‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 38 sur 100 · PRÉFECTURE DU NORD · texte numérisé non relu

PRÉFECTURE DU NORD

Nous, préfet du Nord, etc.

Une publication récente du journal hebdomadaire V Esprit public, insérée dans plusieurs journaux, relatant que le sieur Deleau (Antoine- Joseph), adjoint au maire de la commune de Vicq, canton de Gondé,

LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE i':î9

arrondissement de Yalenciennes, département du Nord, ancien soldat de la garde impériale, avait conservé nolion certaine du fait mémorable auquel il a pris part à la bataille de Waterloo et des paroles attribuées à Cambronne, et Son Excellence le ministre de l'intérieur nous ayant chargé, par lettre du 27 juin courant, d'approfondir la question, nous avons fait appeler ledit sieur Deleau, né à Vicq le 2 avril 1792, et aujourd'hui encore adjoint au maire de ladite commune de Vicq.

Ses souvenirs militaires ont paru être, en effet, de la plus grande précision et empreints d'autant de calme que de bonne foi.

Nous avons prié le sieur Deleau de venir avec nous dans le cabinet de S. E. M. le maréchal de Mac-Mahon, duc de Magenta, à son quartier général à Lille, où élait M. le général de division Maissiat, commandant la 3» division militaire et M. le commandant d'état-major Borel, premier aide de camp de S. E. le Maréchal.

Le sieur Deleau s'est e.xprimé en ces termes :

« J'étais à Waterloo dans le carré de la garde, au premier rang en raison de ma grande taille; j'apparteitais à la jeune garde, n'ayant encore que vingt-trois ans, mais on sait que la jeune garde avait été appelée à combler les vides de la vieille. L'artillerie anglaise nous foudroyait et nous répondions par une fusillade de moins en moins nourrie.

« Entre deu.x décharges, le général anglais nous cria r « Grenadiers, rendez-vous! » Le général Cambronne répondit (je l'ai parfaitement entendu, ainsi que tous mes camarades) :

« La garde meurt et ne se rend pas! »

— Feu! dit immédiatement le général anglais.

« Nous serrâmes le carré et nous ripostâmes avec nos fusils. « Grenadiers, rendez-vons, vous serez traités comme les premiers soldats du monde! » reprit d'une voix affectée le général anglais.

« La garde meurt et ne se rend pas! » répondit encore Cambronno. Et, sur toute la ligne, les officiers et les soldats répétèrent avec lui : « La garde meurt et ne se rond pas! » Je me souviens parfaitement de l'avoir dit comme les autres.

« Nous essuyâmes une nouvelle décharge et nous y répondîmes par la nôtre.

(I f^t'iidez-vous, grenadiers, rondcz-vnus ! » crieront en masse les Anglais qui noua enveloppaient de tous côtés. Cambronne répondit à

cette dernière sommation par un geste de colère accompagné de paroles que je n'entendis plus, atteint, en ce moment, d'un boulet qui m'enleva mon bonnet à poils et me renversa sur un tas de cadavres.

« Je déclare donc avoir entendu prononcer par le général Cambronne, à deux reprises : " La garde meurt et ne se rend pas! » et ne lui avoir pas entendu dire autre chose. »

Cette précision, circonstanciée de soiivenirs, au sujet d'un fait histo 'ique de haute importance et le caractère honorable du témoin, nous ont déterminé à rédiger le présent procès-verbal, que ledit sieur Deleau a signé avec nous.

(Suivent les signatures).

On aurait pu croire la discussion close ! Quelques jours plus tard elle se ranimait dans V Esprit public, qui recevait la lettre suivante du comte Michel, fils du général Michel, tué à côté de Cambronne dans le dernier carré de Waterloo.

Aiiyoïilrine, ("juillet 1862.

Monsieur,

« Je lis dans un des derniers numéros de V Esprit public, dans un article signé Charles Deulin, qu'un nommé Antoine Deleau, ancien grenadier de la vieille garde, aurait déclaré avoir entendu le général Cambronne, entouré d'ennemis, s'écrier : « La garde meurt et ne se rend pas! »

« Je suis trop fier de la gloire de mon père pour laisser passer, sans y répondre, une pareille affirmation et pour ne pas hautement revendiquer pour le général comte Michel, l'honneur d'avoir prononcé ces sublimes paroles (et non d'autres) sur le champ de bataille de Waterloo.

« Je vieiis donc, monsieur le rédacteur en chef, faire appel à votre impartialité et vous prier de vouloir bien insérer, dans un des plus prochain numéros de votre journal, les trois déclarations suivantes que j'oppose à M. Deleau.

« Je prends ces témoignages parmi beaucoup d'autres produits officiellement dans une requête que mon frère, lieutenant-colonel Blichel et moi, avons adressé en 1845 au Conseil d'Etat, lors de l'inauguration de la statue du général Cambronne, à Nantes. »

La première de ces déclarations émane de M. Maquand, lieute-

LES UUATHE SbUGL.Ms UE LA IWCliELLE 1/(21

nant-colonel en retraite à Vernon (Eure), et se trouve dans une lettre à M. le baron général Harlet :

« Mon général, au reçu de votre lettre, je m'empresse de vous mettre à même de répondre de suite à M"° la comtesse Michel; vous pouvez assurera cette dame qu'étant en garnison à Lille en 1821, où commandait alors le général Gambronne, je le complimentai sur les sublimes paroles qu'on disait qu'il avait prononcées sur le champ de bataille de Waterloo ; il affirma ne les avoir jamais prononcées ni entendues ; que sûrement elles avaient été dites par un autre de ses camarades; qu'il voudrait le connaître pour lui faire rendre l'honneur qu'elles devaient lui mériter. »

La deuxième déclaration est une lettre de M. le Maire de la ville de Nantes à M. le Préfet de la Loire-Inférieure :

« Le général, dont chacun connaît la simplicité antique et l'extrême modestie, s'est toujours défendu personnellement d'avoir prononcé ces paroles, disant, à la vérité, que c'était l'armée tout entière, mais sans que jamais, dans ses épanchements les plus intimes, il eût proféré le nom du général Michel ou de tout autre. »

La troisième déclaration, enfin, est celle du général Bertrand, qui ne lui a pas donné la forme d'une lettre, mais l'a consignée sur une pierre détachée du tombeau de l'Empereur, à Sainte-Hélène.

Le général y a écrit :

« A la comtesse .Michel, veuve du général Michel, tué à Waterloo, où il répondit aux sommations de l'ennemi par ces paroles sublimes : « La garde meurt et ne se rend pas ! »

'< Siffné : Bertrand. »

« Veuillez agréer, monsieur le rédacteur, etc.

« Comte MICHEL.

« Préfet de la Charente. »

Ce n'était pas la première protestation de la famille .Michel. Déjà, vingt ans auparavant, Gambronne étant mort le 28 janvier 1842, Nantes, sa ville natale, ayant été autorisée à lui élever une statue sur le piédestal de laquelle la phrase fameuse avait été gravée, les fils du comte Michel demandèrent la suppression de l'inscription. Le gouvernement se déclara incompétent pour décider du bien fondé de leur demande.

Nous empruntons au Dictionnaire Larousse, qui, lui-même l'emprunta à un livre de M. Fournier : De l'Esprit dans l'Histoire, l'anecdote suivante :

« Selon Fournier. Cambronne avait une prédilection marquée pour le mot en cinq lettres. Lors de son retour d'Angleterre, où il avait été emmené prisonnier de Waterloo, on le priait souvent de répéter, sur le même ton, le fameux mot.

« Il hésitait jusqu'à ce que les dames fussent sorties, puis il le lâchait avec la plus héroïque énergie, et alors tous les cœurs de battre, toutes les narines de frémir. Une fois, cependant, pressé par une femme charmante de lui dire le fameux mot, Cambronne tâcha de s'excuser.

— « Ma foi, madame, je ne sais pas au juste ce que j'ai dit à l'officier anglais qui me criait de me rendre; mais, ce qui est certain, c'est qu'il comprenait le français et qu'il m'a répondu : «Mange ! »

Enfin, M. Levot, archiviste de la marine, à Brest, affirme que, dans un banquet donné par la ville de Nantes en 1830, et dont la présidence fut offerte à Cambronne, le général désavoua formellement les paroles célèbres qu'on lui attribuait.

Est-ce une raison pour que la phrase n'ait pas été prononcée sur le champ de bataille? Non, assurément. On peut l'attribuer au général Michel, et, comme Deleau, dire que tout le monde le répétait.

Et le mot, dira-t-on? — Encore mieux! Il partait par salves. Il devait joliment rouler sous les moustaches des grenadiers.

Supposer le contraire, le rayer, c'est tomber dans l'invraisemblable; et, puisqu'il était familier à Cambronne, on peut le lui laisser.

Mais quand a-t-il fait son apparition dans l'histoire? Le Grand Dictionnaire dit que ce fut le 15 août 1827, au Café des Variétés. Des hommes de lettres, dont l'un des plus marquants était Charles Nodier, s'entretenaient de ce problème, lorsqu'un secrétaire du Mercure de France, connu dans le monde des vaudevillistes et des journalistes par son esprit de contradiction, s'écria tout à coup :

— Vous ne savez rien ! je sais le vrai mot, moi, Cambronne leur a répondu : M !

« Le mot était tombé en bonne terre, il est devenu grand. Il eut l'unique honneur de remplir d'admiration l'auteur que vous savez et d'èlre qualilié par lui de sublime dans un \ong chapitre de son épopée sociale. »

ItS QDATKE SERGENTS DE LA POCI!i:i.T.E U2-i

IjE a-EITEia-A.Xi Xj^BEX>0"H'EieE

La carrière de Labédoyère fut courte, mais héroïque, et fut couronné par le martyre.

Le comte François Huchet de Labédoyère est né à Paris en 1786. ]i fit les campagnes de 1807 et 1808 comme gendarme d'ordonnance; accompagna, en qualité d'aide de camp, le maréchal Lannes en Espagne, où il fut blessé à Tudela. L'année suivante, il se distingua à lîatisbanne et à Essling, puis dans les campagnes de Russie et do Saxe. En 1813, à Colberg, il fut blessé et nommé lieutenant-colonel. De retour à Paris, il épousa M"°de Ghastelux, fille d'un ancien émigré.

Après l'abdication de Fontainebleau, il se rallia à Louis XVllI, qui' lui donna le commandement du 7° de ligne,, en garnison à Grenoble. Au retour de l'île d'Elbe, il alla au devant de Napoléon et lui dit avec une franchise hardie :

— Sire, les Français vont tout faire pour Votre Majesté, mais il faut qu'elle fasse tout pour eux. Plus d'ambition, plus de despotisme ; nous voulons être libres et heureux. »

Le soir même, Grenoble ouvrit ses portes à Napoléon. En récompense, Labédoyère fut nommé coup sur coup général de brigade, aide de camp de l'Empereur, général de division et pair de France.

Après Waterloo, rentré à Paris, malgré les défections et les lâchetés de tous genres dont il était témoin, il parla, avec la chaude éloquence du palriolisme, en faveur de la résistance de Paris et des droits de Napoléon II.

Le spectacle de ces hommes si humbles, si prodigues de protesl liions quelques jours auparavant, et aujourd'hui si impatients de so séparer de l'Empereur, souleva tout ce qu'il y avait en lui de nobles passions. Son indignation, longtemps contenue, éclata. « Je répéterai, s'écria-t-il, ce que j'ai déjà dit : Napoléon a abdiqué en faveur de son fils; son abdication est nulle, de toute nullité, si on ne proclame pas à l'instant Napoléon II. Eh! qui s'oppose à celte résolution? ajoula-l-il

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en s'animant par degrés. Ce sont ces individus, constants ado atenrs du pouvoir, qui savent se détacher d'un monarque avec autant d'habileté qu'ils ont mis à le flatter. Je les ai vus autour du trône, aux pieds du souverain heureux. Ils s'en éloignent quand il est dans le malheur! Ils repoussent aussi Napoléon II parce qu'ils sont pressés de recevoir la loi des étrangers, à qui ils donnent le nom à'alliés, à' amis peut-être. (Murmures.)

« Oui, l'abdication de Napoléon est indivisible, et, si l'on refuse do proclamer le prince impérial, je le déclare, Napoléon doit tirer l'épée. Il se verra à la tête d'une armée de cent mille hommes; tous les cœurs généreux viendront à lui ; il sera entouré de ces braves guerriers, couverts de blessures et prêts encore à sacrifier pour sa cause, pour la France, la dernière goutte de leur sang ! Malheur à ces généraux vils qui l'ont déjà abandonné et qui, peut-être en ce moment, méditent de nouvelles trahisons ! (Les murmures augmentent.)

« Napoléon, en abdiquant sa puissance pour sauver la patrie, a fait ce qu'il devait au pays, à lui-même. Mais la nation serait-elle digne de lui si, pour la seconde fois, elle l'abandonnait dans les revers? (Vive agitation.) Ne l'avons-nous pas déjà abandonné une fois? L'abandonnerons-nous encore? Quoi ! il y a quelques jours à peine, à la face de l'Europe, devant la France assemblée, vous juriez de le défendre ! (L'agitation devient plus violente.) Où sont donc ces serments, cette ivresse, ces milliers d'électeurs, organes de la volonté du peuple? Napoléon les retrouvera si, comme je le demande, on déclare que tout Français qui désertera ses drapeaux sera jugé selon la rigueur des lois, que son nom sera déclaré infâme, sa maison rasée, sa famille proscrite. (Violentes exclamations.) Alors plus de traîtres, plus de ces manœuvres qui ont occasionné les dernières catastrophes et dont peutêtre les auteurs siègent ici... »

En prononçant ces mots, Labédoyère avait arrêté son regard sur Ney. On cria : A l'ordre !

— Jeune homme, dit le vieux Masséna, vous venez de vous oublier.

— Il se croit sans doute au corps de garde, ajouta le comte de Lameth.

Labédoyère, après avoir lentement parcouru l'Assemblée de son regard, s'écria :

Une escouade d'agent» appuyée par nn bataillon prussien cernèrent la mais

Liv. 170. — FATARfi fri^res, iditoarn.

1425, LF;S OUATRE sergents de la ROCHELLE

— Il est donc décidé, grand Dieu ! qu'on n'entendra jamais ici que des voix basses?

On crie : A l'ordre! La colère est à son comble.

— Oui, répète Labédoyère avec un geste indigné et en quittant la tribune, depuis dix ans, il ne s'est fait entendre, dans cette salle, que des voix basses ! »

Après lui, ce fut Mouton-Duvernet qui parla en faveur de Napoléon II.

Enfin, Napoléon, devant quitter la France, le comte de Labédoyère fut au nombre de ceux qui furent autorisés à l'accompagner. 11 courut à là Malmaison ; à mi-chemin, il rencontra la reine Hortense, qui lui remit ses passeports. Au lieu de suivre sa route, comme le lui conseillait la reine, il revint près de sa jeune femme, accouchée récemment.

Cette fatalité le voua à la mort.

Dans ses derniers jours, il disait à la Chambre : « Je ne me fais pas d'illusion; je sais bien que je serai un des premiers fusillés. »

Il voyait juste. Il avait soulevé contre lui des haines implacables.

Sa femme le supplia d'aller chercher un abri à l'armée de la Loire. ■ Excelmans, général en chef du 2* corps de cavalerie, et le comte de Flahaut lui avaient fait donner le titre de chef d'état-major du 2° corps, à Riom. Labédoyère, après s'être muni, atout hasard, d'une traite de 55.000 francs sur Philadelphie, alla rejoindre ses deux amis dans le Puy-de-Dôme, et, quelques jours plus tard, put lire son nom inscrit ^n tête de la liste des généraux désignés pour être mis en jugement.

Obligé de s'expatrier, il voulut revoir sa femme et son enfant. M. de Flahaut se récria contre une telle imprudence, et Excelmans lui déclara que s'il ne lui donnait point sa parole de renoncer à un tel projet, il ferait placer deux sentinelles à sa porte. Labédoyère parut se résigner à suivre leur conseil; mais, comme il rentrait chez lui, il vit la diligence de Paris qui passait ; il y avait une place vacante ; il la prit, sans même remonter chez lui et sans avertir personne. Le 2 août, à huit heures du malin, il descendit rue du Faubourg-Poissonnière, n" 5, chez une amie de sa famille, afin d'y attendre la nuit pour se rendre chez lui.

Malheureusement, il avait été reconnu par deux de ses compagnons de voyage, un lieutenant de gendarmerie et un négociant, nommé

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Legallerye, qui fut, depuis, commissaire de police à Lyon. L'un d'eux le suivit; et, quelques heures plus tard, une escouade d'agents, appuyés par un bataillon prussien, cernèrent la maison.

Il ne chercha point à fuir et se livra.

11 fut immédiatement interrogé par M. Decazes. L'interrogatoire fut long et captieux. Le haut policier s'efforça d'obtenir de lui quelques propos compromettants pour ses amis, mais il déjoua ses ruses et ne compromit que lui-même; puis on ameuta les journaux contre le jeune général, qui fut traité comme un individu coupable de tous les crimes.

Nous avons déjà donné des échantillons du savoir-faire de cette presse ignoble.

Enfin, le Conseil de guerre se réunit; il était composé de la fleur de cette odieuse aristocratie : Président, M. Berthier de Sauvigny; vice-président, M. MazenoddeMontdésir; juges, MM. Durand de Sainte- Rose, Saint-Just, Grenier, Lantivy et Boulnois; rapporteur, M. Viatti; commissaire du roi, M. Gaudries.

Ce procès fut cruel pour tout cœur de patriote, car il fit sentir de tout leur poids la puissance brutale de l'occupation étrangère et l'humiliation de la France. Les débats, le jugement ne furent qu'une parodie de la justice, un meurtre commandé par l'étranger, gonflé de la haine de ses défaites subies depuis quinze ans.

« Au dehors de la salle du Conseil, dit M. de Vaulabelle, une foule de soldats alliés stationnaient en groupes tumultueux, d'où s'échappaient des paroles de colère et de menace. Au dedans, on voyait assis ou debout un nombre considérable de généraux et d'officiers belges, anglais, allemands, qui semblaient s'être donné rendez-vous, moins pour assister à un débat régulier que pour dicter la sentence des juges. Le prince royal de Prusse, le prince d'Orange, le prince royal de Wurtemberg et les ambassadeurs ou représentants des principales puissances, entre autres, étaient assis derrière les membres du Conseil, échangeaient des paroles avec ceux-ci. La vue de ce grand nombre duniformes étrangers n'était peut-être pas ce qu'il y avait de plus extraordinaire dans l'aspect de la salle. Une foule de femmes jeunes, belles, parées richement, mais fanatisées, encombraient l'enceinte. Ces femmes, titrées pour la plupart, étaient de celles que chaque soir, dans le jardin des Tuileries, on voyait se livrer ayoo ..es

officiers, même avec de simples soldats alliés, à des danses et à des rondes qu'elles entremêlaient de chansons, composées par ces fabricants de couplets de circonstance, esprits immondes qui ont des accents de joie pour tous les triomphes, et des insultes pour tous les malheurs.

Si l'ennemi se montrait avide de venger ses défaites passées sur le jeune général qui, malade, blessé, était accouru, le 30 mars, dans les rangs des soldats de Marmont, se battant un contre douze, et que l'on avait pu voir à Waterloo rester les derniers sur ce glorieux champ de bataille, les femmes dont nous parlons également, impatientes de vengeance, demandaient sa mort avec un incroyable emportement.

Jeune, riche, brillant, appartenant, par les siens ou par des alliances, à plusieurs familles de la Cour des Tuileries, Labédoyère, à leurs yeux, était doublement coupable.

Lorsqu'il entra dans la salle, il n'y rencontra que des regards de haine. On pouvait remarquer une certaine pâleur sur sa belle et douce figure, mais son attitude était ferme, ses traits très calmes, sa parole fort digne.

— Accusé, demanda le président, vos noms et prénoms, votro âge, votre lieu de naissance?

R. — Charles-Angélique-François Hachet de Labédoyère, âgé do vingt-neuf ans, officier général, né à Paris.

D. — Quel grade aviez-vous le V" mars 1815?

tt. — Colonel du 7° régiment de ligne.

D. — Qui vous avait nommé?

R. — Le roi*.

D. — Quel drapeau avait reçu votre régiment?

R. — Un drapeau blanc.

D. — Où l'avait-il reçu ?

R. — .A Chambéry, mais je n'y étais pas.

D. — Un serment a dû être prêté à ce drapeau?

R. — Je le crois, mais je n'y étais pas.

D. — Quelles décorations aviez-vous?

1. Le roi l'avait nommé à l'emploi; depuis Bautzen, où il avait été grièvement blessé,

il était colonel.

R. — J'étais chevalier de la Légion d'honneur et chevalier de la Couronne de Fer.

D. — N'étiez-vous pas chevalier de Saint-Louis? R. — Je n'ai jamais eu cette croix.

D. — Où avez-vous appris le débarquement de Bonaparte? R. — A Chambéry, où. je reçus du général de ma brigade, le maréchal de campDevilliers, l'ordre de me porter, avec mon régiment, sur Grenoble.

D. — Où votre régiment fut-il placé à Grenoble? R. — 11 bivaqua sur le rempart.

D. — Par quel ordre quitta-t-il son poste pour se porter sur la route par laquelle Bonaparte devait arriver? R. — Par mon ordre.

D. — Quel cri proférâtes-vous en donnant l'ordre de se porter en avant ?

R. — Le cri de: Vive l'Empereur !

D. — Quand avez-vous donné l'aigle à votre régiment? R. — A la sortie du faubourg de Grenoble.

D. — Avez-vous déchiré votre cocarde blanche et pris la cocarde tricolore ?

R. — Non, je n'en avais pas.

D. — Le général Devilliers n'a-t-il pas couru après vous? N'a-t-il pas employé la voix de l'autorité et de la persuasion pour vous ramener au devoir?

R. — Oui, le général Devilliers me parla des suites que pourrait avoir ma démarche et des liens de famille qui devaient me retenir. Je lui répondis que les liens dont il me parlait m'étaient bien chers, que je savais que je les sacrifiais tous, mais que je croyais devoir co sacrifice à mon pays, à la patrie, qui doit l'emporter sur tout. D. — N'avez-vous aucune révélation à faire? R. — Aucune.

L'interrogatoire était terminé; on passa à l'audition des témoins; ils étaient peu nombreux et leurs déclarations ne firent que confir-%«r celles de l'accusé.

Le commandant Viotti prononça son réquisitoire et conclut à la peine de mort.

Labédoyère avait demandé à présenter lui-même sa défense.

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Dans l'auditoire et même parmi les dames tapageuses régnait le silence le plus profond. Le jeune général se leva, et, d'une voix calme, mais ferme :

— Si ma vie seule était en cause, je me bornerais à vous dire que celui qui a conduit quelquefois de braves gens à la mort, saura lui-même y marcher en brave homme et je ne retarderais pas votre sentence. Mais on attaque mon honneur en même temps que l'on attaque ma vie, et cet honneur n'appartient pas à moi seul : une femme, modèle de toutes les vertus, un fils au berceau, ont droit de m'en demander compte; je veux qu'ils puissent dire que, malgré le coup qui va m'atteindre, l'honneur est intact.

« J'ai pu me tromper sur les véritables intérêts de la France; de glorieux souvenirs, un ardent amour de la patrie, des illusions, ont pu m'égarer; mais la grandeur même des sacrifices que j'ai faits, en rompant les liens les plus chers, prouve qu'il n'entrait, dans ma conduite, aucun motif d'intérêt personnel.

« Je ne nierai pas des faits notoires, mais je déclare que je n'ai trempé dans aucun complot qui aurait précédé le retour de Napoléon. Je dirai plus : je crois pouvoir affirmer qu'il n'a point existé de conspiration pour le ramener de l'île d'Elbe '.

« Si ma voix peut avoir ce caractère solennel que prennent, diton, les accents les plus faibles à l'instant de la mort, les réflexions que je vais vous soumettre ne seront peut-être pas sans utilité pour mon pays. En 1814, la nation et l'armée avaient abandonné l'empereur Napoléon; la famille des Bourbons fut accueillie avec enthousiasme. Comment cette disposition générale vint-elle échanger?

Le Président, interrompant Labédoyère :

— Accusé, restez dans les faits de la cause. Vous êtes accusé d'un crime ; nous n'avons pas à nous occuper des motifs qui vous y ont porté; le Conseil n'a pas à prononcer sur des motifs ; il ne peut y avoir pour lui de crime innocent!

i. Les royalistes avaient accrédité à Paris l'opinion d'un complot, afin de nier la popularité de l'Empereur.

L'avocat, assis près de Labédoyère, Sait observer que la défense n'est pas libre *.

Le Président réplique : Que l'accusé se défende du crime qui lui est imputé, il est dans son droit, mais je ne souffrirai point qu'il se livre à des discussions politiques, à des divagations inutiles.

L'accusé. — Comment voulez-vous que je combatte des faits publics, des actions que j'avoue? Ma seule défense est dans l'examen des causes politiques qui m'ont porté à la démarche dont je réponds devant vous. Vous ne voulez pas l'entendre? Je n'insisterai pas. Je dirai seulement que je mourrai avec l'espoir que mon souvenir n'éveillera jamais un sentiment de haine ou de honte; que mon fils, arrivé à l'âge de servir son pays, n'aura pas à rougir de son père et que la patrie ne lui reprochera pas mon nom. »

Sur ces belles paroles, l'accusé s'assit au milieu d'un silence glacial.

L'audience avait duré quatre heures ; il était près de deux heures, le Conseil se retira pour délibérer. L'accusé fut reconduit en prison. A quatre heures, l'audience fut reprise. Le Conseil, à l'unanimité, déclara le général de Labédoyère coupable de trahison et de rébellion, et le condamna à la peine de mort.

11 ne restait au condamné que la clémence royale. On sait ce qu'elle valait. Les courtisans bien informés en causaient tout bas et déclaraient qu'on ne pouvait fonder aucun espoir sur elle, le roi était trop irrité, et ils ajoutaient généreusement : — « Tant pis pour lui, il n'avait qu'à ne pas se laisser prendre. »

Les parents de sa femmo se rangeaient à cet avis. Tous d'ancierme noblesse et royalistes fanatiques, ils n'avaient jamais accepté le jeune comte de Labédoyère comme un des leurs, et avaient toujours regardé le mariage de M"' de Châtelux comme une mésalliance. « Seules, dit Vaulabelle, deux femmes, dont il était l'unique pensée, veillaient sur lui ; sa mère puis sa jeune épouse de dix-neuf ans, épouse adorée et qui, à son tour, avait voué au jeune général une de ses affections profondes, absolues, qui remplissent la vie et que l'on emporte au tombeau ^. Toutes les deux obtinrent du général qu'il se pourvoierait en

\. Devant ce Conseil, la doctrine moderne de la suggestion morale n'eut pas été admise.

2. Dans son culte pour la m<;moirf de son mari, M'°" de Labédoyère ne s'est point remariée.

revision et profitèrent des quelques jours de délai que leur donna cet appel pour essayer de le sauver. Une somme de 100,000 francs qu'elles parvinrent à réunir, devait acheter son évasion. Peut-être la tentative aurait-elle réussi sans une circonstance bizarre.

« M. Decazes convoitait le portefeuille de la police et employait toutes les ressources de son intelligence à perdre Fouché dans l'esprit du roi ! Au moment de la condamnation de Labédoyère, une dame Lavalette, lectrice de la mère de l'Empereur, alors que M. Decazes en était le secrétaire des commandements et qui n'avait, avec le comte de Lavalette, Directeur des Postes, d'autres rapports que la similitude de nom, vint se rappeler au souvenir du préfet de police, et réclamer son intervention auprès de nous ne savons quel fonctionnaire ou quel ministre. M. Decazes promit de la servir. La conversation devenue plus générale amena bientôt le nom de Labédoyère : M. Decazes dit que le gouvernement aurait désiré qu'il échappât à son sort et parut regretter qu'on ne put le sauver.

M"" Lavalette offrit de s'y employer si le préfet consentait à l'aider.

Sa proposition est acceptée et les moyens nécessaires sont fournis. Mais, craignant sans doute de s'être laissé entraîner trop loin et changeant subitement de pensée, le Préfet de police se décida à faire avorter la tentative et même à l'utiliser au profit de son crédit.

Peu d'instants après la sortie de M'°° Lavalette de la Préfecture, le concierge de l'Abbaye y était mandé et là apprit, de la bouche même du Préfet, que dans la journée des offres lui seraient faites pour la délivrance de Labédoyère et que ces offres, il devait les écouter sans s'inquiéter des suites.

Cet homme, à peine rentré à sa geôle, fut appelé auprès d'une femme qui se tenait enfermée dans un fiacre stationné à l'un des angles extérieurs de la prison.

Il s'y rendit; mais presque aussitôt des gens apostés entourent la voiture, arrêtent la dame, qui était M°" Lavalette et saisissent sur elle 10,000 francs, ainsi que deux passeports signés en blanc par Fouché et dont le Préfet de police avait toujours un certain nombre à sa disposition.

Une fois rentré en possession des passeports et de l'argent que lui-même avait fournis, M. Decazes courut aux Tuileries et dénonça cette prétendue tentative d'évasion à Louis XVlll.

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Lo colonel Peireleau fait arborer à la Polntc-4-Pltre le drapeau i.^-^.v^.i

lu-. 180 — I-'atard frôroSi écJitour».

un r.rs quatre sergents de la rochelle

Pendant ce même temps. M"' Lavalette était conduite dans une prison, où elle demeura oubliée.

Peu d'heures après, le gardien, demeuré à son poste, recevait les propositions de M"" de Labédoyère ; mais rendu défiant et craintif par la scène où il venait déjouer un rôle, il refusa de rien écouter. »

Le 19 août, le Conseil de revision se réunit pour statuer sur l'appel du condamné, sous la présidence de M. Decouchy. Le défenseur, lu' Maiiguin, que nous avons déjà rencontré dans d'autres procès poliliijues, présenta dix cas de cassation qui furent tous rejetés.

A l'unanimité le Conseil confirma la sentence des premiers juges.

On avait hâte d'en finir.

A peine le Conseil des ministres eut-il reçu communication de l'nrr.'t de mort que Gouvion-Saint-Cyr, ministre de la guerre, expédia Torure de procéder sans délai à l'exécution.

On ne laissa même pas au condamné le temps du recours en grûcc. D'ailleurs, on était convaincu de son inutilité.

Louis XVllI, fort tranquille de ce côté, et certain de ne pas être importuné, vers l'heure habituelle, trois heures et demie, se préparait à faire sa petite promenade de digestion, il sortait de ses appartements et allait monter en voiture quand, du milieu de la foulo étonnée, une jeune femme en pleurs se jeta aux genoux du roi, en s'écriant : Grâce! sire, grâce!...

Louis la reconnut aussitôt, sa physionomie s'assombrit aussitôt :

— « Madame, répondit-il, je connais vos sentiments pour moi, ainsi que ceux de votre famille; je regrette de vous refuser; je ne peux qu'une seule chose pour votre mari : Je ferai dire des messes pour le repos de son âme. »

M°" de Labédoyère tomba évanouie, on lem porta.

Malheureux prince! Quelles émotions pénibles pour lui, et il n'était pas au bout de ses peines.

Deux heures plus tard, comme il rentrait de sa promenade, et commençait à songer au menu de son dîner, — une des plus grandes préoccupations de son règne, — survient une dame âgée, en grand deuil, qui, debout près dq vestibule du pavillon de Flore, essaie de s'approcher du carrosse royal.

Louis l'aperçut: c'était la mère du condamné. Il donne des ordres, on entoura cette indiscrète et on l'entraîna sur le quai.

C'était l'heure fatale où Labédoyère sortait de la prison pour être conduit au lieu du supplice.

II monta dans un fiacre, et, sous une bonne escorte de gendarmerie, fut dirigé vers la plaine de Grenelle. Il y arriva à six heures un quart.

Descendu de voilure, il se plaça en face du peloton d'exécution. Il refusa de se laisser bander les yeux. Il s'avança vers les soldats, prosqiie à bout portant, ôta son chapeau et, découvrant sa poitrine, il (lit d'une voix ferme :

— Tirez, mes amis, surtout ne me manquez pas!

31 tomba.

Presqu'aussitût un prêtre, qui l'avait accompagné, descendit du Caere, il tenait un mouchoir blanc à la main. Il s'avança vers le corps, s'inclina, et promena lentement son mouchoir sur la poitrine du supplicié. Puis, quand le linge fut imbibé de sang, il bénit la victime et se relira.

Une charrette garnie de paille attendait les restes de l'ancien aide de camp de Napoléon.

Labédoyère avait été condamné aux frais du procès. L'état de ses dépenses, dressé par le fisc, contenait l'article suivant : « Pour gratification aux douze soldats chargés de l'exécution, à raison de 3 francs par homme : 36 francs. » La jeune veuve fut obligée d'acquitter celte

rommc.

L\ CIÉMENCE ROYALE

Si certainement quelque chose peut rattacher les Français à la cause royale et bourbonnienne, c'est la clémence du « meilleur des pères » Louis le Désiré. Elle n'est dépassée que par celle de la duchesse d'Angoulème, la fille de Louis XVI. C'est ainsi que du 28 juin 1>I5 au 12 janvier 1816, Louis accorda trois amnisties à tous ceux qui avaient pris part à la révolte des Cent-Jours.

Si l'on ne s'en est pas aperçu, c'est, comme l'on Uil. « de la faute du leiiips. »

A son retour de Gand, à Cambrai, dans une proclamation solennelle à son peuple, il disait :

« Je promets, moi qui n'ai jamais promis en vain (l'Europe entière le sait) de pardonner aux Français égarés tout ce qui s'est passé depuis que j'ai quitté Lille, au milieu de tant de larmes, jusqu'au jour oîi je suis entré dans Cambrai au milieu de tant d'acclamations. Je n'excepterai du pardon que les instigateurs et les auteurs de cette trame horrible » (28 juin).

Seconde parole de clémence :

« Les listes de tous les individus auxquels les articles 1 et 2 pourraient être applicables sont et demeurent closes par les désignations nominales contenues dans ces articles et ne pourront jamais être étendues à d'autres, pour quelque cause et sous quelque prétexte que ce puisse être (24 juillet).

On se souvient de la liste dressée par Fouché.

Amnistie générale :

« Amnistie pleine et entière est accordée à tous ceux qui, directement ou indirectement, ont pris part à la rébellion et à l'usurpation de Napoléon Bonaparte. L'ordonnance du 24 juillet dernier continuera toutefois à être exécutée à l'égard des individus compris dans son article 1°' (12 janvier 1816).

Comme on l'a vu, ces actes de clémence restèrent lettres mortes. Heureusement qu'un grand nombre de généraux et officiers n'y ajoutèrent aucune confiance et se retirèrent à l'étranger.

Ces amnisties prétendues n'étaient que des pièges infâmes, destinés à retenir sous le coup de la vengeance les patriotes des Cent- Jours. Bien qu'ils ne fussent pas inscrits dans la fameuse liste, les six généraux suivants ne durent leur salut qu'à la fuite, c'étaient : Drouet d'Erlon; les deux Lallemand; Brayer; Ameilh et Glausel. Ils furent condamnés à mort par contumace. Clausel protesta par une lettre adressée au général Dupont, président du Conseil de guerre qui l'avait jugé.

« J'étais accusé devant vous, lui écrit-il, d'avoir trahi le roi avant le 23 mars, d'avoir attaqué la France et le Gouvernement, et de m'être emparé du pouvoir par violence. Comment ne vous êtes-vous

pas souvenu que je n'avais pas encore accepté mon commandement le 24 api'ès inidi, puisque ce même jour, 24, je vous trouvai chez le ministre de la guerre Davout, prêt à faire tout ce qu'il vous aurait commandé au nom de l'Empereur?

« Vous parliez au ministre dans l'embrasure de la fenêtre ia plus proche de son cabinet de travail, lorsque j'entrai dans le salon. M'étant approché, le ministre me pressa, vous présent, de partir pour Bordeaux*. Vous m'entendîtes lui adresser les questions suivantes:

« Le roi est-il hors de France? L'autorité de l'Empereur est-elle reconnue dans les départements que je dois traverser? »

<( Vous entendîtes le ministre me répondre affirmativement à ces questions, vous l'entendîtes ajouter qu'il avait reçu, dans la nuit du 23 au 24, le rapport d'un général qui commandait alors à Orléans pour l'Empereur et qui commande aujourd'hui une division territoriale pour le roi, rapport où il annonçait que l'autorité impériale était partout reconnue. Je me décidai et, sur-le-champ, en présence du ministre, vous me priâtes de faire rechercher votre frère que vous supposiez être dans une campagne de l'une ou l'autre rive de la Loire ; de lui écrire de votre part, pour le décider à revenir à Paris, de lui annoncer que son affaire était arrangée, qu'il serait bien reçu; de lui dire que d'ailleurs il devait considérer la cause des Bourbons comme perdue... Vous avez donc commis une forfaiture en me condamnant sur les deux premiers chefs d'accusation; quant au troisième, je vous demanderai comment, parti de Paris seul, sans troupes, sans escorte, je peux m'ètre emparé d'un pouvoir quelconque avec violence. »

Le général Gruyer, qui commandait à Strasbourg, fut moins heureux que Clausel et tomba aux mains des royalistes. Le duc de Feltre, — cfi parfait scélérat, — le fit arrêter à Strasbourg, dans la nuit du Isr janvier, un mois environ après la proposition de la loi d'amnistie. Il fut condamné à mort; cependant, recommandé par ses juges à la ( lémence royale, sa peine fut commuée en vingt ans de détention.

il avait eu le bras droit fracassé près de l'épaule, dans la campagne de France à Méry-sur-Seine en chargeant, à la tête de quelques bataillons d'infanterie, tout un corps de l'armée de Bliicher.

1. On se souvient que Clausel était (juuverneur de Bordeaux, lorsqu'un des frères Faucher en était préfet.

î«8 LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE

Il était un des plus braves, des plus modestes et des plus honnêtes officiers de notre armée. Emprisonné dans la citadelle de Strasbourg, privé de tout traitement, n'ayant, pour exister avec sa famille, que les secours de quelques amis, soumis à la surveillance d'agents subalternes qui, en insultant à son malheur, croyaient faire preuve de zèîe, il fut traité avec une rigueur dont le fait suivant donnera la mesure.

M°" Gruyer avait obtenu de partager sa captivité. On a dû remarquer déjà combien de femmes, à cette époque, se sont distinguées par leur dévouement à leur mari, et combien le monde bonapartiste était supérieur, comme mœurs, comme cœur, au monde royaliste. M"' Gruyer ne fut pas moins admirable que M"' Faucher, que la maréchale Brune, la maréchale Ney, M""^ de Lavalelte, M""* de Labédoyère. Devenue enceinte dans la prison, les douleurs de l'enfantement la surprirent pendant la nuit ; on lui refusa l'assistance d'un médecin et ce fut le général qui fut obligé de l'accoucher.

Mis en liberté après quatre ans de détention, le général mourut en 1822 des suites de ses souffrances, et ce fut seulement après la Révolution de 1830, que M"° Gruyer, restée sans fortune avec deux enfants, put toucher la pension due aux veuves des officiers généraux;

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