LA FUITE EN CORSE
Natale, 1res secret, comme la plupart des Italiens, n'avait pas averti ses compagnons de son évasion; il avait, sans doute, quelque bonne raison pour cela. Il devait croire que, débarqués en Corse, ils sauraient se soustraire à l'autorité du préfet et trouver un refuge assuré dans l'hospitalité corse; Franceschelti l'avait toujours espéré.
Lorsque le capitaine du navire de guerre déclara au Gouvernement la fuite du général Natale, Ferdinand ignorait encore la mort de son ministre et s'étonnait de son absence. La Générale ne s'était pas pressée de dénoncer son mari ; elle aimait autant que celui-ci échappât à la justice, afin de diminuer le scandale de leurs relations. Elle fit appeler d'abord un médecin de Naples; puis, lorsque Zampierri ne donna plus signe de vie, elb aîia se jeter aux pieds du roi. Ce monarque du temps de Nelson en avait vu bien d'autre, et il reportait sur les malheurs du vice toute l'indulgence qu'un autre eût réservée à la vertu.
Le pardon accordé, il défendit de parler de l'événement.
Quant à Franceschetti et à Duméril, il persévéra dans son idée de les restituer à son collègue et p.vrent Louis XVIII, et à faire ainsi l'économie de vingt-quatre cartouches; ajoutons qu'il y avait aussi, dans les prisons de Naples et de Gaëte, un certain nombre de Français que la mort de Murât et le bouleversement qui en suivit avaient jetés sur le pavé, sans ressources et sans protection, et dont l'économe gouvernement napolitain se débarrassait comme de bouches inutiles. Ces pauvres gens furent embarqués également pour Bonifacio.
Quelques jours plus tard, après une pénible traversée, on les remit au maire de cette petite ville. Ce magistrat, qui exerçait ses fonctions denuis plusieurs années, leur fit, avec le concours de la population, le plus fraternel accueil.
On ne saurait parler de la Corse, ce magnifique pays, et de son honnête et brave population, sans leur payer un juste tribut d'admiration. Il n'est pas un voyageur, pas un touriste qui ne les ait vantés.
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La nature y a prodigué tous ses dons; et c'est un des rares pays où, si l'on est pauvre, on souffre peu de sa naisère et l'on ne peut mourirde faim. Les villes, pour la plupart antiques et dépourvues d'usines, ont un cachet qui ravira tous les artistes; les campagnes, point de transition de Nice en Algérie, ne le cèdent en rien aux beautés les plus pittoresques et les plus attrayantes de la France et de l'Italie.
Mais, dans ce beau pays, l'industrie est presque nulle et le commerce est sans activité remarquable. Napoléon, dont IîIg évoque sans cesse la grande image, a peu fait pour son berceau, et le centre de la Corse a gardé de sa sauvagerie primitive, ou, pour mieux dire, de sa simplicité pastorale.
A Bonifacio, on fait de l'huile et on pêche le corail, mais ces travaux ne pouvaient être d'aucune ressource pour les petits marchands ruinés et les ouvriers sans travail que l'on venait de débarquer. Après avoir pris un jour ou deux de repos; ils se dispersèrent et cherchèrent de l'occupation à Ajaccio et à Sartène.
Le général Franceschetti possédait, aux environs d'.\jaccio, plusieurs petits domaines, qui tenaient à la fois de la villa de plaisance et de la métairie, et que, depuis longtemps, il n'habitait plus. Il songea à y résider quelque temps avec le colonel, jusqu'au jour où celui-ci serait tout à fait rassuré sur les intentions du gouvernement français à son égard.
Quanta lui-même, Corse, ex-général de Murât, il ne croyait avoir rien à craindre s'il vivait paisiblement dans la retraite.
Le premier fermier chez lequel il se présenta fut stupéfait de surprise. On avait répandu le bruit de sa mort. On l'avait dit fusillé en Italie, et on entourait l'histoire de son arrestation et de son supplice de cent particularités qui s'accordaient parfaitement avec son caractère.
Déjà plusieurs cousins, qui se portaient comme ses héritiers, étaient venus rôder dans la campagne, mais l'autorité avait écrit à Naplos pour obtenir un acte de décès.
Les héritiers s'étonnaient, naturellement, du silence du ministre napolitain et le général se réjouit do leur ménager une nouvelle surprise.
lis ne tardèrent pas à revenir un efl'et, et en voyant le général, eurent des mines du plus haut comique. Us ne réussissaient pas ù dis-
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simuler leur déception et à la changer en joie. Ils le félicitaient de son retour d'un air de reproche.
— Vous voyez, cousin, disait plaisamment l'un d'eux, nous no vous avions pas oublié.
— Depuis le bruit de ma mort, interrompit le général.
— Oh ! nous n'y croyions pas, cousin, mais moi je me disais : « Que deviennent les champs et les jardins de notre parent, tandis qu'il est au loin. Il ne faut pas que son bien dépérisse, tandis qu'il se dévoue à celui de l'État. Et nous nous sommes constitués surveillants et gardiens de vos récoltes. »
— Vous êtes d'excellents parents et vous auriez mérité de devenir mes héritiers, mais que voulez-vous... votre cousin le général a toujours eu la chance d'échapper aux balles. La mort ne veut pas de moi.
— Bien sûr que pour le roi .loachim vous avez plus d'une fois joué votre vie?
— En doutez-vous ! fit le général.
— Et si c'était à recommencer?
— J'avoue que j'y mettrais plus de circonspection. Je vous prie rai d'attendre. D'ailleurs je le ferai dès aujourd'hui. Je vais vivra comme un ermite, en dehors de la politique complètement, aussi je ferai de vieux os.
— Ici, dit Duméril, dans cet air pur et vivifiant, avec l'exercice de la chasse, l'absence de soucis, les soins de vos fidèles serviteurs, moi je vous prédis que vous mourrez centenaire.
— Je ne demande qu'une chose, reprit Franceschetti, c'est que l'on m'accorde ma demi-pension; je ne suis pas ambitieux.
— Non, oh! non, faisaient les cousins, vous êtes un modèle. Mais ils riaient jaune.
— Et pourquoi, disait le fermier, le général ne se remarierait-il pas ?
— Oh! répondit le général devenu pensif, pour une bonne raison, c'est que je me souviens de ma première femme.
Un des cousins eut la cruauté de dire :
— Mais on ne sait, peut-être pas, à Ajaccio, votre retour de Naples ? Ou peut-être le préfet altend-il des instructions? En France, en ce moment, la justice est très occupée. On ne voit partout que Tribunaux, Conseils de guerre, Cour prévôtales.
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— Qui dit cela? fit le fermier.
— Ceux qui débarquent de Marseille. Les Marseillais et les Nîmois sont devenus comme enragés et il est fort à craindre qu'ils n'importent, dans nos villes, leur genre de maladie.
Le général comprit la menace et dit d'une voix ferme :
— Nous verrons cela dans quelques jours, cousin; j'irai à Ajaccio.
— Qu'en pense monsieur le colonel? demanda un des cousins. Duméril le regarda dans les yeux et répondit lentement :
— Je pense que nous avons le bonheur d'être en Corse et que, d?.r!3 ce beau pays, la trahison est rare.
— Bravo ! fit le général.
Lorsque les cousins se furent retirés :
— • Méfiez-vous des parents mis en goût d'héritage, dit Duméril au général, ce sont autant d'ennemis.