JEUNESSE DE MURAT
Joachim Murât naquit à la Bastide-Forlunière (Loi) le 25 -iiars
Il était le second fils d'un aubergiste qui, ayant amassé quelque bien, lui fit faire ses études à Cahors, puis, le destinant à l'état ecclésiastique, l'envoya à Toulouse étudier le droit canon.
C'est ainsi que le plus souvent nos parents nous connaissent.
Ce brave homme avait produit un garçon d'une force athlétique, d'une beauté virile et intelligente, d'un tempérament généreux, et il rêvait de l'ensevelir tout vivant dans la robe d'un prêtre! C'était sa manière de comprendre la nature et de remercier la Providence.
Mais Joachim était cadet et le bien paternel appartenait à l'aîné.
La nature, qui ne s'accommode point des conventions sociales, réclama ses droits.
Les beaux yeux des Toulousaines plaidèrent chaudement en faveur de ceux-ci, il renvoya à l'arsenal ecclésiastique le droit canon et, comme après ce coup de tête il fallait vivre de ses propres ressources, il s'engagea dans les dragons.
Il aimait les chevaux, il en avait soigné chez son père, puis l'uniforme relevait sa bonne mine. 11 aurait été heureux tout d'abord sans la discipline. Sa nature fougueuse ne s'en accommodait pas.
Mais s'il eût été discipliné, il aurait réalisé le type inconnu du parfait dragon, étant déjà excellent cavalier et soldat intrépide. Un acte d'insubordination le fit renvoyer. Il entra, peu après, dans la garde constitutionnelle de Louis .XVI. Ce n'était pas son affaire; cette garde ayant été supprimée, il passa dans le 21° régiment de chasseurs à cheval et devint sous-lieulenant en 1791.
Uoiftt à Msples.
Lit, itts. — 1''aya»d, frères, éditaars.
Son père alors eût été aussi scandalisé que surpris de le voir, courant du Palais-Royal aux Cordeliers, s'enflammant aux discours des révolutionnaires, admirateur passionné de Danton et, finalement, après la mort de l'ami du peuple, demandante la Convention le droit do changer son nom de Murât en celui de Marat.
n était terroriste... et bon garçon. Il n'avait pas d'ambition en ce temps-là, et les cavalcades du général Sauterre ne le rendaient pas jaloux. Il avait des haines politiques convaincues : Le danger qu'il avait couru à Toulouse, lui faisait détester le clergé ; l'arrogance et la fatuité des officiers nobles lui faisaient prendre en grippe la noblesse; Louis XVI était un fantassin qui ne marchait pas droit et trompait la nation. Un chef sans prestige.
Tout en portant dans son cœur le deuil de Marat, il se consola avec Robespierre, ce qui, après le 9 thermidor, lui valut d'être mis en disponibilité, comme terroriste ; il était alors chef de brigade.
Relégué dans les Pyrénées occidentales, il revint à Paris et, le 12 vendémiaire an IV, il fut de ceux qui se levèrent spontanément pour la défense de la Convention.
Ce jour décida sa destinée.
Il fut réintégré dans son grade et Bonaparte, qui avait pu l'apprécier, se l'attacha comme aide de camp pendant la campagne d'Italie (1796).
Il fit alors connaître sa brillante valeur à Dego, Céva, Mendovi, Bonaparte le fit nommer général de brigade, et, après la campagne, l'envoya porter au Directoire les drapeaux pris à l'ennemi.
De retour en Italie, Murât continua à donner des preuves de sa bouillante intrépidité à Mantoue, Roveredo, Saint-Georges, où il fut blessé et contribua à forcer l'Autriche à demander la paix par la brillante manœuvre qu'il fit exécuter à sa cavalerie, le 13 mars 1797.
Appelé, l'année suivante, à faire partie de l'expédition d'Egypte, Murât fit dos prodiges à la prise d'Alexandrie. A la bataille des Pyramides, il gagna le grade de général de division; au siège de Saint- Jean-d'Acre, il monta le premier à l'assaut. A'Aboukir, il se mesura corps à corps avec Mustapha-Pacha et le fit prisonnier; enfin, il eut la plus grande part à la victoire.
Son amitié pour le général en chef avait grandi avec son admiratior;.
Son goût pour ce que l'on appelle le panache et l'emphase méridionale n'avait pas dérobé à Bonaparte les qualités sérieuses de son esprit.
Comme plus d'un habitant du Lot, sous des démonstrations exagérées, des emportements, des exaltations, il avait beaucoup de Cnesse et de sens pratique, qu'il devait révéler plus tard. Admirablement doué, il .était enfin, comme dit Lamartine, homme de chevalerie par son caractère et homme de cœur. Il fallait le génie de Bonaparte pour le dominer. Il n'était ni assez inférieur, ni assez supérieur pour lui échapper. Il devint son ami, son disciple.
Ils échangèrent leurs idées sur la triste situation de la République. Ils avaient tous deux vécu sous la Révolution; ils avaient fait le 12 Vendémiaire; ils avaient connu et avaient, à un certain degré, été liés aux deux Robespierre; leurs opinions devaient se rencontrer, et Bonaparte, en l'emmenant d'Egypte, put prendre Murât pour confident de ses desseins ambilieu.^
jaURAT, HOMME POLITIQUE
Le 18 Brumaire, qui renversa le gouvernement directorial de la République et le remplaça par le Consulat, est un des événements les plus importants de notre histoire et même de l'histoire de l'Europe. Elait-il nécessaire? Nous n'aborderons pas cette question, qui nous entraînerait beaucoup trop loin. Nous ne raconterons donc pas le 18 Brumaire; nous dirons seulement que Murât y prit une grande part. C'est lui qui, à la tête de soixante f.a-enadiers, dispersa le Conseil des Cinq-Cents et prononça la dissolution.
En récompense, le premier Consul lui donna le commandement de la garde consulaire et lui accorda la main de sa sœur Caroline (20 janvier 1800). Ce mariage n'était pas seulement de convenance et d'intérêt, comme on l'a dit, mais d'inclination. Caroline, par sa beauté, était digne de Mural. Elle l'aimuit avec passion; il était également épris d'elle; il ne l'a que trop prouvé.
Le premier soin de Bonaparte, aux Tuileries, fut d'écrire aux gou-
vernements des grandes puissances, pour leur exprimer son désir d'affermir la paix.
Il écrivit au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Autriche :
« Appelé, sire, par le vœu de la nation française à occuper la première magistrature de la République, je crois convenable, en entrant en charge, d'en faire part directement à Votre Majesté.
« La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du monde, doit-elle être éternelle? N'est-il donc aucun moyen de s'entendre ?
« Comment les deux nations les plus éclairées de l'Europe, puissantes et fortes plus que ne l'exige leur sûreté et leur indépendance, peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine grandeur le bien du commerce, la prospérité intérieure, le bonheur des familles? Comment ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins, comme la première des gloires ? »
L'Autriche et l'Angleterre rejetèrent ces ouvertures, la première en termes modérés, la seconde avec une grande violence de langage. Il fallait donc faire la guerre.
Dans cette nouvelle campagne, conduite avec autant d'audace que de sagesse, et restée célèbre par le passage du Saint-Bernard, Marengo, Hohenlinden et le siège de Gênes, Murât battit les Napolitains, qu'il chassa des Etats romains. La paix d'Amiens fut signée, de part et d'autre, par une joie sans mélange; mais cette joie s'altéra bientôt chez l'Angleterre. La France grandissait plus dans la paix que dans la guerre. Le ministre Pilt s'en alarma; il remua tout le continent pour nous trouver des ennemis. Un prétexte manquait; deux surgirent : la conspiration royaliste de Cadoudal et l'exécution du duc d'Enghien. La coalition renoua ses liens, deux fois brisés; la guerre éclata des Alpes et du Rhin jusqu'aux bords du Niémen.
Pendant la paix. Murât avait représenté le Lot, son déparlement, au Corps législatif. La guerre lui offrit de nouveaux honneurs à moissonner. Napoléon l'en accabla. Il le créa successivement gouverneur de Paris (1803), grand maréchal de l'Empire (1804), prince, grand amiral; après la victoire d'Austerlitz, dont Murât assura le succès, il i-eçut l'investiture des grands-duchés de Clèves et de Berg, avec le gouvernement indépendant de ces petits Etats (1806). « Mural, dit Larousse, que nous citons à dessein, administra sa principauté
avec une grande modération, s'attacha à ne pas pressurer ses sujets, à ne pas les indisposer contre lui par des réformes administratives trop brusques, et s'attira, à ce sujet, de vifs reproches de Napoléon... Bien qu'habitué à subir l'ascendant de son terrible beau-frère, Murât, dit-on, refusa de mettre à exécution ses instructions tyranniques et offrit même, un jour, de se démettre de son pouvoir souverain. »
Tout en devenant un petit monarque, Murât n'en était pas moins resté un des lieutenants de Napoléon. Lors de la coalition de 1806, il reprit le commandement de la cavalerie de la grande armée et montra de nouveau, sur tous les champs de bataille, son énergie et son impétuosité.
Après avoir chargé les Prussiens à léna, il fit capituler Ulm et prit Lubeck, où commandait Blùcher: il repoussa les Russes et entra à Varsovie le 28 novembre.
L'année suivante, il se couvrit de gloire à Eylau et à Friedland, et, le 21 juin, assista à l'entrevue des deux empereurs à Tilsitt, sur le Niémen.
Après la conclusion de la paix, Murât allait retourner dans son Grand-Duché, lorsqu'il fût appelé à la conquête de lEspagne. Il balaya rapidement les troupes venues à sa rencontre et entra dans Madrid (25 mars 18ÛSy. Mais il eut, un peu plus tard, à comprimer dans le sang une violente insurrection. Charles V l'investit de l'autorité royale et il pouvait se croire maître de la couronne, lorsque Napoléon la donna à son frère Joseph.
De retour à Paris, Murât ne cacha point sa déception à l'Empereur qui, pour l'en consoler, lui donna la couronne de Naples ou des Deux-Siciles (15 juillet).
Au mois d'août de cette même année 1808, le fils de Faubergiste de La Bastide-Fortunière faisait son entrée triomphale à Naples, où il était proclamé roi, sous les noms de Joachim-Napoléon.
LE noi DK NAPLES
Comme les Bourbons d'Espagne, les Bourbons de Naples étaient tombés dans l'imbécillité, et. aux derniers degrés d'une immoralité
révoltante. Le peuple, chez qui la paresse et l'amour des plaisirs sont les traits de caractère dominants, sans industrie et presque sans commerce, sans patriotisme et sans énergie, maintenu par le roi et les prêtres dans une profonde ignorance, restait indifférent au changement de dynastie, et, qu'il le reconnût ou non, n'avait qu'à y gagner.
Joachim ne rencontra donc point tout d'abord de résistance ouverte; il eut à répondre à l'avidité des grands seigneurs et des officiers, ce qui ne fut pas facile avec des coffres vides.
Sa grande fortune personnelle lui permit de suppléer, de temps en temps, à la pénurie du Trésor public.
11 fit plus, en quelques semaines, que ses prédécesseurs pendant leurs règnes.
11 enleva dabord aux Anglais l'île de Capri, travailla avec ses ministres, effrayés de son activité. Il opéra dans l'administration des réformes louables, flt cesser les arrestations arbitraires, que l'on croyait devoir prodiguer en son honneur et l'on put pressentir l'ordre et la justice, inconnus jusque-là. En très peu de temps, il réorganisa l'armée et la marine, appela à sa Cour les hommes de lettres, les artistes, les savants, les encouragea et leur promit sa protection. On s'attendait à trouver en lui un homme de plaisirs, on se trompa. Il aimait la représentation, passait souvent des revues de ses troupes et, sans flatter le peuple dont il avait la prudence de respecter certains préjugés, certaines superstitions, les coutumes invétérées, il commençait à se faire aimer.
Son goût pour les uniformes surchargés d'ornements et les chapeaux empanachés de plumes et d'aigrettes de diamants, qui le faisait comparer en France à un roi d'opéra-comique, loin de paraître ridicule, plaisait au peuple napolitain.
Caroline prenait également au sérieux un règne dont la durée était si incertaine.
La charité, la bienfaisance étaient dans ses devoirs, et elle ne l'oubliait pas.
Elle encourageait son mari et le soutenait contre les exigences de Napoléon. Le Courrier de Paris l'arrachait de temps en temps à l'illusion de son indépendance et de son pouvoir.
Lorsqu'il marche, comme Ruy-Blas, dans son rêve étoile, un ordre parti du cabinet de l'Empereur, une observation raide et sèche, le re-
jetaient brusquement à la réalité, « Ruy-Blas, fermez la porte: — ouvrez cette fenêtre; ramassez ce mouchoir. »
Les Anglais, sous Ferdinand s'étaient emparés de la Sicile pour la protéger, il était de l'intérêt de Napoléon, comme de celui de son beaufrère, de les en déloger. Muraf, pour une entreprise aussi sérieuse ne pouvait compter sur des troupes napolitaines et les bataillons français dont il attendait le concours, refusèrent leur coopération en alléguant qu'ils n'étaient à Naples que pour la défense du royaume et ne pouvaient concourir à aucune opération extérieure.
Murât se plaignit à l'Empereur et demanda le rappel nn France de troupes qui lui étaient inutiles. Napoléon répondit comme il convenait à une proposition imprudente inspirée par le dépit.
Aucun de ses lieutenants couronnés ne consentait à rester son lieutenant, tous improvisaient une seconde patrie et, dans leur royaume à peine conquis, prétendaient h une politique personnelle.
Joachim s'irrita de la réponse de Napoléon et décréta que tous les étrangers, y compris les Français, qui avaient des emplois dans le royaume, devaient se faire naturaliser Napolitains s'ils prétendaienties conserver.
Ce décret tyrannique eut le sort qu'il méritait, il fut annulé par un autre signé au.v Tuileries, en 1811, portant que le royaume des Deux- Siciles faisant partie du grand Empire français, tout Français était de droit citoyen du royaume des Deux-Siciles. »
Ainsi Napoléon, malgré l'autorité de la toute-puissance et du génie, malgré les liens de l'amitié, la solidarité de fortune, ne pouvait se reposer sur son ancien ami d'Egypte et de Brumaire, son compagnon de tous les champs de victoire, son beau-frère, qu'il couronnait roi après l'avoir comblé de biens.
On aurait pu croire Murât assez intelligent pour comprendre sa double faute envers les liens sacrés qui subordonnaient l'existence de sa monarchie à celle de l'Empire et envers l'amitié de son bienfaiteur; mais il paraît que les couronnes tournent la tête ; loin de reconnaître ses torts, Joachim furieux, blessé dans son orgueil, tomba malade do dépit. Il retarda les prières soieriiielles pour la naissance du roi do Rome, et renonça, pendant quelque temps, à portur la Légion d'honneur.
Il faillit en devenir Napolitain.
Il était mal conseillé par une femme qu'il aimait aVec faiblesse, Caroline, comme toutes les sœurs de Napoléon, voulait être reine; par vaine ambition des honneurs et de la représentation, leurs prétentions, leurs rivalités, elles remplissaient de querelles la famille impériale.
Mais la guerre de Russie vint mettre un terme à ces dissentiments, Napoléon rappela Murât au commandement de la cavalerie de la grande armée. Il donna de nouveau des preuves de sa brillante valeur dans les champs d'Ostrowno, de Smolensk et surtout de la Moscowa, où il enleva la grande redoute russe et décida la victoire.
Mais à Winkova il fut battu, pour la première fois, par Kutusoff.
Dans la retraite de Moscou, Napoléon lui confia les débris de la cavalerie, mais le découragement s'empara de lui et à Wilna, remettant furtivement son commandement au prince Eugène, il disparut pour courir à Naples et, dès cette époque, il renia dans son cœur sa patrie et son empereur. Il entama avec l'Angleterre et l'Autriche des négociations secrètes pour conserver son royaume.
Toutefois, en 1813, il rejoignit encore la grande armée et com- .battit a^ec elle à Leipzig, à Dresde, à Wachau, puis disparut une seconde fois pour regagner « ses Etats ». — Les victoires mêmes ne pouvant conjurer l'épuisement de la France et un désastre, il n'écouta plus que les conseils de l'égoïsme.
Comme jadis on se rendait chez la sorcière, afln de lui demander des poisons et des philtres, Caroline se rendit chez Fouché, le maître en trahison, et lui demanda son avis. Fouché engagea le roi de Naples à abandonner l'homme dont il voyait crouler la fortune.
Par des traités des 6 et H janvier 1814 avec l'Angleterre et l'Autriche, il promit de fournir 30,000 hommes aux alliés qui, en échange, lui garantissaient sa couronne et même lui promettaient un accroissement de territoire.
A la tête de son armée, il s'empara de Bologne et là, dans une proclamation du 15 mai 1814, il disait, en s'adressant à ses soldats :
— L'Empereur ne veut que la guerre^ je trahirais aujourd'hui les intérêts de mon ancienne patrie et les vôtres, si je ne séparais sur-lechamp mes armes des siennes, pour les joindre à celles des puissances alliées, dont les intentions magnanimes sont de rétablir la dignité des Irùnes et l'indépendance des nations. »
OarolJne Bonapartu cliu^
Liv. 189. — Fatard, frères, éditenr-i.
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Cette défection fut un coup cruel pour Napoléon, qui plus tard, écrivit à Sainte-Hélène dans son Mémorial, lés lignes suivantes :
« Il est impossible de concevoir plus de turpitudes que n'en contenait la proclamation de Murât. Il y est dit que le temps est venu de choisir entre deux bannières, celle du crime et celle de la vertu. C'était ma bannière qu'il appelait celle du crime. Et c'est Murât, mon ouvrage, le mari de ma sœur, celui qui me doit tout, qui n'eût rien été sans moi, qui n'est connu que par moi, qui écrivit cela?... Il est difficile de se séparer du malheur avec plus de brutalité et de courir avec plus d'impudeur au devant d'une nouvelle fortune, »