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LES COMITÉS ROYAUX. LES VAUTOURS DE BUONAPARTE

La terreur blanche fit plus de cent mille victimes; malheureuseinent, l'histoire n'a pu garder les noms que de celles qui furent immolées par les Cours prévôtales, les Conseils de guerre et les Cours d'assises, ou dans quelques massacres fameux. Dans un grand nombre de villes s'étaient formés des comités royaux, sur le modèle des comités révohitionnaires de 93, foyers de haine, de brigandage et de dénonciations, pourvoyeurs des Cours prévôtales.

« Poursuivre, persécuter, sévir, dit un historien, était toute l'occupation des préfets, qui s'ingéniaient à inventer de nouvelles catégories de crimes. Les habitants des départements de l'Eure et du Rhône étaient tenus, par arrêté préfectoral, de dénoncer et livrer immédiatement à l'autorité toutes les personnes qui répandaient des bruits absurdes. Ils multipHaient les perquisitions, les visites domiciliaires. Ils n'hésitaient pas à faire démolir une propriété ou à faire incendier une grange, quand ils faisaient la chasse aux généraux de l'armée de la Loire. Un arrêté du chevalier de Fitz-James condamnait à ètro fusillé dans les vingt-quatre heures tout individu qui colporterait des écrits insidieux, non revêtus de la signature d'une autorité constituée.

Enveloppés dans un vaste système d'espionnage, tous se sentaient menacés. La délation atteignait les hommes les plus étrangers à la politique. Il ne suffisait pas d'être persécuteur pour être à l'abri de la délation. Il n'y avait plus de sécurité nulle part, ni pour personne, pas même dans le cabinet du roi, pas même à la Chambre. Voilà sous quels auspices et par quels moyens la royauté légitime essayait de s'implanter de nouveau en France.

En mai 1816, la Cour prévôtale du département de la Sarthe se dirigeait vers la petite ville de Lude, chef-lieu de canton, située sur le Loir. La voiture qui accompagnait ce terrible tribunal était suivie d'une charrette chargée d'un objet sinistre.

Cette charrette promenait une guillotine.

Evidemment, on savait d'avance que l'on aureiit à s'en servir.

A l'arrivée des juges et de leur instrument, l'émotion des habitants de Lude fut extrême. Toutes les portes et les fenêtres se fermèrent. Les juges se rendirent directement à la salle des actes publics, qui devait servir de prétoire. Plusieurs bancs y avaient été disposés pour les accusés, que bientôt les gendarmes introduisirent. C'étaient vingt-trois paysans qui se regardaient avec étonnement et une vague terreur.

Ils se demandaient ce qu'on avait à leur reprocher.

Pendant la dernière insurrection, Vendame, un insurgé, avait été désarmé, et les prévenus, après ce crime, s'étaient portés vers la demeure de deux autres cultivateurs, dans l'intention, disait l'accusation, de leur enlever leurs vivres.

Ces pauvres gens avaient cru remplir un devoir patriotique; iis avaient voulu empêcher la guerre civile sans verser une goutte de sang, et on venait leur apprendre qu'ils avaient commis un crime.

Après un rapide interrogatoire, le président prononça un verdict qui condamnait à la peine capitale les nommés Pierre f.eroy fils, garçon menuisier; Joseph Lambert, men isier; Charles Roland, menuisier; Jean Joreau, journalier. Les autres malheureu ; furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité et à la détention; et, le lendemain, les quatre têtes tombaient sur la place publique de Lude. Afin de jeter de l'odieux sur ces innocents et faire supposer chez eux une férocité exceptionnelle, l'autorité leur avait donné le surnom de bande des vautours de Duonaparte.

De même que c'était un crime de trahison de réprimer la chouannerie, c'était aussi un crime de combattre le brigandage dans n'importe quelle province, lorsque le vol, le meurtre, les scènes dodésordre étaient des explosions d'enthousiasme rovaliste.

Le désastre de Waterloo avait été célébré à Montpellier par des manifestations tumultueuses. La populace avait saccagé un café, blessé plusieurs officiers, désarmé des patrouilles et assailli un poste. La garde nationale dut intervenir; mal lui en prit.

Dénoncés pour avoir troublé celte petite fête, onze gardes nationaux furent traduits, le îi(i juillet l«i6, devant la Ilaute-Cour prévûlalo de l'Hérault.

24o6 LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE

Il avait été décidé en haut lieu, dit un historien, que cinq condamnations capitales seraient prononcées. Chaque ville de France était ainsi taxée à tant de têtes.

Deux juges désignés refusèrent de présider la Cour prévôtale, véritable tribunal d'assassins. L'histoire nous a conservé le nom do l'un de ces deux courageux citoyens, c'était M. Chauvet.

La Cour se trouva composée de M. Saurines, président, Loys de Marigny, Martin, juges au tribunal civil, Coffinières et Vial, avocats sans cause, la honte de leur ordre et le plus souvent l'objet de la risée de leurs confrères. Le maréchal de camp Montel remplissait les fonctions de prévôt.

M. Paris, l'un des défenseurs, ainsi que les autres avocats, remplirent avec la plus grande fermeté et le plus grand courage, la périlleuse mission qu'ils avaient acceptée de disputer aux assassins la vie de quatorze accusés. Ni les injures, ni les menaces du président ne les empêchèrent de poursuivre jusqu'au bout leur noble tâche.

Cinq des accusés furent condamnés à mort. C'étaient les nommés : Jean-Jacques Pau, boulanger; Esprit Avinens, ferblantier; Nicolas Lataud, officier en retraite; Jean-Jacques Adelbert et Pierre Combes, anciens militaires.

Pau et Avinens n'avaient pris aucune part à la répression du mouvement royaliste. Des témoins vinrent établir leur alibi, on refusa de les entendre.

La participation des trois autres n'étant guère mieux prouvée et parmi tous ces prévenus, — puisqu'il fallait cinq tètes, — on aurait pu tirer au sort les condamnés; le jugement aurait été tout aussi équitable. Deux furent condamnés à dix ans de surveillance de la police, un à dix ans de réclusion, un autre aux travaux forcés à per- •pétuité.

L'exécution des quatre condamnés à mort fut ordonnée pour le jour même de la sentence. Ils ne devaient quitter la salle du tribunal que pour monter à l'échafaud; mais malgré toute son activité, le bourreau ne put être prêt avant la nuit.

A neuf heures, précédés par des torches, les victimes furent conduites au supplice.

M. Lardier, un écrivain local, a laissé, de ce drame, un émouvant récit dans Une exécution à Montpellier.

Dieu Doas vengera!

Lit. l«.'l. — Favarp (mres. editoori

« Il n'est pas inutile de dire comment moururent ces victimes d'une opiuion généreuse qui seule était poursuivie et mise en cause dans cette afTaire.

« Aucun des cinq condamnés ne faiblit, aucun ne démentit l'énergie de la conviction que le conduisait à l'échafaud, Pau, jeune encore, homme superbe et de formes athlétiques, marchait sûrement à la mort, promenant des regards assurés sur la foule qui admirait son courage et son sang-froid. Avinens, plus jeune que Pau, jouissait à Montpellier d'une estime générale et avait constamment mené une vie exempte de reproches. Convaincu de l'atroce injustice qui devait terminer ses jours, il voulut protester par un dernier effort qui malheureusement fut impuissant contre l'infàmp. arrêt de la Cour prévôtale.

Dans le trajet de la prison au lieu de l'exécution, il parvint à s'emparer du sabre d'un gendarme, se défendit longtemps et ce ne fut qu'à grand peine qu'on put le désarmer et le conduire à l'échafaud.

« Cinq fois le fatal couperet 3'abattit et cinq fois avant de s'abaisser sous son tranchant, les victimes firent entendre le cri de Vive la République !

(( La foule, stupide et lâche, composée en grande partie de légitimistes, répondit à celte noble invocation par des cris de rage et de fureur.

« La terreur et la consternation planèrent sur la ville à la suite de ce jugement et des circonstances qui avaient accompagné l'exécution. Chacun pouvait craindre pour soi après une violation aussi manifeste de toutes les règles de la justice et tous ceux qui n'avaient pas fait preuve d'un royalisme exalté, soit par des extravagances, soit par des actes de férocité, pouvaient être arrêtés et traduits devant la Cour prévôtale. On eiit dit que Montpellier était en proie à une de ces calamités générales et terribles qui ont pour effet de dissoudre .tous les liens de la société et jusqu'à ceux de la famille; et, frappant une population entière, sans distinction d'âge ni de sexe, ont le pouvoir, par l'effroi qu'elles répandent, d'étouffer les plus douces affections. Les parents des condamnés les ont peu vus pendant le jugement et s'éloignèrent entièrement d'eux aussitôt qu'il eût été rendu.

« Heureusement, pour consoler l'humanité, presque toujours dans des circonstances semblables on a vu des dévouements sublimes

former un brillant contraste avec le découragetaent général et témoigner hautement que les grandes crises sociales, en développant l'égoïsme, mettent aussi en relief les nobles et beaux caractères; c'est qui eût lieu à Montpellier.

« Une jeune fille de dix-sept ans, Marie Clausson, appartenante la classe du peuple, avait vu son père faire partie des quatorze accusés mis en jugement et sur le point d'être condamnés au dernier supplice; sa maison avait été incendiée et saccagée ; la vue de ces désastres, toutes les scènes d'horreur dont elle avait été témoin, ne firent pas naître, mais éveillèrent dans son âme ces sentiments élevés qui, pour réparer autant que possible une injustice, font chercher et- affronter le danger sans le craindre.

« Le lendemain de l'exécution, elle se rendit chez le fossoyeur et demanda à pénétrer seule dans le cimetière. Les cinq cadavres et les cinq têtes gisaient encore sur le sol. A cet aspect, le jeune fille s'agenouille, adresse au ciel une ardente prière ; puis elle coupe une mèche de cheveux de chaque tète, les noue, les marque, fait placer le corps d'Avinens dans une bière, met une pierre sur celui de Pau et le soir, à onze heures, le fait enlever et enterrer dans le jardin de son père. Le lendemain et les jours suivants, elle se rendit chez les fiimilles des suppliciés, leur adressa de touchantes paroles de consolation et leur remit les cheveux.

Peu de jours après, elle fut arrêtée et conduite à l'IIôlel de Ville, car on espérait la punir de tant de piété, de dévouement et d'héroïsme. Mais les chefs reculèrent cette fois devant l'indignité que la tourbe royaliste espérait leur faire commettre, et Marie fut mise en liberté, après vingt-quatre heures de détention.

« Son zèle ne fut point abattu par ce commencement de persécution. En public, au milieu des huées et des insultes dont la foule accompagnait les malheureux patri.)tes envoyés au bagne, elle suivit les charrettes qui portaient ces condamnés; elle fit plus d'une lieuo avec eux, cherchant à relever leur courage et leur prodiguant les faibles secours qui étaient à sa disposition. Elle fut arrêtée de nouveau et, de nouveau, mise en liberté.

<< Le dévouement de cette (ille intrépide fut cependant récompensé.

Son père, que la mort menaçait, fut acquitté de tous les crimes

politiques qu'on lui imputait; mais ses juges eurent la satisfaction de le punir sous un autre prétexte.

« Pendant les débats, il n'avait pu retenir l'expression de son indignation contre les témoins à sa charge, qui déposaient contre lui avec toute la haine et toute la fausseté naturelles aux hommes de ce parti si caractéristique de l'époque.

« Il fut, pour ce fait, condamné à cinq années de réclusion.

« Quelques années plus tard, les Bourbons étaient une troisième fois chassés de la terre de France, qu'ils avaient couverte de tant de ruines et inondée de tant de sang. Une cérémonie expiatoire attira sur îe lieu de la sépulture des malheureux exécutés toute une populalion émue et sympathique. Des discours patriotiques furent prononcés sur la tombe de ces martyrs de la liberté, puis des voix mâles entonnèrent l'hymne sacré de la Marseillaise. »

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