‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 47 sur 100 · DÉCADENCE DE MURAT · texte numérisé non relu

DÉCADENCE DE MURAT

Au mois de février 1814, Murât marcha contre le vice-roi d'Italie, qu'il força à se replier sur l'Adige, mais qu'il n'attaqua plus que mollement.

Le 2 avril, Napoléon étant renversé, Louis XVIIl reprit en France le cours de son règne et se déclara, à Vienne, l'ennemi déclaré de l'Usurpateur, qui vivait à Naples des dépouilles de Ferdinand de Bourbon. Naturellement, il n'avait pas reconnu Joachim, et, pour lui, Ferdinand n'avait pas cessé de régner.

Le renégat sentit sa couronne glisser de son front. Ceux qui, selon sa proclamation, portaient la bannière de la vertu, le regardaient de travers; le Congrès discuta ses droits... lâchement, il se retourna alors vers son beau-frère, relégué à l'île d'Elbe. Il lui envoya des émissaires, qui lui promirent une coopération efficace, s'il voulait tenter de reconquérir sa couronne.

Napoléon écouta ces propositions.

Comment s'était produit ce subit revirement chez Murât?

Avant d'entrer dans une alliance complète, il avait écrit à Napoléon une lettre oij il lui avait dépeint l'Italie très agitée; les Italiens réclamaient leur indépendance nationale; que si elle ne leur était rendue, il était V craindre qu'ils ne se joignissent à la coalition de l'Europe. Il suppliait Napoléon de faire la paix, seul moyen de con-

server un empire si puissant et si beau. Que si Bonaparte refusait de l'écouter, lui, Murât, abandonné à l'extrémité de l'Italie, se verrait obligé de quitter son royaume ou d'embrasser les intérêts de la cause italienne.

Cette lettre resta plusieurs mois sans réponse.

Murât, obligé de choisir promptement, signa, le 11 janvier 1814. avec la cour de Vienne, un traité dont nous avons parlé.

Nous lisons, dans les Blémoircs de Chateaubriand :

(( M°" Murât avait révélé cette importante transaction àM°"Récamier. Au moment de se déclarer ouvertement, Murât rencontra M°" Récamier chez Caroline et lui demanda ce qu'elle pensait du parti qu'il avait à prendre. Il la priait de bien peser les intérêts du. peuple dont il était devenu le souverain. M"" Récamier lui dit :

— « Vous êtes Français, c'est aux Français que vous devez rester ûdèle. »

La Cgure de Murât se décomposa ; il repartit :

— Je suis donc un traître? Qu'y faire? Il est trop tard. »

Il ouvrit avec violence une fenêtre et montra une (lotte anglaise entrant à pleines voiles dans le port.

Le Vésuve venait d'éclater et jetait des flammes.

Deux heures après, Murât était à cheval, à la tête de ses gardes. La foule l'environnait en criant : Vive le roi Joacftim! Il avait tout oublié; il paraissait ivre de joie.

Le lendemain, grand spectacle au théâtre Saint-Charles. Le roi et la reine furent reçus avec des acclamations frénétiques, inconnues des peuples en deçà des Alpes.

On applaudit aussi l'envoyé de François II. Dans la loge du ministre de Napoléon, il n'y avait personne. Murât en parut troublé, comme si, au foinJ lie cette loge, il eût aperçu le spectre de la France.

L'armée de Murât, mise en mouvement le 14 février, força le prince Eugène à se replier sur l'Adigo. Napoléon, ayant d'abord obtenu des sucrés inespérés en Champagne, écrivait à sa sœur Caroline des lettres qui furent surprises par les alliés et communiquées au Parlement d'Angleterre par lord Castelreagh ; il lui disait :

<i Votre mari est très brave sur le champ de bataille, mais il est plus faible qu'une femme ou qu'un moine quand il ne voit pas l'ennemi. Il n'a aucun courage moral. 11 u eu peur, et il n'a pas hasardé

de perdre en un instant ce qu'il ne peut tenir que par rnoi et avec moi »

Dans une autre lettre, adressée à Murât lui-même, Napoléon disait à son beau-frère :

« Je suppose que vous n'êtes pas de ceux qui pensent que le lion est mort. Si vous faisiez ce calcul, il serait faux... Vous m'avez fait tout le mal que vous pouviez depuis Wilna. Le titre de roi vous a tourné la tête; si vous désirez le conserver, conduisez-vous bien. »

Murât ne poursuivit pas le vice-roi sur l'Adige. Il hésitait entre les alliés et les Français, selon les chances que Bonaparte semblait gagner ou perdre.

Tandis que Napoléon se battait à Brienne, Joachim, appuyé par les ra;-/^o«fl?7, tantôt veut se déclarer libérateur de l'Italie, tantôt espère partager entre lui et Bonaparte, devenu vainqueur.

Pendant le cours de 1814, le roi et la reine de Naples donnèrent une fête à Pompéï : On exécuta une fouille au son de la musique. Les ruines que faisaient déterrer Joachim et Caroline ne les instruisaient pas de leur propre ruine.

Lors de la paix de Paris, Murât faisait partie de l'alliance. Le Milanais, ayant été rendu à l'Autriche, les Napolitains se retirèrent dans les Légations romaines.

Quand Bonaparte, débarqué à Cannes, fut entré à Lyon, Murât, perplexe, ayant changé d'intérêts, sortit des Légations et marcha avec quarante mille hommes vers la haute Italie, pour faire diversion avec son beau-frère. Il avait déclaré aussitôt que la cause de son beau-frère était la sienne, et que, bientôt, il le prouverait.

Le 15 mars donc, après avoir diminué les impôts et promis un gouvernement constitutionnel et représentatif, il quitta Naples à la tête de son armée et s'avança en Italie, en appelant le peuple aux armes et à la liberté.

Les Autrichiens se replièrent devant lui jusqu'au Pô, mais là, ils le forcèrent à rétrograder à son tour. La peur et l'indiscipline débandèrent ses troupes; vaincu à Tolentino par l'armée austro-anglaise, il fut abandonné de son armée après une bataille de deux jours. Il rentra à Naples, accompagné de quatre lanciers. Il se présenta à sa femme et lui dit :

LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE loOS

— Madame, je n'ai pu mourir.

Le lendemain, un bateau le conduisit à Ischia. Il rejoignit en mer une pinque chargée de quelques officiers de son état-major et fit voile avec eux pour la France.

Le 25 mai 1815, .Murât aborda au golfe Juan, où son beau-frère avait abordé. De là, il envoya un courrier à Napoléon pour se mettre à ses ordres, mais l'Empereur ne lui répondit point. Peut-être était-il tenté de croire que Murât n'avait pas fait son devoir à Tolentino. Il se contenta de lui faire interdire, parFouché, le séjour de Paris et de ses environs. En refusant son épée, Napoléon faisait à son cœur blessé un grand sacrifice; il le reconnut plus tard. Il disait à Sainte-Hélène et en parlant de Waterloo : « Murât nous eut valu peut-être la victoire; car que nous fallait-il en un certain moment? Enfoncer trois ou quatre carrés anglais. Or, .Murât était admirable pour une pareille besogne. Il était justement l'homme de la chose. Jamais, à la tête d'une cavalerie, on ne vit un homme plus déterminé, de plus brave, de plus brillant, v

Il le relégua dans une maison de campagne appelée Plaisance, près de Toulon.

Le roi de Naples, dans son chagrin, écrivit à Fouché le 19 juillet

0 Je répondrai à ceux qui m'accusent d'avoir commencé les hostilités trop tôt, qu'elles le furent sur la demande formelle de lEmpereur et que depuis trois mois, il n'a cessé de me rassurer sur ses sentiments, en accréditant des ministres près de moi, en écrivant qu'il comptait sur moi et qu'il ne m'abandonnerait jamais'.

Ce n'est que lorsqu'on a vu que je venais de perdre, avec le trône, le moyen de continuer la puissante diversion qui durait depuis trois mois, qu'on veut égarer l'opinion publique en insinuant que j'ai agi pour mon propre compte et à l'insu de l'Empereur. >'

Dans les Mémoires de Chateaubriand nous lisons :

Il y eut dans le monde une femme généreuse et belle, lorsqu'elle arriva à Paris, .M"* Récamier la reçut et ne l'abandonna poiuL dans des temps de malheur. Parmi les papiers qu'elle lui a laissés, on a trouvé deux lettres de .Murât du mois de juin 1815, elles sont utiles h l'histoire.

1. Peul-êlre était-il desseivi par Kouclié; il y a là, scmbic-t-il, quelijuc perûdie do ■4 façon.

iîSlO LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE

6 juin.

« J'ai perdu pour la France la plus belle existence; j'ai combattu pour l'Empereur, c'est pour sa cause que mes enfants et ma femme sont en captivité.

« La patrie est en danger, j'offre mes services, on en ajourne l'acceptation. Je ne sais si je suis libre ou prisonnier. Je dois être enveloppé dans la ruine de l'Empereur s'il succombe, et l'on m'ôte les moyens de le servir et de servir ma propre cause.

« On me demande des raisons, on me répond obscurément et je ne puis me faire juge de ma position. Tantôt je ne puis me rendre à Paris, où ma présence ferait tort à l'Empereur. Je ne saurais aller à l'armée où ma présence réveillerait l'attention du soldat. Que faire? Attendre. Voilà ce qu'on me répond. On me dit d'un autre côté qu'on ne me pardonne pas d'avoir abandonné l'Empereur, l'année dernière, tandis que des lettres de Paris disaient, quand je combattais récemment pour la France : « Tout le monde ici est enchanté du roi. » L'Empereur m'écrivait : Je compte sur vous, coin/jtez sur moi. Je ne vous abandonnerai Jamais. Le roi Joseph m'écrivait : L'Empereur m'ordonne de vous écrire de vous porter rapidement sur les Alpes. » Et quand, en arrivant, je lui témoigne des sentiments généreux et que je lui offre de combattre pour la France, je suis envoyé dans les Alpes. Pas un mot de consolation pour celui qui n'eut jamais d'autre tort envers lui que d'avoir trop compté sur des sentiments généreux, sentiments qu'il n'eût jamais pour moi.

« Mon amie, je viens vous prier de me faire connaître l'opinion de la France et de l'armée à mon égard. Il faut savoir tout supporter et mon courage me rendra supérieur à tous les malheurs. Tout est perdu hors l'honneur; j'ai perdu le trône, mnis j'ai conservé toute ma gloire, je fus abandonné par mes soldats qui furent victorieux dans tous les combats, mais je ne fus jamais vaincu.

« La désertion de vingt mille hommes me mit à la merci de mes ennemis; une barque de pêcheurs me sauva de la captivité et un navire marchand u\c Jota en trois jours sur les rives de France. »

LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE loW

Sous Toulon, 18 juin 1813.

« Je viens' de recevoir votre lettre; il m'est impossible de vous dépeindre les différentes sensations qu'elle m'a fait éprouver. J'ai un instant oublié mes malheurs. Je me suis occupé de mon amie dont l'âme noble et généreuse vient me consoler et me montrer sa douleur. Rassurez-vous ; tout est perdu, mais l'honneur reste ; ma gloire survivra à tous mes malheurs et mon courage saura me rendre supérieur à toutes les rigueurs de ma destinée. N'ayez rien à craindre de ce côté. J'ai perdu trône et famille sans m'émouvoir, mais l'ingratitude m'a révolté. J'ai tout perdu pour la France, pour son Empereur, par son ordre, et aujourd'hui il me fait un crime de l'avoir fait. Il me refuse la permission de combattre et de me venger et je ne suis pas libre sur le choix de ma retreùte; concevez-vous tout mon malheur? Que faire? Quel parti prendre ? Je suis Français et père; comme Français, je dois servir ma patrie; comme père je dois aller partager le feort de mes enfants. L'honneur m'impose le devoir de combattre et la nature me dit que je dois être à mes enfants. A qui obéir, ne puis-je satisfaire à tous deux? Me serait-il permis d'écouter l'un ou l'autre?

Déjà l'Empereur me refuse des armes et l'Autriche m'accordera-telle d'aller rejoindre mes enfants? Les lui demanderai-je, moi qui n'ai jamais voulu traiter avec ses ministres*? Voilà ma situation, donnezmoi des conseils, j'attendrai votre réponse; celle du duc d'Otrante et de Lucien avant de prendre une détermination. Consultez bien l'opinion sur ce que l'on croit qu'il me convient de faire, car je ne suis pas libre sur le choix de ma retraite; on revient sur le passé et l'on me fait un crime d'avoir, par ordre, perdu mon trône, quand ma famille gémit dans la captivité. Conseillez-moi. Ecoulez la voix de l'honneur, celle de la nature et, en juge impartial ayez le courage de m'écrire ce qu'il faut que je fasse. J'attendrai votre réponse sur la route de Marseille à Lyon. »

Ces lettres, la dernière surtout respirent l'indécision et la faiblesse. Il ne peut même considérer en face sa situation et ramener son esprit

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