LES GENERAUX NATALE ET FRANCESCHETTI — LE COLONEL BARON DUMÉIUL
On se souvient que le gouverneur de la province, le général Nunziante, plus humain que le trop zélé Gapellani, avait fait transporter Murât et Ses compagnons dans un appartement du château-fort du Pizzo, et leur avait permis de s'y réunir dans une salle commune, mais que la veille de l'exécution (13 octobre), il avaii, privé les prisonniers de toute communication.
Bien qu'il conservât encore quelque espérance, Murât dit adieu à ses amis comme s'il ne pensait plus les revoir.
Par une bizarrerie digne d'un abruti comme le roi légitime de Naples, aucune résolution n'avait été prise à l'égard des complices de Joachim, et le gouverneur attendit des instructions. Peut-être Ferdinand, après avoir reçu les délations des cinq traîtres détachés de l'état-major, — trois aides de camp, le capitaine du bateau et son second, — attendait-il encore de nouveaux rapports.
Les généraux prisonniers, qui avaient espéré partager entièrement le sort de leur roi et comparaître devant le même tribunal, n'augurèrent rien de bon de la séparation qu'ils subissaient.
— Ferdinand, dit le général Natale, va envoyer le roi Joachim devant un peloton d'exécution et nous condamner au bagne à perpétuité. Ce sera sa joie de nous voir en forçats et travailler à achever les routes commencées par son prédécesseur.
— Plutôt la mort! s'écria le général Franceschetti.
— Ou la fuite, dit en souriant le colonel Duméril.
— V'ous y songez peut-être, colonel?
— C'est-à-dire que depuis que l'on nous a pris, je ne songe qu'à cela.
4o20 LES QUATRE SERGENTS DE LA RÛCIIELLE
— Les brigands ne nous ont pas laissé une baïoqu'e, objecta Natale.
— Oui, général, mais ils ne nous ont pas enlevé les galons d'or de nos uniformes. C'est toujours ce'a.
— Nous sommes sans armes.
— Nous en trouverons en chemin.
— Je vous trouve bien affirmatif, mon cher colonel.
— Il n'y a que la foi qui sauve, répondit Duméril en riant; puis, je préfère essuyer, s'il ie faut, le feu des sentinelles à attendre que l'on nous rive les fers aux pieds, et il doit être moins difficile de s'échapper d'ici que du bagne.
— Le hasard est toujours de moitié dans ces sortes d'entreprises, dit sentencieusement Natale.
Cet officier appartenait à l'artillerie.
Napolitain d'origine, il avait été des premiers à saluer avec enthousiasme l'avènement de Joachim, c'est-à-dire d'un gouvernement honnête et libéral. Il ne fallait pas être grand révolutionnaire pour être dégoûté de l'imbécile cruauté de Ferdinand, des mœurs contre nature et des favorites de sa femme, enfin du protectorat anglais exercé par l'amiral Nelson, partageant avec la reine l'amour d'une ballerine.
De même que Franceschetti, il avait offert à Murât, pour cette dernière tentative, la plus grande partie de sa fortune.
Natale était peut-être, des trois officiers dont nous parlons, le mieux doué comme finesse et comme imagination, et l'homme qui pouvait leur être le plus utile par sa connaissance des localités.
Il avait déjà l'avantage de connaître le château-fort où ils se trouvaient.
Le Pizzo n'avait jamais servi de prison d'Etat qu'à des détenus peu dangereux et à qui on laissait la liberté de circuler dans l'enceinte fortifiée, et aucune mesure de rigueur ou de précaution n'y avait été prise pour y enfermer les conspirateurs. On n'avait pas d'ailleurs à se méfier de Murât; sa dignité royale ne lui permettait point d'user des ruses employées par les malfaiteurs, ou de faire de la gymnastique au bout d'une corde comme Latude.
Mais ses compagnons n'avaient pas les mêmes scrupules à observer et étaient exceptionnellement favorisés par le local et les circonstances.
Mort de Murât. — Kcspcctcz lo vlsaso.
I». \'M — r.iY.iiin, frères, éditeur-;
Après s'être quelque temps entretenus de leur situation, les trois détenus remirent leurs résolutions au lendemain.
Le hasard, comme le disait Natale, vint heureusement à leur secours.
Des bruits de chevaux et des satuts militaires les avertirent de l'arrivée du courrier de Ferdinand et de la réunion des officiers choisis pour prononcer l'arrêt de mort de Murât.
Dans une anxiété trop naturelle, ils entendirent les dispositions militaires prises pour l'exécution et, en même temps, la sortie de Murât pour la cour dont nous avons parlé.
Aussitôt Natale s'écria :
— Maintenant, mes amis, nous sommes libres : ne m'interrogez pas; suivez-moi.
L'appartement qu'ils partageaient avec Murât était situé au-dessus de celui du commandant du fort, et, selon un usage à qui plus d'un homme a dû la vie, communiquait par un escalier de service avec celui-ci, et plus bas avec le jardin.
Les portes se fermaient eh dedans et les deux portes principales étaient seules gardées par des sentinelles.
Le commandant du fort assistait, avec le général Nunziance, à l'exécution.
Les fugitifs pénétrèrent chez lui, enlevèrent un chapeau du commandant, une paire de pistolets chargés et déposés sur une table de nuit. Le général napolitain et le colonel Duméril se les partagèrent, tandis que Franceschetti était assez heureux pour rnettre la main sur un sabre... mais ils ne s'attardèrent point... une détonation sinistre leur rendit le sentiment du danger et en moins de deux minutes, ils eurent traversé le jardin; mais là se rencontrait un inévitable obstacle.
A la sortie du jardin, sur le chemin du rempart ou de ronde, s'apercevait dans le mur d'enceinte, la baie noirâtre d'une poterne; mais entre celle-ci et la clôture du jardin, se promenait un factionnaire.
Natale en prévint ses compagnons.
Le temps manquait aux longues délibérations. Il prit brusquement son parti, jeta son chapeau, le remplaça par celui du commandant, et s'avança sur le chemin de rempart.
A cinquante pas de là, la sentinelle s'avançait dans sa direction.
LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE lo^l
Tout d'abord, les uniformes d'officiers napolitains produisirent un excellent effet.
— Pendant que je vais amuser cet imbécile, dit Natale, vous tirerez les verrous de la poterne; dépêchez-vous.
— Sentinelle, approchez.
Le soldat obéit et le regarda avec étonnement; il ne le reconnaissait pas.
— Depuis quand êtes-vous ici?
Depuis une heure environ, mon... commandant.
— iN"avez-vous vu passer personne?
— Non! personne.
— Des prisonniers, complices de l'usurpateur français, sont parvenus à s'évader des prisons. Ou nous a dit qu'ils avaient pris la direction de celte poterne.
Le soldat, dont la surprise semblait croître de seconde en seconde, s'écria tout à coup :
— Mais vous n'êtes paa mon commandanll
— Es-tu fou? fit le conspirateur.
— Vous êtes le général Natale!
— Ah!
— Générai, je vous arrête.
— - Brave garçon! fit Natale, avec une estime "Sincère, Et lui mettant son pistolet sur la poitrine.
— Rends-toi ou je te tue.
Le pauvre diable effaré, pris entre le devoir et la mort, sentait sur son habit de toile le canon du pistolet comme une brûlure; ses genoux douloureux fléchissaient, la voix s'arrêtait étranglée.
il laissa tomber son lourd fusil, — qui d'ailleurs n'était pas chargé, — et murmura :
— Grâce !
— .Marche devant moi, reprit le géaéral, en le poussant vers la poterne qui venait de tourner sur ses gonds rouilles.
Franceschetti et Duméril, témoins de cette scène, descendirent aussitôt dans le fossé, ils y entraînèrent le factionnaire. Il ne fut pas difficile de lui faire comprendre que s'il restait au fort il serait fusillé, et que ce qu'il avait de mieux à faire était de partager le sort des fugitifs.
Des bois étaient à peu de distance, ils s'y dirigèrent sans discuter, et ils furent assez heureux d'y arriver avant que l'on se fût mis à leur poursuite. Cela leur constituait une petite avance. Mais ils n'étaient qu'au commencenaent de leurs peines.
Ils ne possédaient ni plans ni ressources, ils ne pouvaient aller ainsi à l'aventure.
Le bois ne leur offrait que le couvert.
Les champs, dépouillés de leurs récoltes, gardaient à peine quelques mauvais fruits d'arrière-saison. Leurs uniformes les désignaient de loin à leurs ennemis, et ils avaient pour ennemis tous les paysans qui espéraient obtenir, en les dénonçant, la plus faible récompense.
Après s'être reposés de leur course rapide, Duméril rompit le silence ayec une gaieté ironique.
— Maintenant, dit-il, nous n'avons plus que le choix de notre résidence.
— La campagne ou la ville; les châteaux-forts ou la belle étoile, et pour maître d'hôtel le hasard, dit le général Natale; mais quelques mauvais repas se supportent, et sous ce beau ciel on dort très bien dans les champs.
— Parfaitement général, mais vers quel but nous dirigeons-nous?
— Je vous avoue que je l'ignore. Mais la nuit porte conseil.
— Quant à moi, je ne vois qu'une chance de salul, dit Franceschetti.
— C'est déjà joli, fit Duménil; laquelle, mon général?
— C'est de nous rapprocher assez de la côte pour l'avoir toujours en vue et guetter la barque qui pourrait nous transporter en Corse. Là, je défie bien à n'importe quel roi de nous faire arrêter. C'est l'inexpugnable forteresse des amis de l'Empire. La mère de Napoléon ne livrera pas ses enfants. Je vous donne asile chez moi.
— Merci, général. Alors, nous nous rappr'ocherions de Palmi, par exemple. Nous n'en sommes pas éloignés, mais la Corse est bien loin.
— Aimeriez-vous mieux. Natale, vous rapprocher de Naples?
— Oui.
— Vous plaisantez?
— Du tout. J'ai, au fond du golfe de Salerne, une villa charmante. Ma femme l'habite à cette heure. Là, après m'ètre refait, je pourrais,
muni d'argent, m'embarquer pour l'Orient ou pour l'Amérique.
— Mais nous sommes à cinquante lieues de mer de Salerne. H n'est guère plus difficile d'aller en Corse. Vous y feriez venir votre femme et vous iriez plus tard en Amérique ou en Orient.
— Et vous, Duméril? fit Natale, pour éviter de répondre...
— Ah! /jotTro/ fit le colonel. J'accepterais volontiers l'hospitalité corse de Franceschetti, car au premier pas que je ferais en France, je serais fichu... J'étais resté an service avant les Cent-Jours; vous pensez qu'après notre aventure, je serais fusillé. Les Bourbons de France ne sont pas plus tendres que ceux des Deux-Siciles.
— Et toi, Nardi (c'était le nom de l'ex-factionriaire du Pizzo), que comptes-tu faire et que penses-tu?
— Général, répondit le soldat, jo pense que bien peu de bâtiments s'arrêtent à Palmi.
— Nous parlons d'une barque. Et après?
— C'est qu'il faudra se rapprocher de la petite ville où notre signalement est donné; puis s'entendre avec le marinier, ce qui ne sera pas facile et sera dangereux. Enfin, je pense qu'il faut manger tous les jours et que pour cela il faut sortir du bois, et voulez-vous que je vous parle franchement, seigneur général? C'est que la nécessité peut pousser un galant homme à de vilaines choses. Aussi, souvent, on voit après la guerre un brave soldat estropié et sans argent obligé de tendre la main aux portes d'une ville, ou au bas d'un pont.
— Alors, tu te résignes à mendier, mon ami? demanda Natale.
— Non, général, mais parce que je ne le puis. Je n'ai pas le costume convenable, et d'ailleurs tout le monde connaît mon signalement, tout comme le vôtre, seigneur géiiéral.
— Eh bien alors?
— Ce qu'on me refusera, je le prendrai de force. Oui, je n'ai plus qu'un parti à prendre... et vous aussi, messieurs, croyez-moi : — C'est de nous faire brigands.
Les officiers se mirent à rire.
Nardi, seul, gardait son sérieux.
Tandis que les gendarmes transportaient le corps de Joachim dans une fosse creusée à l'avance au petit cimetière du Pizzo, le gouverneur de la Galabre ultérieure informait le roi de l'exécution de ses ordres et lui demandait des instructions au sujet des compagnons du . supplicié. A cette lettre, il joignait celle de Murât à Caroline, sa femme. La correspondance se faisait ordinairement par mer, les routes n'existant encore que dans les projets du gouvernement, et le bateau avait depuis longtemps disparu de l'horizon, lorsque le concierge chargé de fournir les repas des trois officiers supérieurs, apprit au commandant la fuite de ses pensionnaires.
Grand émoi!... Constatation du fait... Ordre donné au lieutenant d'inspecter les postes et de faire prendre les armes à ses hommes; rappel des gendarmes; communication donnée au gouverneur.
— Si je ne m'étais pas absenté pour assister, comme c'était mon devoir, à la mort du général Murât, ce ne serait pas arrivé. C'est moi qui les gardait sans le savoir, pour sortir, ils devaient passer par chez moi. Que comptez-vous faire?
Le commandant dit quelles mesures il venait de prendre
— C'est parfait, répondit Nunziance sérieusement, mais non sans ironie, tous nos soldats sont à leur poste, pour le reste, entendez-vous avec la gendarmerie. Les malheureux, les voilà bien avancés sur celte côte déserte.
— Puisque j'ai le bonheur de posséder dans nos murs Votre Excellence, je désirerais prendre son avis.
— Eh bien! faites tirer le canon d'alarme pour avertir les pêcheurs et les paysans.
— Je n'ai plus, Excellence, qu'un petit nombre de coups à poudre pour répondre aux saluts de nos amis les Anglais... et je crains même de manquer de cartouches pour les exécutions, si elles se multiplient
— A mon retour à Cataiizaro, je remédierai à cette pénurie. Je
n'ai moi-même que de la poudre de chasse anglaise pour ma consommation personnelle. Il vous faut donc poursuivre les fugitifs à la baïonnette,
— Oui, Excellence, et ne pouvant m'emparer d'eux par la for<;e, je devrai user de stratagème.
— Du moment que le stratagème ne coûte rien au gouvernement, vous aurez toujours noire approbation.
En quittant le gouverneur, le commandant alla trouver Callapravi, le biilor qui commandait les gendarmes. Celui-là était ravi de l'affaire qui allait lui donner l'occasion de se distinguer; ancien brigand, puis policier, enfin gendarme, il connaissait toutes les ruses de la chasse à l'homme et était certain de capturer les fugitifs, et sans brûler une cartouche!
En définitive, le soldat Nardi était dans le vrai. Pour se sauver, ils devaient se faire brigands. La côte, pendant longtemps, devait leur être inabordable. Ils manquaient de tout : de vêtements, de vivres et d'armes. Ils ne pouvaient se procurer le nécessaire qu'en le volant.
Après avoir bien discuté, ils s'étaient endormis, étendus sur la mousse des bois, et lorsque le premier frisson de l'aube les réveilla, ils s'étonnèrent de n'être plus que trois au lieu de quatre.
— Tiens! Nardi? Parti. — C'est fâcheux...
Franceschetti avait enveloppé ses pistolets dans son foulard... Partis avec le soldat! Pas mal pour un débutant dans la carrière de Fra-Diavolo.
Ils n'étaient pas à plus d'une lieue du château-fort, et en se rapprochant de la lisière du bois, ils voyaient au-dessous d'eux, à droite le fort, le petit port à gauche, dans les champs, le village de Mileto.
S'ils étaient poursuivis, ils verraient les troupes et les paysans en campagne et auraient le temps de se réfugier plus haut dans le bois et la mont.'igne.
Le paysage était délicieux. Sous une brise molle, la mer bleue frangeait d'argent ses vagues d'un éclat éblouissant, les habitations semblaient des nids construits dans d'énormes bouquets de verdure embellie des vives colorations de l'automne; mais sur les flots bleus on ne voyait qu'à peine deux ou trois barques do pêcheurs, et pas un mnrohand, pns un navire; dans les sentiers et les enclos, pas un passant, pas un cultivnteur.
Aussi, ce magnifique tableau ensoleillé, joyeux, les laissait pensifs et glacés de pressentiments funestes.
Ils avaient faim.
A quelle cabane allaient-ils demander du pain... c'est-à-dire quelque nourriture?
Useraient-ils de la prière ou de l'intimidation?
Ils étaient trois et possédaient un sabre. Leurs habits brodés d'or auraient tenté la cupidité d'un marchand, mais un paysan calabrais n'en saurait que faire.
— Il faut agir, dit Franceschetti, coûte que coule. J'avoue qu'en ce moment, je me rallie à l'opinion de Nardi.
Et vous, mes amis?
— Nous aussi.
— Eh bien! Descendons à la chaumière la plus rapprochée du bois. Tenez, celle-ci.
Gomme il étendait la main, et dans la direction qu'il indiquait, tout à coup il vit paraître un jeune berger d'une quinzaine d'années qui sortait avec un petit troupeau de chèvres, une douzaine environ.
Ses amis l'aperçurent en même temps que lui et ne purent réprimer une exclamation de joie.
Le troupeau se dirigeait vers eux, et ils se hâtèrent de rentrer sous bois, en se dissimulant de leur mieux.
De plus expérimentés qu'eux des choses de la campagne auraient déjà observé aux buissons de la lisière des flocons laineux, des traces de bétail.
Déjà ces infortunés n'écoutaient plus que l'instinct de la conservation. Après avoir réuni toutes les piécettes d'argent et de cuivre qu'ils possédaient, afin de payer ce qu'ils allaient prendre, ils n'étaient arrivés qu'à une somme minime, et la fatalité les ployait sous le conseil du soldat : Faites-vous brigand.
— Pourquoi nous priver de nos derniers sous, dit Duméril. « Nos scrupules font voir trop de débcatesse. » Nous n'aurons pas toujours la chance de nous ravitailler sans argent.
Puis, avisant un chevreau de bonne apparence parmi les animaux qui déjà envahissaient les bords du bois, et qui s'aventurait dans leur direction; tenez, ajouta-t-il, voilà notre affaire.
Et faisant de son mouchoir une corde qu'il passa au cou du che-
HoDds-toi ou je te tue.
Liv. 192. — FAVAfin. fW-rna (irIKr
ir)30 LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE
vreau, il le tira à lui. Il l'emmena ainsi à quelques pas, mais l'animal oria, se débattit. Il le saisit par les quatre pieds, le chargea sur ses épaules et s'enfuit à toutes jambes, suivi de près par ses amis.
Le petit berger, il est probable, courut après eux, mais il eut peur.
Ils eurent ainsi des vivres pour deux jours et descendirent vers Palmi dans l'espoir de s'entendre avec un marinier.
Deux jours s'écoulèrent sans incident, sans que personne parut s'occuper d'eux.
Du coteau qui dominait la plage, ils voyaient entrer et sortir du petit port de Palmi des barques de pêcheurs, mais ils n'osaient descendre, se montrer, et faire des propositions aux propriétaires de ces pauvres embarcations. Ils pensèrent à s'emparer de l'une d'elles pendant la nuit. Elles n'avaient point d'attache, n'étaient point gardées, mais simplement tirées sur le sable,
La faim les torturait de nouveau.
Ce plan, formé le matin, devait être exécuté le soir, après une incursion dans un jardin oij ils avaient cru voir des légumes ou des fruits.
Ils ne savaient point orienter une voile, mais ils espéraient en venir à bout. L'expédient était des plus misérables, et après s'être élevés par leur mérite aux plus hautes dignités d'un royaume, il était navrant d'être tombés si bas. Ne trouveraient-ils donc pas un cœur à la hauteur du leur qui aurait foi dans leur courage, dans leur honneur et leur ferait l'avance des frais du voyage en Corse qu'ils méditaient? Ils n'en désespéraient pas encore, lorsqu'ils distinguèrent, au nord-ouesl, un grand bateau ponté, portant le pavillon anglais.
— Je ne sais pourquoi, s'écria Duméril, aveo son impétuosité française, mais j'augure bien de ce bâtiment, bien qu'il porte les couleurs les plus détestées.
Vous parlez anglais, général? ajout a-t-il en s'adpessant à Natale.
— J'en écorche quelques mots, colonel, mais je ne partage point votre espérance. Ce navire vient dans notre direction, il est probable qu'il se rend en Sicile, et il ne va pas changer sa direction pour nous faire plaisir. S'il sorlait du détroit et allait vers le nord, il serait dangereux mais non ridicule de proposer à l'Anglais de nous prendre à bord.
— C'est vrai, fit Duméril, aussi prompt au déconragement qu'à l'espérance.
Allons, ne comptons que sur nous-mêmes.
Cependant le bâtiment avait mis le cap sur Palmi, et, de l'endroit où ils s'étaient postés, ils assistèrent au débarquement.
Cinq ou six hommes. Ils n'avaient rien d'anglais. Mais, en tout cas, nos officiers ne pouvaient reculer devant un si petit nombre, lis descendirent au port et rencontrant un des marins. Natale lui demanda, en italien, où était son pntr m ou capitaine. Ce matelot était Sicilien, il indiqua aussitôt celui qu'on demandait, sans paraître étonné de voir trois officiers poussiéreux, fripés comme l'étaient les fugitifs.
Un bonhomme s'approchn. du général, porta la main à son bonnet et lui demanda ce qu'il désirait.
Natale le prit à part et lui parla avec une entière franchise.
« Tous trois, lui dit-il, nous sommes officiers supérieurs de l'ancienne armée, deux généraux, un colonel. Nous avons de la fortune, mais nous n'avons point de banquier à Palmi, on nous a dépouillés, et nous sommes sans un sou vaillant. Si vous voulez nous sauver, en nous conduisant en Corse où les bonapartistes n'ont rien à craindre, nous vous assurerons une petite fortune. »
Il allait à Palerme chercher du vin, on ne lui faisait pas manquer une grande affaire, mais à plusieurs reprises, il répéta :
« De l'argent, c'est très bien, mais si l'on me prend, je serai pendu ou fusillé. »
Natale lui faisait la part très belle, trente mille francs.
Tout à coup, il dit : — Et mes hommes!
— Ah! fit le général, nous n'avons pas l'habitude de prêter plus que nous ne pouvons tenir, et en ce temps-ci l'argent est rare; mais vous doublerez leurs salaires.
— S'ils se doutent que vous êtes proscrits, ne vont-ils jias nous dénoncer?
— Vous les connaissez.
— Justement! fit le capitaine.
— Si vous ne risquiez rien, ce ne serait pas la peine de vous payer si cher.
— Vous êtes recherché. Le bateau du Pizzo surveille la cote.
— Vous l'avez vu?
— Certainement.
— Vous n'êtes pas sans armes, au besoin nous vous défendrons. Enfin, après bien des hésitations, le capitaine consentit à les
prendre à son bord.
Nous allons repartir, dit-il, après quelques provisions, un voyage de deux cents lieues l'exige, mais il n'est pas prudent que vous restiez ici, vous y êtes trop en vue et vous feriez bien d'embarquer dès à présent.
Ils y consentirent, enchantés de la raideur du patron.
Lorsqu'ils furent sur le pont, le capitaine invita le général Natale à entrer dans sa cabine. A peine y fut-il, qu'il lui mit un pistolet sur la poitrine, en lui disant :
— Général, vous êtes mon prisonnier.
— Vous croyez? dit Natale qui, d'un revers de main, envoya en l'air le pistolet; l'arme détonna.
— A moi! cria le général.
Ses deux amis accoururent, mais, au passage, ils furent arrêtés par une demi-douzaine de gendarmes sortis tout à coup de la grande écoutille de l'entrepont, lis se battirent corps à corps; mais le nombre des assaillants s'accrut encore. Dans cette lutte inégale, ils succombèrent, et les soldais de police riant bruyamment du succès de leur stratagème, les garrottèrent comme des malfaiteurs.
Ce triomphe s'explique facilement.
Dès le premier jour, ils étaient avertis au Pizzo de la présence des trois officiers dans les bois. L'enlèvement du chevreau avait jeté l'alarme tout le long de la côte et prouvé en même temps que les fugitifs (on disait les brigands), mouraient de faim.
L'expédition résolue contre eux n'était plus qu'une partie de plaisir. Aussi leur gaieté était-elle insolente en s'en retournant au Pizzo, et ils n'épargnèrent pas leurs railleries aux malheureux proscrits.
Le soir même, ils rentrèrent dans la petite anse du golfe Sainte- Euphémie, que le château-fort était censé protéger de ses canons.
En abordant les prisonniers, le commandant, avec une joie mal contenue, leur dit :
— Messieurs, j'en suis désolé pour vous, mais je ne pourrai vous laisser désormais la même liberté qu'autrefois. Je vais écrire dans
un instant au ministre, et, en attendant la réponse de Son Excellence, vous serez détenus dans les anciennes prisons.
On les enPerma en effet dans des cachots souterrains construits selon les règles inhumaines du moyen âge.
Ce qui leur fut le plus cruel, ce fut d'être privés entre eux de communication.
Deux semaines s'écoulèrent avant que le commandant reçut la réponse du ministre.