LE DERNIER CARRÉ
« Au crépuscule; vers neuf heures du soir, au bas du plateau de Mont-Saint-Jean il en restait un (un carré). Dans ce vallon funeste, au bas de cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré luttait. Il était commandé par un officier obscur nommé Cambronne. A chaque décharge, le carré diminuait et ripostait. H répliquait à la mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre murs. De loin, les fuyards s'arrètant par moment, essoufflés, écoutaient, dans les ténèbres, ce sombre tonnerre décroissant.
« Quand cette légion ne fut plus qu'une poignée, quand leur drapeau ne fut plus qu'une loque, quand leurs fusils, épuisés de balles, ne furent plus que des bâtons, quand le tas do cadavres fut plus grand
C'est le mot M...
(.^V. 178. — Fayard frcros, éditoars.
44i8 LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
que le groupe vivant, il y eut parmi les vainqueurs une soi'te de terreur sacrée autour de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise reprenant haleine, fit silence. Ce fut une espèce de répit. Les combattants avaient autour d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes à cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les roues et les affûts; la colossale tête de mort, que les héros entrevoient toujours dans la fumée au fond de la bataille, s'avanf ait sur eux et les regardait. Ils purent entendre dans l'ombre crépusculaire qu'on chargeait les pièces; les mèches allumées, pareilles à des yeux de tigre dans la nuit, firent un cercle autour de leurs têtes; tous les boutte-feux des batteries anglaises s'approchèrent des canons et alors, ému, tenant la minute suprême suspendue audessus de ces hommes, un général anglais, Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria : « Braves Français, rendez-vous! » Cambronne répondit : « lAI...! »
Le lecteur français youlant être respecté, le plus beau mot, peutêtre, qu'un Français ait jamais dit, ne peut lui être répété. Défense de déposer du sublime dans l'histoire.
A nos risques et périls, nous enfreignons cette défense
« Au mot de Cambronne, la voix anglaise répondit: « Feu! » Les batteries fiamboyèrent, la colline trembla. De toutes ces bouches d'airain sortit un dernier vomissement de mitraille épouvantable. Une vaste fumée, vaguement blanchie du lever de la lune, roula et quand la fumée se dissipa, il n'y avait plus rien ; ce reste formidable était anéanti ; la garde était morte. »
Peu de temps après la publication des Misérables, le rédacteur d'un journal de Lille fut informé qu'un des survivants du bataillon de Cambronne, Antoine Deleau, vivait encore aux environs de la ville, il proposa une enquête et le vieux soldat fut mandé à la Préfecture, où fut rédigé le procès-verbal suivant, inséré au Moniteur :