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LES VICTIMES D ARPAILLARGUES ET DE CARCASSONNE

II n'était pas nécessaire, comme on l'a déjà vu et comme on va le voir encore, d'être un personnage politique, un haut fonctionnaire ou un riche libéral bon à piller, pour être envoyé devant ces antichambres de la guillotine, qu'on appelait Cours prévôtales et Conseils de guerre. Il suffisait d'avoir autrefois montré des opinions républicaines ou impérialistes, d'avoir eu les opinions de son temps, pour prêter le flanc au dénonciateur, pressé d'hériter ou en quête d'une place.

Tout prétexte était bon et rien ne pouvait apporter des considérations favorables à l'accusé. On n'en admettait aucune, ni l'humilité de la condition, ni l'âge, ni l'ignorance. Il arriva même de supprimer des témoins à décharge, quand, par hasard, il se présentait de ces audacieux. Ouvrier, paysan, vieux soldat, tout y passait. Les journaux, complices des furieux, ou d'une lâcheté étonnante, disaient k peine un mot de ces victimes vulgaires, et, s'ils en parlaient, c'était pour les insulter... surtout lorsqu'elles n'avaient pas accepté les dernières « consolations » du prêtre.

« Le 11 avril 1815, dix-sept mois avant le jugement, une troupe assez nombreuse de volontaires royalistes, licenciés après la capitula-

LLS QUATRE SERGENTS CE LA ROCHELLE UGl

tion du duc d'Angoulème, se présente devant le bourg d'Arpaillargues. Les habitants, voyant en eux des ennemis, se mettent en défense; on sonne le tocsin; le maire, à la tête des plus résolus, se rend à l'entrée du bourg et parlemente avec les volontaires. Au milieu des pourparlers, un coup de feu éclate; des deux côtés, on se croit attaqué et l'on tire; les volontaires se dispersent, laissant sur le terrain plusieurs blessés.

« Les Cent-Jours se passent, ainsi que les derniers mois de 1815; puis, des dénonciations arrivent aux autorités de Nîmes : une troupe de volontaires royaux se met aussitôt en chemin, envahit Arpaillargues et arrête un nombre assez considérable d'habitants des deux sexes.

« Après une longue instruction, les accusés comparaissent devant la Cour d'assises du Gard : quelques-uns sont acquittés; d'autres condamnés à une longue réclusion ou aux travaux forcés à perpétuité; kiiil sont frappés de la peine capitale, entr'autres deux vieillards, âgés l'un de soixante-dix ans, l'autre de soixante-quinze'.... Il y avait aussi deux femmes, Jeanne Verdus et la veuve Boucovran, qui montrèrent, en mourant, plus de courage que les soldats qui entouraient la guillotine, car le cœur faillit à plus d'un à la vue de cette horrible tuerie. »

Ces condamnations appartenaient à des faits antérieurs aux trois amnisties prononcées par le roi par la proclamation de Cambrai, par l'ordonnance du 24 juillet et la loi du 12 janvier :

« Je promets, moi, qui n'ai jamais promis en vain, l'Europe le sait, de pardonner aux Français égarés tout ce qui s'est passé depuis le jour où j'ai quitté Lille. >>

La parole du roi vaut sa clémence; aussi les juges l'oublient du jour au lendemain. Quant aux accusés, ils l'ignorent, ils n'ont pas lu les journaux.

Et que dire de la composition des tribunaux, juges et jurés? Nous avons presque toujours donné leurs noms... des noms gothiques, bizarres, des titres de noblesse qui ne rappelaient aucun service rendu au pays; des généraux qui n'avaient jamais commandé une brigade; des amiraux qui avaient été vingt-cinq ans avant de revoir la mer.

Tous ces revenants sont, de naissance et d'état, les ennemis des infortunés dont les noms ont fait trembler l'étranger, dont les titres sont de glorieux témoignages de la reconnaissance de la nation.

C'est de leurs fauteuils de juges que ces nobles officiers de l'armée de Condé peuvent seulement, après une si longue attente, trouver,

dans le sang français, une compensation à Marengo, Austerlilz, léna, la Moskowa, Montmirail, Champaubert. Ils se vengent de la gloire par l'assassinat, et leur premier commandement est celui d'un peloton d'exécution. Grenelle, la place de l'Observatoire, la place de Grève sont leurs champs d'honneur à Paris... On ne les compte pas en province. Ils ont dégradé Bonnaire et jugé Cambronne, et, depuis que le roi, gardé par deux cent mille étrangers, n'est plus en fuite, ils 1© sauvent au moins une fois par jour... ce sont tout bonnement des héros...

Carcassonne, — ville d'un zèle ardent, pays chaud, — ne pouvait se contenter de son Tribunal correctionnel et de sa Cour d'assises, elle avait sa Cour prévôtale à laquelle pourvoyait un Comité royal. — La justice n'y chômait pas, d'ailleurs, et vous allez en juger, on ne s'y montrait pas plus scrupuleux qu'ailleurs pour se procurer des causes politiques.

M. Daux, honorable chirurgien, fut dénoncé comme conspirateur, par le maire d'une commune de l'arrondissement de Castelnaudary, M. le comte de Vendomois, qui depuis fut convaincu de faux témoignage en Cour d'assises, M. Baux fut arrêté, mais comme il n'y avait pas l'ombre d'un complot, on le relâcha. Le comte, furieux, dénonçn alors les juges et le procureur du roi au procureur général de Montpellier qui, sans retard, donna l'ordre de recommencer la poursuite. La sentence est dictée d'avance, le malheureux chirurgien est condamné sans preuves par les mêmes juges qui, précédemment, l'avaient acquitté.

Appel est interjeté, et l'accusé est transféré à Carcassonne.

Là, se trama contre lui la plus ignoble machination pour assurer sa perte.

La prison de Carcassonne était encombrée de prévenus. Un agent du Comité royaliste de l'Aude, M. Coméleran, introduit dans la prison, annonça avec mystère aux détenus, qu'un riche propriétaire, M. Fournie de Larivade, était tout disposé à favoriser leur évasion en fournissant l'argent nécessaire, mais à une condition... c'est que le premier usage qu'ils feraient de leur liberté serait de prendre leur revanche sur les autorités en les coffrant elles-mêmes. « Quelques officiers en demi-solde, ajoutait-il, vous y aideront. »

Cette proposition sourit au plus grand nombre, mais le prétendu émissaire de M. Fournie ajoutait :

— Mon ami fait grandement les choses, il paye à tous leur rançon, mais il ne vous connaît pas et il a le droit d'exiger une garantie de vos promesses. 11 demande donc de vous une lettre où vous les renouvellerez et les signerez.

Les détenus se récrièrent d'abord de cette exigence. Mais pour la plupart, ils étaient enfermés depuis des mois, dévorés d'ennui et d'inquiétude. Pauvres paysans, ils avaient laissé leur famille sans ressources, ils ignoraient ce qu'on leur voulait et ce qu'on ferait d'eux. Leur imagination s'exaltait à mesure que s'éteignait leur énergie, et ils ne tardèrent pas à se dire qu'ils ne risquaient pas plus à accepter qu'à dépérir entassés, sans air et sans lumière, dans leur prison; puis le malheur rend parfois stupide; et si grossier que fut le piège, ils ne le voyaient pas. Vainement AL Baux, dont la coopération écrite disait Coméleran était essentielle, leur signalait l'absurdité des propositions de celui-ci ; ils ne l'écoutaient pas ; loin de là, tous, dominés par l'espoird'une liberté prochaine, ils le supplièrent d'écrire la lettre demandée. — Sans vous, disaient-ils. Fournie et Coméleran ne consentiront pas; en refusant, vous serez cause que nous resterons tous ici.

Lui seul, — pauvres gens! faisait obstacle à leur bonheur!

Il résista longtemps, enfin il céda à leurs supplications, à leurs plaintes, à leurs larmes.

Il traça les premières lignes de la lettre, un autre en écrivit la plus grande partie. Le détenu Bouery, cabaretier à Limoux, la signa; un quatrième. Gardé, ancien soldat du train, la remit à sa femme qui la porta à Coméleran.

Le soir même, à minuit, le prévôt envahit la prison, fit jeter dans les cachots et mettre aux fers les détenus désignés d'avance par le Comité, et commença une information. Le prévôt et ses collègues firent comparaître à leur barre les prévenus Baux, Bouery, Gardé et quelques autres, sous accusation d'un double complot : « Complot d'évasion, de massacre et d'attonlat au gouvernement royal dans la personne des autorités constituées, complot ayant pour but de porter le trouble dans la ville de Carcassonne, en excitant les citoyens à s'armer les uns contre les autres. »

Les accusés furent tenus au secret le plus absolu; ce ne fut qu'à l'audience qu'on leur permit de choisir des avocats. Plusieurs n'osèrent se charger de leur défense, et trois seulement eurent ce courage.

Ce fut simplement pour l'honneur de leur corporation, car leur office était inutile.

Dès la seconde audience, la Cour condamna à la peine de mort, MM. Baux, Bouery et Gardé, et à l'exemple de la Cour de Montpellier, elle ordonna que l'exécution aurait lieu immédiatement.

Bien que prévenu longtemps d'avance, le bourreau ne put parvenir à dresser l'échafaud assez vite : ses valets, plus humains que les membres du barreau, avaient refusé de l'aider, il ne sortit d'embarras qu'avec le concours d'un portefaix qui se fit payer en conséquence. Les autorités d'ailleurs, prévôt, général commandant le département et d'autres hauts fonctionnaires, ne dédaignèrent pas de prêter la main à cette œuvre. Le spectacle devait être touchant. Enfin, après de longs efforts, la guillotine fut dressée. A deux heures et demie de l'après-midi, la condamnation avait été prononcée; à cinq heures, les victimes marchèrent au supplice.

M. Baux aperçut le prévôt à quelques pas de l'échafaud. Il s'arrêta et lui cria :

— Prévôt Barthey, Dieu vengera notre mort! .le t'appelle devant lui! Tes collègues et toi, vous nous suivrez de près!

Ces paroles produisirent une impression profonde.

Le bourreau fit son office et les trois innocents périrent.

Mais col « acte de foi » royaliste n'eut pas le succès qu'en attendaient les autorités de Carcassonne. Il souleva même une secrète réprobation. Une des victimes, Gardé, habitait la ville; il laissait une femme et cinq enfants en bas âge; aussitôt après son supplice, un grand nombre de citoyens se rendirent chez lui et donnèrent à sa veuve une petite somme en attendant des secours plus efficaces. Ils ouvrirent, en effet, le jour même, une souscription en faveur des jeunes enfants. Mais pour mettre le comble à leur cruauté, les autorités interdirent la souscription sous peine de poursuites, firent saisir les listes, s'emparèrent de l'argent et — peut-on le croire? — exilèrent la veuve de l'arrondissement, la chassèrent de sa maison, de sa commune!...

Mais, dit M. de Vaulabelle, une autre justice, celle qui s'élève du fond des consciences les plus endurcies, atteignait le prévôt Barthey.

Cet homme n'avait pas entendu sans épouvante les dernières paroles de l'infortuné Baux : Il rentre chez lui frappé de terreur et

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Il cntri-prlt de rassurer ses onalUos.

LIt. 184. — Fatard triiroa, édltoun

tombe malade le soir même. Sa raison s'altère en même temps que sa santé; et croyant voir l'ombre de Baux dans tous ceux qui l'approchent, redoutant pour ses restes la vengeance des amis de ses victimes, il meurt à peu de temps de là, après avoir recommandé à sa famille de déposer son corps, non dans le cimetière public, mais dans la cour de son habitation.

Le portefaix qui, au refus des valets du bourreau avait aidé ce dernier à dresser la guillotine, ne survécut pas à ce triste service; accablé de reproches et d'injures par ses compagnons de travail, qui lui défendirent de jamais approcher d'eux et de se présenter sur le port, se précipita dans le canal du Languedoc et s'y noya le soir même de l'exécution.

ou LE GROTESQUE SE MÊLE A l'oDIEUX

Si dans le chef-lieu de l'Aude on sentit quelque mouvement d'humanité, — bientôt réprimés du reste, — au sujet de M. Baux et de ses deux compagnons d'infortune, il n'en fut pas toujours de même, et le contraire se montra dans l'afTaire du curé du village de Fitou, M. Aurusey. Ici, la stupidité le dispute à l'injustice.

Nous avons déjà dit, je crois, que dans toutes les paroisses de France, les curés étaient obligés d'exercer, par la confession et autres offices de leur ministère, une police secrète. MM. les desservants rendaient un compte écrit, chaque semaine, au curé du chef-lieu de canton qui transmettait ces rapports et le sien à son supérieilir. Ces rapports de police étaient centralisés par un Coiràté secret, et de ce même Comité on distribuait à chaque paroisse des instructions, comparables à celles d'un directeur spirituel à sa pénitente, ou bien le mot d'ordre d'un mouvement d'opinion à soulever par la prédication.

Ce fut ainsi « qu'un beau dimanche » toutes les chaires de l'Aude retentirent de menaces contre les acquéreurs des biens du clergé et des émigrés, et de malédictions contre la suppression de la dîme et autres privilèges ecclésiastiques abolis par l'infâme Révolution.

Naturellement, les possesseurs de biens nationaux prirent l'alarme et à ce point que le curé de Fitou en eut pitié.

Il croyait savoir que cette démonstration n'était pas sérieuse, qu'elle n'était qu'un ballon d'essai. C'était probablement un homme de bonne foi et à qui répugnait l'obéissance passive, aveugle, qu'on exigeait de lui; bref, il entreprit de rassurer ses ouailles et dit au prône qu'il ne fallait pas s'inquiéter des faux bruits que l'on faisait courir, que S. M. Louis XVHI, dans la Charte qu'il avait octroyée, avait reconnu la vente de tous les biens nationaux.

Il faudrait, ajouta-l-il, supposer ce monarque sans loyauté et sans foi, un malhonnête homme, pour oser avancer qu'il retirerait sa parole et violerait la Charte. Donc, aucune restitution n'aura lieu.

Trois jours plus tard, le curé Aurusey fut arrêté pour avoir insulté le roi et tenu des propos de nature à troubler la paix publique... juste le contraire de ce qu'il avait dit et fait.

Par provision, on avait ajouté à ces accusations, celle d'avoir correspondu avec Buonaparte pendant le séjour de ce scélérat à l'île d'Elbe.

Il fut mis en prison et au secret; son procès fut rapidement instruit et il parut devant la Cour d'Assises.

L'animation était extrême contre ce pauvre curé, le seul du département qui eût agi honnêtement; mais le fanatisme royaliste rendait le peuple a moitié fou.

Une foule passionnée, houleuse, envahit la salle et les abords du Palais de justice.

On voyait pêle-mêle avec les juges, le préfet, sa femme et sa fllle, le général commandant le département et son état-major, le maire et ses adjoints, les femmes d'un grand nombre de fonctionnaires, les principaux ecclésiastiques de la ville, des officiers de gendarmerie. ft De toutes les bouches sortaient l'annonce et le vœu d'une condamnation capitale ; les jurés choisis par le préfet manifestaient hautement l'intention de la prononcer. »

Appelés dans la chambre du Conseil, avant l'audience, pour le tirage au sort de ceux d'entre eux qui devaient composer le jury do jugement, un certain nombre, frappant familièrement sur l'épaule du procureur du roi, le sollicitaient pour être maintenus.

— Ne nous récusez pas, ùisaien'-ils, nous sommes solides au

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Le défenseur fut épouvanté; il créa incident d'audience sur inci-

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dents, et avec une habileté remarquable, employa la nuit à décider les témoins les plus importants à quitter Carcassonne. Le lendemain, sur ses conclusions, la Cour, privée des témoignages essentiels, fut obligée de remettre l'affaire à une autre session.

■ Il sembla qu'on arrachât sa proie à l'assistance, et une violente clameur s'éleva de la salle. On criait à la supercherie, à la trahison, et le clergé lui-même cédait à la colère. Les jurés ne se montraient pas moins indignés. Ils se réunirent dans un château du voisinage et, au dessert d'un bruyant festin, ils rédigèrent une dénonciation au garde des sceaux, dans laquelle ils se plaignaient « de ce que, par un acte arbitraire dans l'intérêt d'un prêtre sacrilège, sur les conclusions d'un avocat d'autant plus suspect qu'il avait été membre de la Chambre des représentants, la Cour avait refusé de juger et de condamner l'homme le plus coupable qui eût jusqu'alors paru sur les bancs d'ignominie, et dont la punition était si nécessaire et si ardem= ment désirée. «

L'affaire revint à la session suivante: la haine, les fureurs n'avaient pas désarmé. Les mêmes femmes, les mêmes jeunes filles remplissaient la salle, couraient des juges aux officiers et de ceux-ci aux abbés. Le clergé était plus nombreux. Les jurés étaient choisis par le préfet, baron Trouvé, et ces honnêtes gens avaient déclaré la veille, en soupant à l'auberge, que cette fois le curé de Fitou n'échapperait pas.

Aussi le courageux défenseur de l'abbé Aurusey commençait- il à! désespérer de sa cause.

Quand soudain, à la vue d'un groupe nombreux de chanoines, une inspiration originale, audacieuse, '.nais logique en définitive, traversa sou esprit.

11 demanda la parole; après un exorde qui ressemble à un sermon, il déclare que l'accusé n'est pas devant ses juges naturels, et que, d'après toutes les lois canoniques, un prêtre ne peut être jugé que par un tribunal de prêtres.

Ces paroles produisirent une impression soudaine et profonde. Pour tout le monde, l'idée d'un tribunal ecclésiastique fit diversion, et les prêtres entrevirent les perspectives d'un nouveau pouvoir.

Le défenseur poursuivit :

« Hendez l'accusé à ses juges naturels, n

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« En 1801, le pape, par le Concordat, en consacrant le rétablissement du culte catholique en France, avait entendu restituer à l'Eglise tous ses privilèges.

« C'était par le fait seul de la tyrannique impiété de l'Usurpateur, que la juridiction ecclésiastique n'avait pas recouvré tous ses droits, mais ces droits étaient imprescriptibles. Je vous adjure, MM. du clcvgé, ici présents à l'audience, d'attester la vérité du principe et de se joindre à moi pour solliciter de la Cour une déclaration d'incompétence qui permit d'appeler l'attention du roi très chrétien sur une question de droit public aussi importante, question que la piété bien connue du monarque résoudrait nécessairement dans l'intérêt de la religion et de ses ministres. »

Les bons chanoines, pris au leurre, applaudissent ces séduisantes doctrines, puis se tournent vers les magistrats et discutent avec eux, et telle est leur éloquence que la Cour se déclare incompétente.

L'accusé fut sauvé pour la seconde fois, et les dames de Carcassonne n'eurent pas le plaisir de voir tomber sa tête.

Mais l'arrêt fut cassé et l'accusé renvoyé devant la Cour d'Assises de Perpignan.

Le spirituel défenseur avait gagné du temps et soustrait son client aux haines locales qui demandaient sa tête.

A Perpignan, le curé fut accompagné par un grand nombre de ses paroissiens de Filou, qui enfin avaient compris que le curé n'avait parlé en chaire que dans leur intérêt. Ils se montrèrent reconnaissants, et pour ne pas l'abandonner, passèrent plusieurs nuits dans la salle d'audience.

Il ne fut pas absout, mais on ne lui infligea que cinq mois do prison.

Ainsi finit l'odieuse comédie qui menaçait d'être un drame sanglant.

Les Cours prévôtales n'eurent point toujours le bonheur de prononcer des condamnations capitales, et souvent, dans leurs arrêts, à l'odieux ne se mêla que le ridicule.

En voici quelques exemples :

A Aix (Bouches-du-Rhùne), un entrepreneur de spectacles forains avait obtenu du maire l'autorisation de montrer des figures de cire, et avait fait placarder des affiches dans lesquelles il annonçait la

représentation du Jardin royal et Retour à la Vertu, où S. M. Louis XVlll est représentée en habit militaire, avec figures richement costumées, etc.. Entrée deux sous par personne.

Un ancien lieutenant retraité, âgé de soixante-treize ans, allant faire sa promenade quotidienne, s'arrêta devant cette annonce. 11 fut rejoint par M. Jacquemin, médecin.

— Qu'est-ce que cela? lui demanda-t-il en l'abordant

— Ce sont des marionnettes, répondit M. Christine.

Cette réponse fut recueillie par un passant qui, plein de zèle, alla la porter à l'autorité judiciaire. M. Christine fut arrêté, et par un jugement du 22, octobre, « reconnu coupable d'avoir porté atteinte au respect de la personne sacrée du roi et aux membres de sa famille, en disant à haute voix, à l'occasion d'un spectacle où l'on annonçait la figure de S. M. Louis XVIII en habit militaire : Ce sont des marionnettes. » Le sieur Christine est condamné à trois mois de prison et cinquante francs d'amende, à la privation du dixième de sa pension de retraite pendant lesdits trois mois, à la surveillance de la haute police pendant six mois et aux frais du procès.

Autre jugement non moins admirable :

Cette fois, nous quittons le Midi. A Rennes, un capitaine de gendarmerie en retraite, M. Paul Sassar, était cité devant la Chambre des appels correctionnels, comme témoin d'une rixe de café.

Il se tenait assis au fond de la salle, quand le président, M. Huon de Kermadec le fit appeler et lui dit :

— Vous portez, sur votre redingote, des boutons séditieux. Asseyezvous sur le banc des prévenus.

Le capitaine obéit, très étonné.

Le président lui renouvelle son observation ; il ne comprend pas.

Celui qui l'avait dénoncé, un gendarme de service, s'approche alors et indique, près de la redingote de l'officier, un bouton portant ces mots : G-endaj'merie i?npériale.

Aussitôt, l'avocat général, M. Delamarre, se lève, déclame un violent réquisitoire contre le capitaine, et demande sa condamnation à trois mois de prison avec privation de la moitié de sa pension de retraite pendant ci?i^ ans et de la surveillance de la haute police pendant le même temps.

Les images des rois, des princes et princesses, sont devenues

sacrées, comme sous l'empire romain les images de César. Il ne reste plus qu'à élever des autels au divin Louis XVIII.

Une fervente royaliste, prêtresse de Vénus, dénonça à l'autorité judiciaire un capitaine à demi-solde qui avait outragé la duchesse d'Angoulême, en faisant servir son buste en plâtre de support à un chandelier, par allusion sans doute au métier que font les entremetteuses, et de plus, d'avoir dessiné deux lignes noires au-dessus de la lèvre supérieure de la princesse.

Le buste fut déposé comme pièce de conviction, et le tribunal de première instance de La Rochelle déclara le capitaine « atteint et convaincu d'avoir, dans la nuit du 4 au 5 mai, étant dans un lieu de prostitution, adressé des paroles ordurières à un buste respectable, et manifesté l'intention d'avilir une image révérée, en réparation de quoi le prévenu est condamné à trois mois de prison, cinquante francs d'amende, au remboursement des frais, à trois mois de surveillance de la haute police et 100 francs de cautionnement de bonne conduite. »

Autres arrêts étonnants :

M. Nanteuil, ancien officier municipal, fut condamné à 4.000 fr. d'amende, deux ans de privation de droits civiques, deux ans de surveillance de la haute police, pour avoir montré par hasard une médaille à l'effigie de Napoléon, frappée à l'occasion de la fondation de l'Université.

Un écrivain, M. Rioust, auteur d'un éloge sur Carnot, fut déclaré, par le tribunal correctionnel de Paris, coupable d'avoir professé dans cet écrit des idées contraires aux maximes fondamentales de la monarchie et tendant à affaiblir le respect dû à la personne et à l'autorité du roi; d'avoir, à l'audience du 29 mars précédent, dans une plaidoirie entièrement écrite, osé soutenir une doctrine contraire à la légitimité, en prétendant que l'Usurpateur des Cent-Jours pouvait être encore salué du titre de monarque, et d'avoir osé déclarer, en face de la justice, qu'il professait hautement des principes qualifiés par lui de libéraux et qui ne sont que séditieux.

En conséquence de quoi le tribunal condamne ledit Rioust à deux ans de prison, 10.0(X) francs d'amende, 10.000 francs de cautionnement de bonne conduite, dix ans de privation de ses droits civiques et de famille, cinq ans de surveillance de la haute police et lu frais.

On inventait des délits incroyables.

On avait mis en cause un capitaine en retraite comptant plus de vmgt années de bons et honorables services, ce que le duc de Berry appelait vingt années de brigandage.

Le Président. — Vos noms et qualités?

R- — Velu, ancien capitaine de cavalerie.

D- — ÎN'"avez-vous pas appelé votre cheval Cosaque?

R- — Gela peut être, mais je n'en ai aucun souvenir.

D. — Gomment avez-vous pu donner à votre cheval un nom cher à tous les bons Français?

R. — Je l'avais acheté d'un officier russe, et je l'avais appelé cosaque comme je l'aurais appelé normand, s'il eut été normand.

D. — Vous devriez pourtant savoir que c'était outrager un peuple au courage duquel la France doit en partie le rétablissement de l'autorité légitime.

Par une indulgence extraordinaire ou pour mieux dire, par un sentiment de pitié que leur inspirait l'état déplorable de la santé du prévenu, les juges prononcèrent un acquittement.

En effet, le pauvre capitaine était frappé à mort. 11 avait contracté, pendant sa longue détention préventive, une maladie à laquelle il succomba quelques jours après son acquittement.

Pourtant, pendant quelques semaines, on aurait pu croire à la fin prochaine de la Terreur : La Chambre, dite introuvable, avait été dissoute, et un ministère soi-disant libéral, arrivait au pouvoir. Mais cet apaisement n'était qu'apparent, et mal en prit aux patriotes qui crurent pouvoir sortir de leur asile. Le sang ne tarda pas à couler de nouveau sur tous les points de la France. Il ne se passait pas de jours sans une exécution capitale.

Le 22 mai 1816, les citoyens Raymond et Desfontaines montaient à Téchafaud à Alençon, condamnés par la Gour prévôtale de l'Orne, comme chefs d'un rassemblement dans les environs do Domfront.

A Sens, un rassemblement coûta la vie à plusieurs cultivateurs. Ils furent exécutés en sortant du tribunal. Pour le même délit encore, la Gour prévôtale d'Orléans condamna à mort et fit exécuter sur-lechamp une femme et quatre journaliers.

A Bordeaux, un agent de police noramé Baudon, joua le rôle de

LES QUATRE SERGENTS DE LV ROCHEM.r.

Ce sont des mariouncttcs.

LIv. 185. — Faï-ai:» frùros. éditeur*

«474 LES QUATRE SERGENTS DE LA. ROCHELLlî

Scheltein, cet agent qui avait iranginé un complot pour faire sauter les Tuileries.

Il se lia avec quelques faibles d'esprit, les convoqua à des réunions dans un cabaret, puis dressa des listes et communiqua à ces soidisant conspirateurs un plan d'organisation militaire fantastique, sur lequel il comptait pour les compromettre.

C'était d'une grande pauvreté d'imagination, mais rautoril<î bordelaise eut l'air de prendre tout cela au sérieux. Les mandats d'arrestation furent lancés, l'instruction grossit les faits et^ à force d'habileté, parvint à établir un complot contre le roi, mais ce résultat inattendu et amusant retint Baudon au nombre des accusés. En vain ce misérable protesta-t-il de son innocence et voulut-il prouver qu'il n'avait joué d'autre rôle que celui d'agent provocateur.

Il fut condamné à la peine capitale et exécuté avec deux malheureux qu'il était parvenu à compromettre, le capitaine Bedrine et le praticien Cassagne. Baudon, jusque sur la planche fatale, ne cessa de protester de ce qu'il appelait son innocence.

Nous verrons un peu plus loin d'autres coquins de la même espèce user de la provocation avec succès.

Revenons à nos têtes coupées.

Quatre paysans des environs de Melun et un Hongrois, cabaretier h, Pon-thiéry (contumace), furent accusés d'avoir voulu renverser lo gouvernement.

Gomment peut-on imaginer pareille folie?

Ils furent arrêtés sous la prévention d avoir prémédité de s'emparer de Fontainebleau, de désarmer les gendarmes ainsi que le régiment de la garde royale caserne dans cette ville; de se porter ensuite sur Melun, de désarmer la gendarmerie et la garnison, et enfin de marcher sur Paris et de s'y emparer du gouvernement.

Et avec quelles armes? Avec quels complices? Un arsenal sans doute et une armée d'insurgés?

Non, à eux quatre, la canne à la main, mais avec le Hongrois!... Qui a pu imo.i.;iner une histoire aussi insensée et comment se trouva-l-il des juges pour y croire? Et sur celle aoeusalion dénuée de preuves et de bon sens, un tribunal osa coiidamner à mort quatre innocents et les envoyer à la gnilloline!

Deux j'ouiriers du 2' régiment d'infanterie de la garde royale,

Desbons et Chayoux, comparurent le 22 août 1816 devant le i" Conseil de guerre de Paris, accusés d'avoir conçu le projet de profiter de la première revue à laquelle assisterait la famille royale, pour tirer sur les princes. II n'y avait que le sergent Faiseau qui prétendait avoir reçu la confidence de ce projet et qui déposa contre les deux jeunes gens.

Ceux-ci niaient avec la plus grande énergie; ils n'en furent pas moins condamnés à la peine capitale, sur un unique témoignage et pour un simple projet de meurtre, sans commencement d'e.xécution.

Conduits à la plaine de Grenelle, ils ôtèrent leurs vêtements en priant qu'on les remit à leurs parents, ils s'embrassèrent, puis la main dans la main, s'avancèrent vers le peloton d'exécution et commandèrent eux-mêmes le feu.

Le temps était favorable aux agents provocateurs, les blessures de l'invasion étaient toujours saignantes. Les armées étrangères occupaient le pays et arrachaient aux paysans leur dernier morceau de pain. L'année 1816 avait été tellement pluvieuse que tout pourrissait dans les champs, grains, légumes et fruits. Sous couleur de politique, des bandes de scélérats se répandaient dans les provinces sous divers déguisements, cherchaient les mécontents, — il n'était pas difficile d'en trouver — et se lamentaient hautement devant eux de la dureté du temps.

A l'officier en demi-solde, ils tenaient un langage patriotique, à la mère de famille entourée d'enfants, du pain cher et introuvable, au commerçant il dépeignait les facilités données en secret aux Anglais, pour tuer par la contrebande nos fabriques et nos dc'^iillants.

Si quelqu'un s'écriait : — « Ah! c'est bien vrai! » ou « A qui le dites-vous? Nous en savons quelque chose nous autres, » ou autre exclamation semblable, il n'en fallait pas davantage pour que le mouchard prit son nom, y ajoutait quelques calomnies locales ou de mauvais renseignements, et le dénonçât, ou encore selon la localité, le gardât pour figurer dans un complot de son invention.

La haute police n'avait pas le privilège de ces agences de provocation et de ces fabriques de complots; quelques préfets, de simples maires poussaient le zèle jusqu'à rivaliser avec elle et à solder aussi des agents.

Qui saura jamais le nombre de leurs victimes?

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