurs étaient évidemment condamnables et subversifs de toute autorité légitime, mais il déclara que M. Girod, président du Tribunal civil sous l'interrègne, n'appartenait pas à l'ordre des avocats ; quant à Berryer fils, le Conseil le renvoya de la peine, attendu qu'il avait donné, dans des circonstances difticiies, des preuves des meilleurs sentiments royalistes.
Drouot et Cambronne furent soumis à la surveillance la plus sévère et obligés de rentrer dans leurs foyei^s sans solde ni traitement.
Venons, maintenant, aux célèbres paroles prêtées à Cambronne sur le champ de bataille de "Waterloo. L'historique en est des plus amusants.
Nous avons dit qu'à Waterloo Cambronne commandait une division de la vieille garde qui l'ut anéantie presque tout entière. On
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE I-iiS
raconte que, cerné de tous côtés et sommé de se rendre il répondit par ces mots héroïques : « La garde meurt et ne se rend pas! »
Cette phrase fut rapportée, pour la première fois, quelques jours après l'événement par un journal de Paris, V Indépendant, et reproduite par le Journal général et le Journal des Débats, ex-Journal de l'Empire; elle retentit dans toute la France. Nul ne doutait alors de son authenticité, et aujourd'hui on n'est pas encore certain qu'elle ait éf? prononcée. L'enquête commencée à son sujet est encore ouverte, nous ne pouvons vous donner que les pièces du procès, si l'on peut dire, les affirmations et les dénégations qui font autorité.
Thiers raconte ainsi l'épisode de la garde impériale :
(I Les débris des bataillons de la garde, poussés pêle-mêle dans io vallon, se battent toujours sans vouloir se rendre. En ce moment, on entend ce mot qui traversera les siècles, proféré, selon les uns, par le général Cambronne, et, selon les autres, par le général Michel : « La garda meurt et ne se rend pas!
Cambronne, blessé presque mortellement, reste étendu sur le terrain, ne voulant pas que ses soldats quittent leurs rangs pour l'emporter. Le 2'' bataillon du 3" grenadiers, demeuré dans le vallon, réduit de 500 à 300 hommes, ayant sous ses pieds ses propres camarades, devant lui des centaines de cavaliers abattus, refuse de mettre bas les armes et s'obstine à combattre. Serrant toujours ses rangs à mesure qu'ils s'éclaircissent, il attend une dernière attaque, et, assaillsur les quatre cùlés à la fois, fait une décharge terrible qui renverse des centaines de cavaliers. Furieux, l'ennemi amène de l'artillerie et tire à outrance sur les quatre angles du carré. Les angles de cette forteresse vivante abattus, le carré se resserre, ne présentant plus qu'une forme irrégulière mais persistante. Il dédouble ses rangs pour occuper plus d'espace et protéger, ainsi, les blessés qui ont cherché asile dans son sein. Chargé encore une fois, il demeure debout, abattant par son feu de nouveaux ennemis. Trop peu nombreux pour rester en carré, il profile d'un instant de répit pour prendre une forme nouvelle et se réduit alors à un triangle tourné vers l'ennemi, de manière à sauver, en rétrogradant, tout ce qui a cherché asile derri'!'re ses baïonnettes. Il est bientôt assailli de nouveau. « Ne nous rendons pas! » s'écrient ces braves gens qui ne sont plus que cent cinquante. Tous, alors, après avoir tiré une dernière fuis, se précipitent sur la cavalerio
et, avec leurs baïonnettes, tuent des hommes et des chevaux, jusqu'à ce qu'ils succombent dans ce sublime et dernier effort. Dévouement admirable et que rien ne surpasse dans l'histoire des siècles. »
Ainsi Thiers, tout en acceptant les paroles déjà citées, hésite à les attribuer à Cambronne ou à Michel.
Casimir Delavigne les a traduites poétiquement dans les stances suivantes ;
« Parmi des tourbillons de flamme el de fumée, 0 douleur! quel spectacle à mes j'eux vient s'offrir. Le bataillon sacré, seul devant une armée.
S'arrête pour mourir.
C'est en vain que, surpris d'une vertu si rare Les vainqueurs, dans leurs mains, retiennent le trépas Fier de le conquérir, il court, il s'en empare. Lu garde, avait-il dit, meurt et ne se rend pas.' On dit qu'en les voyant couchés sur la poussière, D'un respect douloureus frappé par tant d'exploits, L'ennemi, l'œil fixé sur leur face guerrière,. Les regarda sans peur pour la première fois. »
Maintenant, autre version; selon d'autres écrivains, les mots célèbres n'ont pas été prononcés, mais Cambronne aurait jeté aux Anglais un mot de colère, très simple, très usité, mais qui désigne quelque chose de malpropre et que les gamins seuls se plaisent à écrire.
Écoutons ce qu'en dit Victor Hugo dans son roman Les Misérables :