AJIIIRAL DE LINOIS — LE COLONEL PEIRELEAU LE GÉNÉRAL TRAVOT
Le comte de Linois, par sa naissance, appartenait au parti royaliste, mais il n'émigra point et servit son pays sous la République et l'Empire. Il fut longtemps, comme chef d'escadre, chargé de la protection de nos colonies de l'Inde.
A la première abdication de l'Empereur, il s'était raillié avec empressement aux Bourbons. Au mois de juin 1814, on lui adjoignit le colonel baron de Peireleau, resté fidèle à la cause nationale, et un des
héros de la campagne de France. On les chargea tous d'eux, l'un en qualité d'amiral, l'autre comme colonel commandant en second, de recevoir la Guadeloupe de la main des Anglais qui s'en étaient emparés pendant la guerre, et d'y rétablir la domination française.
Ils remplirent cette mission dans le mois de décembre suivant.
La nouvelle du retour do l'île dElbe n'était parvenue à Linois qu'à la fin d'avril.
Décidé à conserver à la cause royaliste l'île de la Guadeloupe, il refusa, pendant sept semaines, d'ouvrir les dépêches qu'il recevait; il prétendait ainsi ignorer le rétablissement de l'Kmpire. Celte persistance à maintenir le drapeau blanc le rendit suspect à la colonie, et plusieurs navires de guerre anglais ayant apparu, on imagina qu'ils allaient, d'accord avec Linois, s'emparer de la Martinique et composer un petit royaume pour les Bourbons. Le colonel Peireleau quitte alors la ville de la Pointe-à-Pîlre, siège de son commandement, et, à la tête de quelques soldats et d'une petite troupe d'habitants, se rend à la Bosse-Terre, résidence de l'amiral, fait arborer le drapeau tricolore et proclame le rétablissement de l'Enapire.
C'était le 18 juin, jour de la bataille de Waterloo.
Les habitants voulaient déposer l'amiral, mais il s'y opposa et le replaça dans son commandement.
La tranquillité régna jusqu'au jour oii l'amiral anglais Leilh, à la tète d'une flotte, somma la Guadeloupe de se rendre, et fit prisonniers Linois et Peireleau, réduits à capituler.
Emmenés en Angleterre, puis rendus à la France, ils furent accusés de trahison et traduits devant un Conseil de guerre.
Ce procès fut e.xceptionnellement long; il occupa cinq séances, sous la présidence du général Laurislon.
L'amiral de Linois fut acquitté; mais le colonel fut accusé d'avoir empêché les Anglais de s'emparer de la Guadeloupe et d'avoir conservé cette île à la France, en la plaçant sous le drapeau de l'Usurpateur, il fut condamné à la peine de mort.
En même temps, un Conseil dd guerre de Rennes avait à juger le général Travot, « général éminent, cœur généreu.x et loyal, caraclèro élevé » (de Vaulabclle). 11 avait contribué, pour une large part, à la pacification de la Vendée et avait conservé des ennemis irréconciliables dan? 00 pays.
UiO LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
Parmi ces derniers, on citait un officier général d'une extraordinaire férocité, Canuel, que Rossignol, envoyé par le Comité de Salut public, avait, en quelques mois, bombardé général. Le Directoire et l'Empire avaient refusé de l'employer, tant sa réputation était terrible.
Ce Canuel, après l'Empire, avait accueilli avec joie les Bourbons, et avec une joie d'autant plus bruyante qu'il avait à se faire pardonner ses cruautés contre les Vendéens, lorsqu'il était général de la République.
Au retour de l'île d'Elbe, craignant d'être inquiété, il s'était réfugié dans la Vendée, au milieu de ces populations qui, jadis révoltées, avaient eu en lui un persécuteur impitoyable.
En ce moment, l'ancienne chouannerie envahissait le pays; Travot fut chargé de la détruire, ce dont il s'acquitta en quelques semaines.
Dix mois plus tard, Travot et le général Canuel se retrouvaient en présence, mais, cette fois, dans l'enceinte d'un Conseil de guerre, l'un comme accusé, l'autre comme juge et président.
Ce choix d'un ennemi et d'un vaincu pour juge et arbitre de la liberté et de la vie de son vainqueur était dû au comte de Vioménil, que nous avons vu gouverneur militaire de Bordeaux, lors du procès des Jumeaux de La Réole; il venait de changer le commandement de la Gironde pour celui de l'IlIe-et-Vilaine; il était accompagné des trois autres assassins des frères Faucher : .M.M. de Laporterie, de Labouterie et Lucot d'Hauterive.
Travot fut traité avec la même cruauté que l'avaient été les généraux César et Constantin Faucher. Il fut mis au secret. Mais, plus heureux que ces derniers, il avait conservé des amis; ceux-ci s'adressèrent à un jurisconsulte, qui demanda d'abord au geôlier, puis au procureur du roi, copie de l'écrou du prisonnier. Cette copie lui étant refusée, il réclama auprès de Vioménil qui, pour toute réponse, lui donna l'ordre de quitter la ville dans les vingt-quatre heures et de se rendre à Bordeaux. Mais les Bretons ne se laissèrent pas intimider comme les avocats bordelais. Trois avocats prirent aussitôt la place de leur confrère exilé. Ils firent paraître, en faveur du général, une consultation que signèrent avec eux treize de leurs confrères.
Vioméûii en demeura stupéfait et il n'osa exiler tout le barreau de Rennes qui, ajoutons-le, outre MM. Coatpont, Bernard et Lesueur, les trois premiers défenseurs, comptait des hommes très distingués.
Dégradation du géaÈral Bouuaire.
LIv. 1^1 — Fayard frèros. édileurî-
Le Conseil se réunit le 18 mars.
Il était ainsi composé :
Le lieutenant-général Canuel, président; les lieutenants-généraux comte Rivaud de la Ruffonière et comte O'Mahouy; le colonel comte de Belon, le chef d'escadrons chevalier Destombes ; les capitaines de Vigeon et de la Grasserie, juges ; le chevalier de Jouffroy, rapporteur.
Avant la lecture des pièces de l'instruction, les défenseurs demandèrent la récusation du général Canuel.
Celui-ci déclara d'abord qu'il n'avait aucun motif pour se récuser, puis consentit à laisser plaider la question; mais, comme on devait le pressentir, la récusation fut rejetée par les juges et le président luimême.
Lecture fut ensuite donnée des pièces du procès.
Le lendemain, le débat s'ouvrit. Travot était accusé de révolL' contre l'autorité légitime.
Cependant il n'avait pas été inscrit sur la liste du 24 juillet, et selon la proclamation de Cambrai, il n'était coupable d'aucun fait excepté de l'amnistie. En effet, lorsque Travot rentra en activité, il y avait deux mois que Louis XVIIl éloit à Gand. Qu'appelait-on sa révolte? C'était sa marche contre les insurgés vendéens, et par conséquent contre Canuel.
Canuel représentait alors l'autorité légitime. Nous ne plaisantons pas, le tribunal en jugea ainsi. Bien mieux encore il fut accusé, à différentes époques d'avoir combattu l'insurrection vendéenne, de s'être ainsi montré un constant ennemi du roi et, pour s'assurer la victoire, d'avoir employé tous les moyens. « Ainsi, disait le rapporteur, \&. modération ne fut pas une de ses armes les moins redoutables; la clémence elle-même fut un de ses moyens de succès ! Il poussait la scélératesse jusqu'à être humain.
En conséquence, le général Travot fui déclaré coupable à la majorité de six voix contre une; cinq voix contre deux le condamnèrent à la peine du mort.
liE GÉisTÉiaj^Xi Boi<risrjLiieE
Après Waterloo, la place de Condé, dans le déparlcinent du investie par un corps d'armée hollandais, était défendue par le gênerai Bonnaire.
Le 7 juillet, dix-neuf jours après la bataille, un individu vêtu en bourgeois, sans tambour et sans drapeau parlementaire, se présenta devant une porte de la ville et demanda à être conduit près du commandant auquel il avait, disait-il, d'importantes communications à faire. On lui banda les yeux et malgré l'irrégularité de sa présentation, cet étranger fut introduit dans la forteresse. Il remit au général un ordre signé Bourmont et contresigné Glouet, lui enjoignant d'arborer le drapeau blanc et de remettre son commandement au porteur de la dépêche, le colonel Gordon.
Quel était ce Gordon? on l'ignorait mais -les signatures des deux traîtres, dont quelques soldats échappés de Waterloo avaient appris à Condé ladéfection, devaient éveiller la méfiance.
— Colonel, demanda Bonnaire, vous n'êtes pas Français? — Je suis d'origine hollandaise, mais depuis longtemps au service de la France.
• Un cercle nombreux d'officiers et mênàe de soldats s'était formé autour du général et de l'inconnu.
A cette déclaration d'origine, de nombreuses exclamations se llrent entendre :
« S'il était Hollandais, pourquoi était«il venu sans escorte, sans drapeau?... Etcet ordre, signé de deux traîtres? Celui qui le portait ne valait pas mieux que ses chefs, c'était un espion. Il n'avait pas compté qu'on allait lui rendre la place, mais il voulait jeter un coup d'oeil à l'intérieur.
Les esprits s'échauffèrent. Quelques-uns disent bien haut qu'il faut le fusiller sur-le-champ ; le code militaire autorise cette prompte justice. .Mais le général recule devant cette rigueur, il ordonne au
lieutenant Mietton de reconduire Gordon jusqu'au delà des glacis et de faire tirer sur lui un coup de canon à poudre.
« C'est une satisfaction qu'il faut donner à la garnison. »
Mietton obéit, mais avant de faire franchir au prétendu parlementaire les derniers ouvrages de la place, il ordonna de le fouiller. Les papiers trouvés sur lui achevèrent d'éclairer sur son compte.
Ce coquin était un des deux officiers supérieurs du corps de Drouet d'Erlon qui étaient passés à l'ennemi le 16 juin, pendant la bataille de Ligny et lorsque ce corps se dirigeait vers les Quatre-Bras. Il était porteur de plusieurs exemplaires de la déclaration publiée par Louis XVIII à Cambrai, et d'une espèce de rapport daté de Gand le 20 juin.
Dans ce rapport, Gordon disait au due de Feltre, ministre de la guerre du roi en fuite : « Le 16 juin, au moment où le 1<='" corps prenait sa place à l'extrême gauche de l'armée, je fis semblant d'aller reconnaître la position et, piquant des deux, je me rendis à Nivelles (quartier général des Hollandais) accompagné du lieutenant-colonel aide de camp Gaugler. »
Lecture à haute voix fut donné de ces papiers à l'escorte par le lieutenant Mietton. La colère fut à son comble.
— Ah ! traître ! s'écrièrent les soldats. Tu es passé à l'ennemi et tu venais pour nous livrer !
Les papiers furent portés au général. Celui-ci les parcourut rapidement.
— C'est bien, dit-il à son aide de camp, bornez-vous à exécuter mon ordre.
Le lieutenant revint, mais comme il arrivait à- cinquante pas du colonel Gordon, plusieurs coups de fusil partirent du milieu des soldais de l'escorte et le traître tomba raide mort.
Le 5 juin de l'année suivante, le général Bonnaire et son aide de camp, le lieutenant Mietton, étaient traduits à Paris, devant un Conseil de guerre.
Ce tribunal était présidé par M. de Maillé, premier gentilhomme du comte d'Artois, et comptait parmi les juges, le comte de La Ferronnays, premier gentilhomme du duc de Berry ; le comte de Macarthy, aide de camp du prince de Condé ; le marquis de Malleyssie, colonel de la légion de l'Indre.
Le général Bonnaire et son aide de camp étaient accusés, le premier, d'avoir autorisé le meurtre de Gordon, envoyé comme parlementaire, le second, de s'être rendu complice du général en prenant une part active à l'exécution du meurtre.
Malgré la partialité des juges, on ne put prouver que le général avait ni ordonné ni autorisé les coups de feu de l'escorte de l'aide de camp.
A la seconde audience, Bonnaire n'était accusé que de n'avoir pas suffisamment protégé la sortie du colonel et d'avoir laissé impunis les soldats de l'escorte. Quant au lieutenant, il jurait énergiquement d'avoir ordonné le feu.
La dignité de ses réponses, la noblesse de son attitude, la franchise courageuse avec laquelle il qualifia de désertion en présence de l'ennemi la conduite de Bourmont et de Clouet, Tépithète de traîtres qu'il appliqua à ces personnages devenus tout-puissants étonnaient le tribunal et repoussaient toute tentative d'intimidation.
Ce fut à leur avocat, Chauveau-Lagarde, que le président réserva toutes ses sévérités.
Ghauveau, cependant, jouissait d'une considération exceptionnelle comme ancien défenseur de Marie-Antoinette devant le tribunal révolutionnaire. L'exaltation royaliste était trop violente et les services anciens étaient oubliés surtout par des nobles qui, pendant l'émigration, n'y avaient pas prêté grande attention.
Bref, Chauveau-Lagarde ayant dit de Gordon :
« Après avoir servi sous l'Usurpateur pendant les trois mois de son horrible usurpation, le colonel a quitté l'armée deux jours avant la bataille de Mont-Saint-Jean, pour passer au quartier général des Hollandais, c'est ainsi qu'il est parvenu à l'armée royale française, où il a obtenu la mission qui est la cause de ce malheureux procès.
M. de Macarlhy interrompant :
— Est-ce que, par hasard, vous regarderiez comme un crime d'avoir quitté les drapeaux de l'Usurpateur pour se rendre sous ceux du souverain légitime?
M. Chauveau-Lagarde ne répond pas et continue son plaidoyer. Il croit devoir se justifier de quelques reproches que le rapporteur lui a adressés :
— Loin de moi, dit-ii, la pensée de faire l'éloge de l'action déplo-
rable dont le colonel Gordon a été la victime; j'ai seulement voulu dire que le sentiment d'indignation des soldats contre la trahison et la désertion était digne d'éloges.
M. Macarthy. — Comment, digne d'éloges ! Voilà des principes que nous ne pouvons tolérer.
Après une interruption de quelques instants, le défenseur discute les nécessités et les devoirs imposés au commandant d'une place assiégée.
— Je suis Français, s'écrie-t-il, et mon dernier désir est de mourir, comme le colonel Gordon, pour le roi ! Mais ce colonel devait-ilpasser comme un simple parlementaire aux yeux du général Bonnaire et de ses soldats? Voilà l'unique question à juger. Le général n'a fait qu'exécuter les instructions qui lui étaient données de ne recevoir personne dans la place. Ces instructions étaient conformes aux principes et au texte des anciennes ordonnances ; car on sait que les usurpateurs empruntent le ton, le langage et les couleurs des souverains légitinàes.
M. de Malleyssie. — Je ne puis souffrir que l'on fasse ici l'éloge de l'usurpation; on ne peut laisser plaider des principes aussi erronés.
M. Chauveau-Laganh. — Au nom du ciel, écoutez-moi ! Ce n'est pas un principe que j'établis, c'est un fait. Je dis que les instructions étaient textuellement conformes aux anciennes ordonnances de nos rois.
M. de Malleyssie. — Monsieur l'avocat a semblé faire entendre tout à l'heure que l'accusé avait pu prendre le commandement de Condé dans l'intérêt même du gouvernement légitime, c'est encore une chose que nous ne pouvons souffrir; M. le général Bonnaire, en acceptant du service sous Buonaparte, a trahi le serment qu'il avait prêté, quelques jours avant le 20 mars, en recevant cette croix de de Saint-Louis que je vois briller sur sa poitrine et dont je suis moimême décoré.
Le général Bonnaire. — Il est vrai que j'ai été nommé chevalier de l'ordre de Saint-Louis peu de jours avant le 20 mars; mais, lorsque quelque temps après, Bonaparte m'a investi du commandement d'une place de première ligne, tout était consommé, J'ai toujours cru qu'il était du devoir d'un honnête homme, et surtout d'un militaire, d'obéir au gouvernement existant.
M. de Malleyssie. — Je ne connais que la religion du serment, moi ! Je tiendrai le mien jusqu'à ce que le roi lui-même m'en relève, voilà ma profession de foi.
M. Chauveau-Lagarde. — Je n"ai point dit ce qu'on m'impute... ce serait une chose insensée.
Le général Bonnaire (interrompant). — Ces discussions ne peuvent être utiles dans l'intérêt de la justice, encore moins dans celui du client. J'aime mieux que M. Ghauveau renonce à ma défense.
Ce n'est pas l'avis du président, M. de Maillé, qui invite M. Ghauveau à continuer sa plaidoirie.
il/. Cluiuveau-Lafjaide. ■ — Je ne puis plus être entendu. Le président. — On ne nie pas que votre client ne puisse êli-e, d'ailleurs, un très galant homme.
M. Ckatcveau. — Ah ! vous l'avez dit, c'est un très galant homme ; eh bien ! je continue.
L'avocat n'abusa pas de la liberté qui lui était laissée; il termina brièvement, et, peu d'instants après, le Conseil entrait en délibération. Quatre voix déclarèrent le général Bonnaire coupable de participation au meurtre du colonel Gordon, — ce qui emportait la peine de mort. — Les trois autre? membres se prononcèrent en sens opposé; cette minorité de faveur fit acquitter l'accusé de ce chef. Mais, à l'unanimité, les juges déclarèrent qu'il n'avait pas réprimé le meurtre ainsi qu'il le devait. >
A l'unanimité, également, le lieutenant Mietton fut déclaré coupable de meurtre.
La sentence fut rendue en ces termes :
« Attendu que le crime du maréchal de camp Bonnaire n'est prévu par aucune loi civile ou militaire; mais considérant que ledit Jean- Gérard Bonnaire a commis la violation la plus inouïe du droit des gens, en méconnaissant le caractère sacré de parlementaire, crime que toutes les nations anciennes ont puni de la mort même, condamne, à l'unanimité, le maréchal de camp Bonnaire à la peine de la déportation (mort civile) et à la dégradation de la Légion d'honneur; condamne, à la majorité de six voix sur sept (un membre ayant voté pour les travaux forcés à perpétuité), le nommé Antoine Mietton, ex-iieutenant aide de camp, en réparation du crime d'assassinat, dont il demeure convaincu, à la peine de mort. »
Quelques jours plus tard, au moment où des détachements nombreux de soldats venaient de défiler à la parade sur la place Vendôme, un fiacre, escorté de gendarmes, s'arrêta devant le front de la troupe, et l'on en vit péniblement descendre un vieillard accablé de douleur et dont le corps avait ployé sous les fatigues de la guerre. Le genou brisé par une balle, il avait peine à marcher.
— Ah ! s'écriait-il en pleurant, mieux valait la mort. Pourquoi ne m'avoir pas pris le peu de vie qui me reste, au lieu de me faire subir une telle humiliation I
Ce vieillard était le général Bonnaire.
Des soldats le conduisirent en face d'un homme de cour, le duc de Maillé, lequel était revêtu des insignes de maréchal de camp, grade qu'il avait reçu en 1814, sans doute comme récompense de quelques obscurs services rendus pendant l'émigration.
On contraignit Bonnaire de se tenir incliné, et ce fut dans cette posture, la tête baissée devant un ancien émigré, que le général de la Révolution, dont l'énergie, dix mois auparavant, avait empêché la prise de Condé et conservé cette place à Louis XVIII, entendit prononcer la formule suivante :
'( De par le roi, je déclare, au nom de la Légion d'honneur, que vous avez manqué à l'honneur et que vous avez cessé de faire partie de la Légion. »
Le même jour, à trois heures, d'autres gendarmes conduisaient l'aide de camp Mietton à la plaine de Grenelle.
Cet infortuné, qu'un seul mot contre son chef aurait pu sauver, mourut en répétant ce qu'il avait dit à l'audience : « Le général ne m'a point donné d'ordre; il est innocent. »
Les journaux firent remarquer qu'il était allé à la mort sans l'assistance d'un confesseur.
LES QUATRE SERGENTS DC LV ROCHELLE Ui9
Apres cette lecture, en s'inclinant dcTant le roi, cbaquc marcchal disait : .le lo jure.
Liv. 1*2 — Fayaiiii fn-roSi éditouri.
lE GÉNÉRAL AMEILH — LE GÉNÉRAL SAVARY Les condamnés à mort contumaces.
Le général Ameîlh eut une fin plus affreuse encore.
Ancien soldat de la République, il avait conquis tousses grades à îa pointe de son épée et avait fait toutes les grandes campagnes de l'Empire. Après la première abdication, il se rapprocha des Bourbons et lors du retour de l'île d'Elbe, il accompagna le comte d'Artois à Lyon pour s'opposer à la marche « de l'Usurpateur ». Mais le rapide succès de celui-ci obligea le frère de Louis XVIII à regagner Paris au plus vite.
Le général Ameilh, resté à Lyon, reprit le drapeau tricolore et se rendit à Auxerre. Là, il fut arrêté, conduit à Paris et enfermé à l'Abbaye, heureusement que l'Empereur arriva avant qu'on eut le temps de le iuger et de l'envoyer à la plaine de Grenelle.
Il prit donc part au dernier effort de la France révolutionnaire pour résister à la coalition. Compris, le 24 juillet, au nombre des patriotes qui devaient être jugés par un Conseil de guerre, il parvint à se réfugier en Angleterre, d'oiî il comptait s'embarquer pour la Suède et trouver la protection de Bernadotte, dont il avait été l'ami autrefois.
Mais, à cette époque troublée, toutes les lois étaient suspendues, le droit des gens n'existait plus, on l'arrêta à Lunebourg, en Hanovre, et il fut enfermé dans la forteresse de Hildelsheim.
Tant de malheurs accumulés finirent par ébranler sa raison; il devint fou.
Tous ceux qui avaient conquis pour la France une branche des glorieux lauriers des dernières vingt-quatre années (1792-1815), tous ceux qui s'étaient illustrés par leur courage et leurs talents militaires, par leur dévouement et leurs talents diplomatiques ou administratifs, par leur patriotisme, par leur fidèle attachement à l'homme de génie qui avait mis fin à la guerre civile, la famine et le désordre.
affermi les grandes conquêtes du peuple sur l'ancien régime féodal et clérical, et pendant quinze ans avait victorieusement lutté contre cette royauté féodale en Europe; en un mot, tous les grands Français de la République et de l'Empire étaient voués à l'exil comme Carnot, à la mort comme Labédoyère et Lavaletle, à la misère comme Gruyer, à la dégradation comme Bonnaire, à la folie comme Ameilh...
L'armée de Condé, qui n'avait jamais trouvé l'occasion de se battre contre les Français, couvrait la France de bourreaux.
Que l'on nous pardonne ces explosions d'indignation dans ce long martyrologe.
Le général Savary, simple soldat en 1789, était capitaine à dix-neuf ans. 11 se distingua pendant les guerres de la République et de l'Empire, et fut nommé général de division en 1805. 11 s'acquitta avec succès de plusieurs missions diplomatiques qui lui furent confiées par Napoléon. Après Waterloo, il suivit l'Empereur sur le Bellerophon, mais les Anglais lui refusèrent de l'accompagner jusqu'à Sainte-Hélène et l'envoyèrent prisonnier à Malte, au mépris du droit des gens. En vain réclamait-il des juges; il s'évada. 11 se rendit à Smyrne, où il apprit l'arrêt qui le condamnait à, la peine de mort. Inquiété, menacé par les agents diplomatiques bourbonniens, il rentra en Europe et se réfugia à Gratz, en Styrie, où le gouvernement autrichien le toléra, et même permit à sa femme et à sa fille de venir le rejoindre.
Cependant il n'était pas tranquille tant que son procès n'était pas revisé. Il avait besoin de retourner à Smyrne, il obtint un sauf-conduit, mais là, une fâcheuse aventure faillit le perdre. Il eut à punir dans un duel l'insolence d'un jeune officier de la marine française, il craignit de nouvelles persécutions et partit pour l'Angleterre où il demeura sans être inquiété jusqu'en 1819. Mais il ne pouvait vivre hors de France. Il rentra brusquement et reparut dans son hôtel à Paris. Le gouvernement l'envoya devant un Conseil de guerre, mais les haines s'étaient assouvies, et il eut la chance d'être acquitté par le même Conseil et sur les mêmes faits qui lui avaient valu la peine do mort.
Revenons maintenant de quelques années en arrière; nous n'avons pas épuisé la longue liste des victimes de la Terreur de 1815-1816.
Citons encore les condamnations à mort prononcées contre les généraux Lefebvre, Desnouettes (il mai 1816), Rigaud (16 maij,
Gilly (25 juin). Les trois premiers, jugés à Paris, parvinrent à s'expatrier.
La même sentence atteignit peu après le général Drouet d'Erlon, les généraux Lallemand aîné (20 août), Lallemand jeune (21 août), Clausel (11 septembre). Ces généraux échappèrent également à la mort par l'exil.
L'armée française, comme on le voit, était suffisamment décapitée. Les anciens maréchaux n'étaient plus nombreux et il n'en existait point de création nouvelle. Le roi en fit l'observation et voulut avoir des maréchaux de sa façon. Son choix fut heureux, il nomma deux émigrés, le duc de Coigny et le comte de Viomenil (le coquin qui joua un si beau rôle dans les procès Faucher et Travot, l'ami de Canuel), le comte de Beurnonville (ex-républicain, devenu le collègue de Tabbé de Monlesquiou), et le duc de Feltre, le traître, le persécuteur acharné.
Ce fut, pour ce dernier, une occasion d'imposer une humiliation de plus au petit nombre de maréchaux qui avaient avalé leur honte et renié leur passé, et en même temps de flatter les faiblesses des princes et des courtisans. Obligé de prêter serment comme maréchal, il s'éleva contre la simplicité révolutionnaire du serment en usage, et proposa de le remplacer par des formules ayant leur origine dans ces temps reculés où nos rois, mal affermis dans leur puissance, avaient incessamment à se défendre, avec des bandes indisciplinées, contre leurs grands vassaux. La cour accueillit ce changement avec transport. On décida que les anciens maréchaux renouvelleraient, à cette occasion, leur serment, et, le 15 juillet, jour de la Saint Henri, dans une grande Assemblée tenue aux Tuileries, le président du Conseil lut, pour le duc de Feltre, puis ce dernier lut à son tour pour les autres maréchaux présents à Paris, la formule suivante :
« Vous jurez à Dieu, votre créateur, sur la foi et loi que vous tenez de lui et sur votre honneur, que bien et loyalement vous servirez le roi, ci-présent, en l'office de maréchal de France duquel ledit seigneur vous a pourvu ; que vous n'aurez aucune intelligence ni particularité avec quelque personne que ce soit, au préjudice de lui et de son royaume, et que si vous entendiez quelque chose qui lui soit iréjudiciable, vous le lui révélerez, que vous ferez vivre en bon ordre, justice et police, les gens de guerre qui sont et qui pourront être ci-
après à sa solde et service; que vous les garderez de fouler le peuple et sujets dudit seigneur et leur ferez entièrement garder et observer les Ordonnances faites sur lesdits gens de guerre ; que des délinquants vous ferez faire la punition, justice et correction, telle quelle puisse être l'exemple à tous autres ; que vous pourvoierez et ferez pourvoir et donner ordre à la forme de vivre des gens de guerre, conformément aux Ordonnances dudit seigneur; que vous irez et transporterez toutes les fois qu'il le commandera, par toutes les parties du royaume, pour voir et entendre comment iceux gens de guerre vivront, et garderez et défendrez de tout votre pouvoir qu'il ne soit fait aucune oppression ni moleste au peuple, et jurez, au demeurant que, de votre part vous garderez et entretiendrez lesdites Ordonnances en tout ce qui vous sera possible et ferez et accomplirez entièrement tout ce qui vous sera ordonné selon icelles et de faire eu France tout ce que bon et notable personnage, qui est pourvu comme vous en état présentement doit et est tenu de faire en tout et partout ce qui concerne ledit état. En signe de ce et pour mieux exécuter ce que dessus, ledit seigneur roi vous fait mettre en la main le bâton de maréchal, ainsi qu'il a accoutumé faire à vos prédécesseurs. »
Ce charabia moyen âge nous démontre suffisamment de quel esprit rétrograde était animé ledit seigneur roi.
L'obligation de moucharder existait déjà pour les chevaliers de Saint-Louis et de la Légion d'honneur.
Après la lecture de cette ridicule et avilissante formule, chaque maréchal s'inclinait devant le roi et ajoutait :
Je le jure, .\insi, pour conserver leur grade et leurs rentes, défilèrent ces soldats de la République qui devaient leurs dignités à la Révolution, comme la Révolution leur devait ses triomphes militaires! Jourdan, Moncey, .Mortier, Oudiiiot, .Macdonald, Kellermann, Suchet, Gouvion-Sainl-Gyr, ainsi s'inclinèrent parmi les Beurnonville, les Marmont, les de Feltre, les de Coigny, les Vioménil, les maréchau.x Masséna, Victor, Lefèvre, Serrurii-r. 11 manquait à la fête le maréchal Soult, duc de iJalmatie, ce farceur élionlé, tour à tour impérialiste et royaliste qui persécuta ses anciens compagnons d'armes, éleva un monument expiatoire aux victimes do Quiberon déclara, au retour de l'île d'Elbe, Napoléon //07-5 la loi el lui demanda ensuite une commandement, combattit à Waterloo, contribua à livrer Paris, et enfin offrit
ï!5l LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
de contribuer à prendre part à cette « insurrection royale du Midi » (ce sont ces expressions) à ces massacres dont nous avons cité les plus célèbres victimes. La loi dite d'amnistie l'envoya en exil. On le revit plus tard, sous Louis-Philippe, ministre de la guerre.