‹ [Les quatre sergents de la RochelleChapitre 51 sur 100 · NOUVEAU TRANSFERT · texte numérisé non relu

NOUVEAU TRANSFERT

Les ordres donnés de Naples ne manquaient pas d'originalité.

« Puisque, disait le ministre de la police, vous manquez de geôles convenables et même de poudre, nous vous envoyons le Diamant, brick de guerre qui remettra entre les mains de l'autorité du port français le plus prochain, les nommés FrancescheMi et Duméril, officiers français, le général napolitain Natale sera transféré à la prison militaire de Gaële, où l'attend une commission militaire. »

Peu de jours après, le Diamant arriva au Pizzo. Lorsqu'ils eurent connaissance de leur transfert, Franceschulti et Duméril se considérèrent comme sauvés : le port français le plus prochain était en Corse, Bonifacio ; mais le général Natale se jugea perdu ; Gaëte est la citadelle la plus considérable du royaume, et là, comme en France, dans toutes les villes fortes fonctionnait préalablement un tribunal militaire.

Le Diamant n'élail pas un transport de bagne et n'était pas aménagé pour recevoir des prisonniers, on se contenta d'enfermer les trois officiers dans la première batterie, en (eur accordant quelques heures de promenade sur le pont.

Il leur était interdit de causer ou d'avoir aucune communication avec l'équipage.

Toutefois, le capitaine daignait adresser, en passant, quelques paroles aimables aux proscrits. Tuut se passa d'abord très convenablement. Un peu d'espoir et de gaieté revint au cœur de ces infortunés.

Le vent était contraire, il les poussait à la côte, le navire marchait lentement et le voyage ressemblait à une promenade. Cependant, parmi les marins qui leur apportait à manger^, il en était un qui, au trefois, avait été sous les ordres de Natale et qui, ainsi que lui, était de Salerne. Il avait essayé de se faire reconnaître du général, qui s'était prêté de bonne grâce à ses avances.

Le général était riche et grand propriétaire aux environs de sa ville natale. Il y jouissait par conséquent d'une grande considération. En apprenant de cet homme que le brick devait faire escale à Salerne et s'y arrêter près d'une journée, un éclair d'espoir traversa l'esprit du prisonnier et, dès sa troisième entrevue avec le porteur de gamelles, il lui proposa de l'aider à fuir ou de fuir avec lui. A Salerne, M avait son banquier et, nous l'avons dit, sur le golfe, non loin de la cille, une riche maison de campagne.

Parvenu là, il lui serait facile de se munir de tout ce qui pouvait être utile à sa fuite hors du royaume.

Le soldat accepta moyennant une somme qui serait versée à ses parents, et sachant le général entièrement dépourvu d'argent, il le pria d'accepter ses économies.

L'évasion devait être facile, mais à la condition que le brick passerait la nuit à Salerne, et avec un voilier on ne peut calculer qu'approximativement la vitesse d'un navire.

Cet homme était intelligent, il sut pourvoir aux besoins les plus indispensables, c'est-à-dire un costume de marin et un sabre. La chance revenait visiblement au général : On débarqua à Salerne vers six heures du soir.

Le capitaine, son premier lieutenant et plusieurs officiers descendirent en ville aussitôt et beaucoup les suivirent d'un œil d'envie.

A sept heures, on porta aux prisonniers leur souper.

— Habillez-vous, général, dit le matelot salernais à Natale, nous partons dans un quart d'heure.

Cinq ou six matelots avaient formé le projet d'aller « courir une bordée » en ville. Natale devait, dans l'ombre, se mêler au petit groupe d'indisciplinés.

Robuste, adroit à tous les exercices du corps, le général italien suivit parfaitement les marins dans leur périlleuse escapade.

Le purt, les rues étaient remplis de monde, il craignait d'être re-

connu, il ne s'arrêta point en ville et se dirigea rapidement vers sa villa.

Les idées les plus bizarres avaient envahi son cerveau.

Natale avait une femme plus jeune que lui de dix ans, dont la famille était restée fidèle, même sous Murât, à l'horrible Ferdinand. Après la chute de Joachim et pendant l'occupation autrichienne elle était restée à Salerne sans pt.re inquiétée, malgré les opinions muratisles de son mari et la part qu'il avait prise à la tentative du Pizzo.

M°" la Générale aimait le luxe, la représentation, les plaisirs, et Natale, dont les projets de fuite avaient depuis quelque temps absorbé la pensée, se demandait ce que sa femme avait fait pendant son absence. Il avait pour elle une affection très vive sans être aveugle ; sa coquetterie, sa légèreté l'inquiétaient souvent. Cependant elle avait dû éire fort tourmentée, car on n'avait pas manqué de répandre le bruit de sa mort.

Consentirait-elle à le rejoindre àl'étranger? Devrait-il l'y obliger?... Il attendrait qu'il se fût fait une situation qui compensât celle qu'il avait perdue.

Les abords de la villa étaient déserts, un silence profond y régnait, mais une lumière brillait chez le concierge et l'appartement de la Générale était éclairé.

Elle veillait. Peut-être avait-elle quelqu'un de sa famille. Il allait la surprendre. 11 tira la sonnette qui tinta discrètement. Le concierge alluma une lanterne et vint lui ouvrir, cet homme fut stupéfait en le reconnaissant.

— Quoi, général! c'est vous?

— Oui, mon ami. Tu me croyais mort?

— Non, général, mais on nous avait assuré que vous étiez en prison.

— Je viens de m'en échapper en effet. Donc, silence!... Inutile que toute la maison le sache. iM°" Natale est chez elle, j'ai vu de la lumière.

Et parlant ainsi, le générai prit l'escalier avant que le concierge, qui avait visiblement quelque observation à lui faire, eût eu le temps ùe parler

Vous vous clouiez sans doute de ce qui l'atlcndail,? Un de ces mal-

heurs dont la banalité fait sourire et qui, cependant, renferment en eux tout ce qu'un galant homme peut souffrir de plus cruel.

La Générale, dans un déshabillé galant, se trouvait en tête à tête avec un monsieur que son costume négligé, son attitude compromettaient évidemment.

Et ce qui ajoutait au piquant ou à l'odieux du tête à tête, ce monsieur n'était pas un jeune homme, mais un personnage au front chauve et à lunettes d'or.

En entrant, tout d'abord, ce ne fut pas sa femme qu'il vit, mais l'étranger allongé sur unsopha, les jambes croisées, et ce qu'il remarqua soudain ce furent ses pantoufles.

Il s'arrêta un instant, muet de surprise, laissant à l'inconnu le temps de se redresser. Ils ne se connaissaient pas.

Le premier gardait tout son sang-froid. Trompé par le costume da matelot.

— On n'entre pas ainsi sans se faire annoncer! dit-i).

— Lui! s'écria la Générale épouvantée.

— Je vous dérange, madame? fit Natale avec ironie, monsieur est sans doute de vos parents? Je n'ai pas l'honneur de le connaître

— L'étranger se leva et, en s'inclinant :

— Je suis le comte Zampierri, ministre de la police, dit-i!.

— J'étais très inquiète, ajouta la dame plus blanche que ses dentelles, j'avais écrit à M. le comte pour le prier de me donner de vos nouvelles, il a été assez bon pour m'en apporter lui-même.

— Voilà qui est fort bien trouvé, fit le général.

— Mais, monsieur, vous ne me ferez pas l'injure de douter de ma parole ?

— Et vous, madame, m'épargnerez-vous l'odieux d'une comédie? Est-ce avec mon geôlier que je devais vous retrouver en m'échappant de prison?...

— Mais, monsieur...

— Me croyez-vous aveugle? Ah! ne m'irritez pas davantage. Et vous, monsieur le comte, si malgré l'emploi que vous avez à la Cour, vous êtes encore un galant homme, leuUlez changer de chaussures et me rendre raison.

— Que voulez-vous dire?... Un duel?.. Ah ! général, oubliez-vous à qui vous parlez?

Il l'omm.ua ainsi à iiuuJluuj pu-, et ia oli-irgca sur se* c|)aj.c3.

Liv. 193 — Fatard, fr^rç», ôditcar*.

■ — Non, monsieur, mais j'ignore si vous êtes encore un galant horame, ou seulement un misérable coquin, qui fait incarcérer le mari pour lui prendre sa femme, qui le fera fusiller demain pour jouir de son crime ©n toute sécurité.

— Assez, monsieur. La déplorable erreur...

— A votre tour, pas de phrases ! s'écria le général en frappant du pied et dégainant son sabre. La chambre où vous êtes, l'heure avancée, votre tenue ne sont pas des illusions, monsieur. Vous invoquez votre titre de policier en chef et menacez de me renvoyer à vos gendarmes, vous ne m'arrêterez pas, monsieur Zampierri, vous me tuerez ou je vous tuerai... et sur l'heure!...

— Oh ! mon Dieu ! exclama la Générale en se dirigennt vers la porte...

Il la saisit vigoureusement par le bras et la ramena brusquement au milieu de la chambre.

— Où allez-vous, madame, réveiller vos gens, appeler le valet de cet homme ?

— Comte, décidez-vous, je vous prie. Vous voyez; cette malheureuse, autrement, va me forcer à user des droits que me donne la loi. Vous savez ce que je veux dire : Le droit du mari outragé donné par le flagrant délit. On vous parle d'honneur, vous. êtes sourd; attendezvous un autre langage?

Le ministre commençait à avoir peur, son valet dormait à l'écurie; les gens de la maison logeaient sous les combles.

Il savait qu'en sautant par la fenêtre il tomberait sur des rochers qui, pour être artificiels n'étaient pas tendres et inofîensifs. Il était sans armes et le général agitait un sabre de marine. Le temps des plaidoyers semblait passé. A la parole succédait l'action. Son regard cherchait, affolé, autour de lui, une arme, un moyen de défense. Il était aussi pâle que sa complice.

Le général marcha vers lui et lui dit :

— Vous êtes un lâche I •

Un flot de sang monta au front pâle de Zampierri.

— Je ne suis pas un traîneur de sabre, moi, répondit-il.

— Tout gentilhomme sait tenir une épée. '

— Mais je n'ai pas d'épéel... Vous voulez m'assassiner, assas- 6inez-moi 1

— Comte Zampierri, voulez-vous une épée?

— Oui.

Natale se tourna vers sa femme et lui dit :

— Si vous tentez de fuir ou d'appeler, je tue cet homme comme un chien. Maintenant, allez dans mon cabinet, il y a des épées, vous le savez.

M°* Natale obéit, tremblante; un instant après, elle reparut, tenant les deux épées.

— Très bien. Vous allez, madame, — toujours aux mêmes conditions, — nous accompagner avec ces deux candélabres, dont il faut allumer toutes les bougies.

— Mais, monsieur, de grâce, attendez le jour.

— Il faut qu'avant le jour je sois loin de Salerne. Obéissez-moi donc! Nous allons descendre dans la grotte, oii nous serons très bien.

La dame obéit, alluma les huit bougies et prit les devants. Le comte la suivait de près, songeant à profiter de la première occasion pour fuir. La grotte, située sous l'habitation, donnait accès sur un parterre qui, lui-même, bordait la plage du golfe de Salerne.

La Générale traversa l'appartement, et, par un étroit escalier, descendit dans la grotte spacieuse et ornée de fleurs, oii, l'été, elle venait le soir goûter la fraîcheur de la brise.

Un sable fin couvrait le sol, des sièges et des tables rustiques y étaient disposés entre les bouquets de verdure et quelques statuettes de divinités marines.

Le général indiqua à sa femme les endroits où elle devait déposer les flambeaux, puis iavita le comte à choisir une épée.

Il ôta sa veste de matelot.

Le comte dit encore :

— Nous allons donc nous battre sans témoins? Je prends Diuu ù. témoin...

— Cela suffit, interrompit Natale.

— C'est un assassinat I...

— Allons donc.

Le comte ôta son vêtement et resta en chemise jusqu'à la ceinture, puis il tomba en garde.

Le combat sengagea.

La Générale, assise dans un coin de la grotte, se cachait les yeux de ses mains.

L'action d'abord fut molle et le comte se tint sur la défensive, se bornant à parer les coups impatients de son adversaire.

Le système de défensive, excellent en lui-même, ne pouvait mener jusqu'au bout le ministre Zampierri. En pénétrant dans la grotte, il devait savoir qu'il s'agissait d'un combat à mort, et son adversaire n'était pas homme à abandonner la lutte après une légère blessure ou par suite de fatigue. Un moment vint oia Natale multiplia les coups avec une vivacité étourdissante, le touchant au bras, à la poilrine, je ne sais où encore, puis, lui perça la poitrine d'outre en outre.

Zampierri (oraba.

Natale essuya son arme en le considérant un instant. Il lui vit l'écume rouge aux lèvres, le regard éteint et il le jugea mort, bien qu'il eût encore un reste de vie.

Au bruit que fit la chute de son amant, la Générale jeta le petit cri d'usage.

— Il est blessé? fit-elle.

— Il est mourant, madame.

— Ne puis-je faire venir un chirurgien ?

— C'est inutile, pour lui et pour vous.

Ah ! pardonnez, il pourrait témoig'.ier que le comte est mort dans une affaire d'honneur.

— Obligé de payer d'honneur, il est mort insolvable. Mais vous attribuerez sa mort à quelque brigand.

Puis, prenant le vètemonl du ministre, il s'empara de ses papiers.

— Gela peut m'ètre utile, dit-il. iMainLenant, madame, reprenez vos flambeaux et remontons à la maison.

— Mais il vit encore, monsieur.

— Lui faut-il un second coup d'épée?

— ■ Oh ! monsieur, un assassinat!...

— N'avais-je pas, madame, le droit de le tuer en entrant chez vous? Une heure plus tard, jo vous trouvais au lit. Ah ! épargnez-moi les injures et retirons-nous.

Elle jeta un dernier regard au mourant et obéit. H entrée dans sa chambre, elle déposa les candélabres et se laissa oiioir dans un fauteuil, comme épuisée.

LES QUATRt: SERGENTS DE LA ROCHELLE

— J'ai toujours besoin de vous, reprit le général. Il me faut des vêtements, du linge, de l'or... tout ce que vous avez d'or ici.

— Je ne crois pas en avoir beaucoup.

— Vous y joindrez vos bijoux.

— Mes bijoux! se récria la dame.

— C'est bien le moins pour me sauver la vie. Tandis que vous irez me dénoncer aux gens de votre amant, je devrai payer doubles guides aux postillons, .\llons, je vous prie, madame, faites ce que je vous dis, et épargnez-moi vos observations.

La coupable, effrayée, toute défaillante qu'elle était, fit ce que voulait le général.

Tout, néanmoins, ne se passa point sans souffrance.

Natale ayant rencontré une parure qu'il se rappelait avoir donnée à sa femme quelques jours avant son mariage, dans un élan de passion, la sortit de l'écrin, la considéra un instant à la lumière des bougies, la mania avec une sorte d'attendrissement; puis, tout à coup, jeta collier et bracelets sur le parquet et les broya du talon de ses bottes.

Lorsqu'il jugea sa provision faite, il prit encore ses meilleurs pistolets, un magnifique poignard turc, que lui avait donné Murât, et il descendit chez le concierge, qui dormait tout habillé sur son lit.

— Dis au cocher de Zampierri d'atteler, lui dit-il.

Quelques minutes plus tard, la voiture, attelée de deux excellents chevaux, parut dans la cour.

— Dis au cocher de prendre la route. d'Aveiino, et rejoins-moi dans la voiture.

— Mais, monsieur, fit le concierge tremblant.

— Ton dévouement de quelques heures te sera bien payé. Je no te garderai pas plus d'un jour.

Le concierge ne résista pas davantage; et le cocher, qui croyait mener son maître, prit, non sans surprise, la route d'Aveiino.

Mais un ministre de la police a des caprices que n'uiit pas les simples mortels.

La voilure partit au galop et l'ut abandruiiiée au boni de quelques postes, lorsque Natale pensa devoir la quitter et pouvoir dépister les gendarmes.

Il [larvint à gagner un pori de l'Adriatique, et, de là, la Grèce et la Turquie, où il prit du service et mourut paclia.

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